LE COUVENT
On a vu, dans le chapitre précédent, que la nuit était déjà avancée quand don Fernand et le corrégidor, f appant à l'appartement d'Aïxa, avaient forcé Piquiilo a s'éloigner. Celui ci, muni de la clef que sa sœur lui avait remise, s'était trouvé au milieu du parc, et avait naturellement suivi l'allée principale qui s'offrait a lui. Elle était fort longue et il s'avançait en regardant avec précaution autour de lui, quand il découvrit près d'un massif l'horrible spectacle qui avait déjà frappé les yeux de don Fernand d'Albayda.
C'était un homme baigné dans son sang, et les rayons de la lune lui montrèrent des traits qu'il connaissait trop bien.
D'abord, le matin, à l'église, au moment de ce fatal mariage il avait vu le duc, et puis sa ressemblance si grande et si frappante avec Juan-Baptista ne pouvait lui laisser aucun doute. Sans s'expliquer les causes d'un pareil événement, il comprenait de quelle importance il était d'en informer d'abord et avant tout sa sœur Àïxa. Et malgré les dangers qui le menaçaient lui-même, il revint sur ses pas. Une des fes de l'appartement de la nouvelle duchesse donnait ? : le parc ; il vit cet appartement éclairé et distingua à travers les rideaux les ombres de plusieurs personnes. 11 n'osa pi s - se servir dé la clef qu'il avait gardée ni pénétrer par le petit escalier de la chambre d'Aïxa. Il attendit, errant dans le parc, se cachant dans les massifs épais, revei ant de temps en temps regarder à la fenêtre si les lumières étaient éteintes, si Aïxa était seule, s'il pouvait sans bruit arriver jusqu'à elle.
Tout à coup il vit cette fenêtre s'ouvrir, et une femme, pâle et échevelée, s'élancer pour se précipiter. C'était Aïxa! Et derrière elie il vit Juan-Baptista î Piquiilo gravit le petit
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escalier, ouvrit le panneau dans la boiserie, et se trouva en un instant près de sa sœur pour la défendre, pour la sauver. On sait le reste.
Maintenant il se trouvait seul, rêvant aux événements de la nuit, se demandant ce qu'il allait devenir. Quels seraient désormais son but et sa vie? Son but jusqu'alors avait été l'amour d'Aïxa. Son existence, c'était elle! il ne lui restait rien, pas même l'espoir! Le même jour avait vu la jeune fille esclave et libre; ce mariage, formé par la contrainte, était brisé. Elle était de nouveau maîtresse d'elle-même !
— Mais qu'importe! s'écriait Piquillo en sanglotant
perdue a jamais... perdue pour moi! Et alors il voulait de lui-même se livrer a ses ennemis et aux bourreaux qui le poursuivaient. Il voulait mourir! et puis il rougissait de sa lâcheté et de sa faiblesse, il se disait que ses jours, inutiles à lui-même, pouvaient être utiles à Aïxa, à Yézid, à d'Albérique, a tous les siens. En ce moment même Yézid n'étaitil pas en danger?... Si, comme l'avait dit devant lui Juan- Baptista (et tout lui prouvait que c'était la vérité), si Yézid s'était battu avec le duc de Santarem et l'avait tué, il n'y avait point pour lui de grâce à espérer, il y allait de sa vie, et Piquillo jurait de la défendre, oubliant que ses jours à lui-même et sa liberté étaient menacés. — Oui, se disait-il, c'est pour Yézid, c'est pour mon frère que je dois me dévouer... c'est pour le sauver qu'il faut vivre. Et il rêvait
qu'il lui serait facile d'arriver a Madrid, de s'y cacher
où;?... dans quel lieu? dans quel asile? Cet asile, il pensa qu'il pourrait pendant quelques jours le trouver chez la senora Urraca, sa grand'mère ; qu'il attendrait là, en secret et en sûreté, le retour d'Aïxa ou de Fernand d'Albayda, et qu'il irait leur demander alors : Quel péril faut-il braver pour sauver Yézid?... me voici! envoyez-moi!
Tout entier à ces idées, il marcha d'un bon pas une partie de la journée. 11 ne craignait plus de rencontrer Juan-Baptista, qu'il savait prisonnier du corrégidor et dont il se croyait délivré. Il s'était cependant prudemment dé ait de sa robe de pèlerin qu'il avait jetée dans un fossé, car il était probable que Josué Galzado, en exécution des ordres rigou-
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reux de l'implacable archevêque, lancerait à sa poursuite toute son armée d'alguazils. Pour cette raison il évita d'entrer dans Tolède, ce qui l'aurait conduit plus directement à Madrid, il préféra faire un détour, prit sur la droite par Ocana et Àranjuez, qu'il traversa le lendemain, puis se dirigea sur un gros bourg nommé Pérolès.
Il lui avait semblé que depuis quelque temps on l'épiait. Deux ou irois voyageurs, des espèces de marchands forains qui avaient cherché à entrer avec lui en conversation, suivaient la même route et s'arrêtaient aux mêmes endroits que lui. Ces compagnons de voyage lui paraissaient suspects. Il s'était établi dans une hôtellerie à Pérolès et avait commandé son dîner, quand, dans la salle a côté de la sienne, il entendit arriver des voyageurs. x II regarda par une fente de la cloison. C'étaient les trois marchands, fatigués delachaleurdu jour et de la marche qu'ils venaient de faire ; ils déposèrent les ballots qu'ils portaient sur leurs épaules, ouvrirent les surtouts de camelot jaune qui recouvraient leurs poitrines, etPiquillo vit briller l'uniforme noir qu'il connaissait si bien, celui dalguazil. Il sut alors a quoi s'en tenir, et, pour qu'il ne lui restât pas le moindre doute :
— Es-tu sûr que ce soit lui? dit l'un deux.
— Ma foi, non.
— On disait qu'il avait un habit de pèlerin, il, ne l'a plus.
— L'habit ne fait pas le moine, dit le troisième. Le reste du signalement est conforme.
— C'est juste... aussi mon avis est de l'arrêter.
— Arrêtons toujours.
— Et si ce n'est pas celui que nous cherchons?
— C'est sa faute ! pourquoi lui ressemble-t-il? ça lui apprendra !
— Est-il ici ?
— Il ient d'arriver et de commander son repas.
— Très-bien... Pendant qu'il dînera... c'est le bon moment. On ne se défie de rien quand on dîne.
Piquillo n'en entendit point davantage. Il n'attendit point son dîner, descendit doucement l'escalier, ne sortit point par la grande porte de l'hôtellerie, mais par un petit jardin
dont il franchit la haie, disparut derrière un bouquet de bois, gagnant la campagne, et après avoir longtemps marché à travers champs, aperçut enfin le clocher d'une ville importante. On lui dit que c'était Alcala de Hénarès.
Il était encore à quatre(ou cinq lieues de Madrid, mais la nuit était venue, il était harassé de fatigue, et de plus il n'avait pas dîné. Il s'arrêta à l'hôtellerie de Saint-Pacôme, se fit servir un bon souper, puis demanda une chambre, un lit, et s'endormit, après avoir, par précaution, fermé sa porte en dedans aux verrous.
Il se réveilla en pensant que l'oncle de Juanita, le barbier Gongarello, qu'il avait sauvé du bûcher de l'inquisition, a ait été relégué a Alcala de Hénarès, qu'il y avait transport^ ses pénates et ses rasoirs, et que c'était lui qui faisait la barbe à la population de cette ville. Je suis sauvé! se dit-il: me voici un ami, une protection! Je serai mieux chez lui que dans une hôtellerie, où l'on est exposé a toutes sortes de rencontres, et puis il me donnera les moyens de me rendre sûrement et directement à Madrid. Il se leva, ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la grande place, huma quelques instants l'air du matin, puis se retira vivement. Un café était voisin de l'hôtellerie, et devant la porte de ce café, au milieu d'un groupe de bourgeois qui parlaient des variations de l'atmosphère et de la politique, Piquillo avait vu deux yeux se lever sur lui. Ces yeux étaient ceux d'un militaire qui avait le bras gauche en écharpe et qui s'appuyait de la main droite sur une canne. Toujours préoccupé du souvenir de Juan- Baptista, Piquillo avait cru voir encore ses traits dans ceux du vieux militaire, supposition qu'avait fait naître sans doute le rapprochement de ce bras en écharpe avec la blessure que lui-même avait faite l'avant-veille au bandit. Mais il lui paraissait impossible que Juan-Baptista, qui avait été saisi par le corrégidor et jeté probablement par lui dans les prisons de Tolède, fût, deux jours après, a fumer tranquillement sa pipe sur la grande place d' Alcala de Héna es. Pour mieux s'en assurer, et tout en riant de sa vaine frayeur, il s'avança de nouveau à son balcon et regarda. Le groupe avait disparu.
11 fit appeler son hôte et lui demanda s'il connaissait dans la ville le barbier Gongarello.
— Tout le monde le connaît... tous ceux du moins qui ont de la barbe au menton. Votre Seigneurie veut-elle qu'on le fasse avertir? ce n'est pas loin...
— J'irai chez lui. Voulez-vous m'indiquer sa boutique?
— Je vais vous donner un de mes garçons pour vous conduire.
— Très-bien.
Piquillo paya son hôte, acheva de s'habiller et vit entrer un petit marmiton qui, sous son bonnet de coton, portait un air sournois qui lui déplut.
— Qui es-tu?
— Troisième marmiton de l'hôtellerie Saint-Pâcome.
— Tu veux pourboire?
— Je ne venais pas pour cela, mais c'est égal.
Il tendit la main, Piquillo y jeta quelques maravédis ; l'enfant remercia en disant •.
— Le patron donne si peu ! jamais de bénéfices ; ce qui fait qu'on en trouve où l'on peut. Je suis prêt à vous conduire, seigneur cavalier.
Piquillo suivit l'enfant, qui marchait devant lui en s'accompagnant d'un air de fandango avec deux castagnettes faites aux dépens de la vaisselle de l'hôtellerie. Ils traversèrent plusieurs rues tortueuses, et Piquillo s'arrêta en disant:
— On prétendait que ce n'était pas loin. Est-ce que nous n'arriVons pas?
— Patience, dit le marmiton avec un sourire mauvais, ça ne peut pas tarder.
Ils s'arrêtèrent enfin devant une maison de sombre apparence.
— C'est ici, ditl'enfant, montez.
— Je ne vois ni l'enseigne du barbier, ni ses palettes, ni sa boutique, qui est toujours peinte en bleu.
— La couleur n'y fait rien... ça ne vous empêchera pas d'être rasé. Montez toujours.
— Gongarello n'est donc plus en boutique... il est en chambre?
— Vous l'avez dit... Montez donc.
Au haut d'un petit escalier, l'enfant s'arrêta comme par respect et laissa passer Piquillo devant lui. Celui-ci entra dans une chambre nue et sans meubles ; mais à peine y eutil mit le pied qu'il entendit la porte et la serrure se fermer sur lui.
— Il est pris, s'écria lé marmiton au dehors, et il ne se doute pas que je l'ai conduit dans un corps de garde d'alguazils! Donnez-moi, monsieur le militaire, le réal que vous m'avez promis.
— En voici deux, reprit joyeusement une voix que Piquillo reconnut pour celle du capitaine Juan-Baptista, et la même voix cria du haut de l'escalier :
— Seigneur Garambo délia Spada, vous commandez le poste, prenez quatre de vos plus braves, montez saisir le prisonnier, et n'oubliez pas de partager avec moi les cent ducats que monseigneur l'archevêque a promis à qui s'emparerait du Maure Piquillo.
— Me voici, cria du rez-de-chaussée le seigneur Garambo délia Spada; au lieu de quatre hommes, j'en prends huit.
— Très-bien, dit Juan-Baptista, je me joindrais à vous, si ce n'était la blessure que j'ai reçue a l'armée des Pays-Bas, et qui n'est pas encore cicatrisée; mais hâtez-vous, je garde la porte.
— Nous montons.
En entendant ces paroles et les pas des alguazils qui retentissaient sur les marches de l'escalier de bois, Piquillo regarda autour de lui avec effroi. Une chambre nue et sans meubles, les quatre murailles crayonnées au charbon parles pensées en vers ou en prose et surtout par les noms de tous les prisonniers qui y avaient précédé Piquillo. C'était une salle d'attente où l'on déposait provisoirement ceux que ramassaient les patrouilles de jour et de nuit, jusqu'au moment où on les transportait dans les prisons de la ville ou de l'inquisition. Une seule porte, celle par laquelle on allait entrer. Une seule fenêtre, donnant sur une rue populeuse et marchande, dont presque tous les bourgeois étaient assis dans leur boutique ou debout sur le pas de leur porte. Aucun
espoir de salut, de tous côtés il serait immanquablement arrêté, et cependant, par un instinct de conservation qui nous porte a nous défendre jusqu'au dernier moment, en entendant la clef tourner dans la serrure, Piquillo s'élança par la fenêtre, qui était a une quinzaine de pieds du sol, et tomba sans se faire de mal au beau milieu de la rue. Il avait déjà pris sa course, et le seigneur Garambo délia Spada criait de la fenêtre :
— Arrêtez ! arrêtez !
A ce cri, les marchands sortirent de leur boutique, et ceux qui étaient sur le pas de leur porte, montrant du doigt Piquillo qui s'enfuyait, répétaient de loin :
— Arrêtez ! arrêtez !
Mais Piquillo venait brusquement de tourner par une petite rue à droite, par une autre a gauche, et il avait déjà gagné une avance d'une cinquantaine de pas lorsqueles bourgeois et les alguazils se décidèrent à le poursuivre. Jeune, alerte et animé par la crainte, qui donne des ailes, il leur eûtpeut-être échappé ; par malheur il ne connaissait pas la ville, et après quelques minutes d'une course rapide, il s'était dirigé vers une vaste rue, la plus belle sans doute de la ville d'Alcala; poursuivi alors seulement par les bourgeois, il se croyait sauvé, lorsque du bout de cette rue il vit arriver l'escouade des alguazils, qui, mieux au fait des localités, avaient pris une rue de traverse pour lui fermer la retraite. Alors, etcommelecerf aux abois que des chasseurs impitoyables et une meute furieuse viennent de forcer et d'acculer dans ses derniers retranchements, le pauvre Piquillo regarda avec désespoir autour de lui. Aucune rue transversale par laquelle il pût échapper. Seulement en face de lui, une vaste cour dont la grille en fer était entr'ouverte, au fond de cette cour un long et magnifique bâtiment qui ressemblait a un palais ; au fronton étaient écrits en lettres d'or sur une tablette de marbre noir ces mots :