‹ Placards de Marat, l'ami du peuple /Chapitre 8 sur 10 · A. C. DEFLERS · texte numérisé non relu

A. C. DEFLERS

Vous m’accusez sur des bruits absurdes , répandus par les ennemis publics, d’avoir enlevé la femme et les meubles du graveur Maquet , lequel , dites-vous , a tout fait pour moi.

Moi, que les assassins de Mottier forçaient de vivre dans un souterrain , enlever la femme et les meubles d’un homme en liberté ? Y songez-vous , M. Deflers, et est-il bien vrai que vous ne rêvez pas ? Encore faut-il pour dénigrer les autres avoir soi-même un grain de sens commun*, mais voyons. D’abord le sieur Maquet n’a jamais été marié, comment donc aurais- je enlevé sa femme ? Bien est-il vrai qu’il a eu chez lui mademoiselle Fouaisse, âgée de 35 à 36 ans, dont il faisait sa fille d’établi et sa servante , dont il retenait depuis plusieurs années et les meubles et les honoraires , sans avoir daigné lui en donner une simple reconnaissance , dont il abusait de la timidité naturelle, en la retenant par la crainte à l’attache après l’avoir excédée de

coups. Spectacle révoltant dont j’ai été témoin plus d’une fois, tandis qu’elle m’avait en pension. Comme cette bonne patriote s’était chargée de faire tenir mes manuscrits à mon imprimeur, et qu’elle me rendait tous les autres bons offices que j’aurais pu attendre du meilleur citoyen dans ma captivité, je m’intéressai à son sort. La voyant désolée de ne point recevoir de nouvelles du sieur Maquet, au bout de trois semaines d’absence employées à courir la Picardie pour se procurer des autorisations , à postuler la place d’inspecteur de marée à la halle de Paris , je la pressai de m’en apprendre la cause. Elle y consentit, en me demandant conseil. Je lui indiquai le moyen d’obtenir de son tyran et la reconnaissance de ses meubles et un billet du montant de ses honoraires.

Comme j’étais sur mon départ pour Londres , après l’anéantissement de la liberté, par le massacre du Champ-de-Mars , elle me pria de lui chercher une place de gouvernante d’enfans \ Maquet, craignant quelle ne partît avec moi, la tint en chartre privée , et fit tout ce qui dépendait de lui pour me faire tomber entre les mains des assassins de Lafayette , sans cependant trop se compromettre. Indigné de ces horribles procédés , j’écrivis à mademoiselle Fouaisse, par la voie de mon journal, d’ouvrir sa croisée , de crier au secours et de traduire devant le magistrat V homme indigne qui la traitait en esclave . Voyez le numéro 555 de L’Ami du Peuple, Qu’en

pensez- vous , M. Deflers, est-ce en sonnant le tocsin et en s’adressant aux magistrats que se font les enlèvemens ? Deux jours après , je publiai un avis au persécuteur de mademoiselle Fouaisse (n° 557); le sieur Maquet, tremblant de voir sa conduite dévoilée au grand jour, écrivit sur-lechamp à cette femme infortunée de venir retirer ses meubles. Ce qu’elle fit. Je lui avais conseillé de faire appeler le commissaire de section ; si elle l’eût fait , elle n’eût pas perdu six cents livres , car l’honnête homme ne lui compta que la moitié du billet qu’il avait fait ; mais il eut soin de tirer reçu du total. J’invoque ici le témoignage de mademoiselle Fouaisse, de la veuve Meugnier et du commissionnaire chargé du transport des meubles.

Et je renvoie mes concitoyens aux numéros de L'Ami du Peuple, en date des 20 et 22 septembre 1791, où toute l’histoire du sieur Maquet est développée; pièces authentiques qui valent mieux que les bruits ténébreux propagés par des ennemis en démence. J’y renvoie M. Deflers lui-même ; qu’il les lise de sang-froid , s’il le peut , et s’il ne rougit pas de sa scandaleuse sortie, je ferai des vœux pour le retour de sa raison.

Au demeurant, je ne sais ce que le sieur Maquet a fait pour me sauver ; mais je sais bien ce qu’il a fait pour me perdre.

Vous m’accusez d’avoir voulu corrompre le sieur Legendre pour frustrer M. Boucher de Saint- Sauveur de sa créance. Legendre est absent; je

m'engage à son arrivée de vous faire donner de sa main un démenti formel. En attendant , voici un témoignage de la femme et de M. Boucher; vous ne les récuserez pas , je m'assure :

— « Gomme mon mari n'a point de secrets pour moi, je déclare d'honneur que les inculpations faites dans la pétition de M. Deflers contre M. Marat sont fausses et calomnieuses.

« A Paris , ce 8 septembre 1 792 .

« Femme Legendre. »

— « Je déclare être absolument étranger et même ignorer les faits allégués dans l'imprimé de M. Deflers. Si j'ai obligé M. Marat , j'ai fait ce que j'ai pu et dû envers un homme opprimé par les ennemis de la patrie. Je n’ai jamais eu d'inquiétude pour mes avances , puisque par l'événement les meubles de M. Marat se trouvaient chez moi. Si j’ai cessé de voir M. Marat, que j’avais cultivé bien avant la révolution comme ami des sciences, c'est qu'ayant sa confiance je me suis quelquefois permis d'adoucir quelques traits trop amers dans ses feuilles , ce qui lui a déplu ; mais ce sont là des malentendus qui ne touchent ni à l'honneur, ni à l’estime réciproque.

« Ce 9 septembre 1792.

« Boucher de Saint-Sauveur. »

Enfin, vous m'accusez d'avoir refusé en paiement des assignats qui ne perdaient que 5 pour ioo ; je vous observe qu'à cette époque les assignats perdaient 20 pour ioo. Au demeurant, je n'ai aucun souvenir de ce refus : mais si mon chargé d'affaires l'a fait à mon insu , c'est que sachant très-bien que je n’avais pour subsister et payer les personnes attachées à ma correspondance que les faibles honoraires que je retirais de mon travail, il lui paraissait dur que des sangsues qui s’enrichissaient à mes dépens , me fissent encore supporter la perte que faisait le papier monnayé. Que trouvez-vous donc là d'incivique ?

Voilà, je pense, de valables réponses à votre diatrible. J'espère qu'elles suffiront pour vous faire revenir de votre égarement , et je fais des vœux pour votre retour à la sagesse.

Apprenez, Monsieur, à mieux connaître l'Ami du Peuple. Vous lui avez été dénoncé comme fréquentant le café du sieur . . . . , repaire d'aristocrates , près la cour des Petits-Pères; si c'est sans fondement, éclairez sa religion, justifiez-vous et réclamez sa justice; il est prêt à se rétracter. Point d'humeur, M. Deflers, l'Ami du Peuple que vous avez invectivé sur parole désire vous trouver innocent ; il n'a de haine que pour les ennemis de la liberté et de la patrie.

De l’imprimerie de Marat.

MARAT

AUX AMIS DE LA PATRIE

18 septembre 1792.

MARAT

L’AMI DU PEUPLE

AUX AMIS DE LA PATRIE

IL y a trois semaines que le citoyen Danton , ministre de la justice, donna l'assurance solennelle à l'assemblée générale de la Section de Marseille, que tous les généraux et états-majors de nos armées allaient être licenciés pour leurs éternelles perfidies. Il y a quinze jours qu’il assura le Comité de surveillance , séant à la Mairie , que les ordres pour leur licenciement étaient prêts à partir. Il y a trois jours qu’il assura plusieurs électeurs , dans la salle des Jacobins , que les ordres étaient partis pour licencier Luckner. Ses collègues se sont, sans doute, joués de lui, puisque Luckner est toujours en place. Voici des preuves de la scélératesse de ce généralissime auquel sont confiées les destinées du peuple Français :

EXTRAIT d’une lettre écrite par le sieur Frochot au sieur Blanchot, et communiquée au Comité de Surveillance de la Section des Amis de la Patrie, ci-devant du Ponceau, en date du i5 septembre 1792.

« Celle-ci est pour vous donner des nouvelles de mon arrivée à Châlons, où nous avons été très-mal reçus des bourgeois et de Luckner , parce que nous lui avons fait voir qu’il trahissait la nation. Voyant former un camp autour de Meaux par les troupes en habit rouge , tant petits Suisses qu’irlandais, nous en avons arrêté et désarmé deux cents à Épernay, avec un tonneau de cocardes blanches , lesquelles sont de cuir et viennent de chez le sieur Anglos , rue Guérin-Boisseau , cour du Chantier. Nous les avons conduits à Châlons devant Luckner, qui a voulu nous faire camper tout de suite , sans aucuns préparatifs \ il paraît très-fâché que nous ayons ramené tous les volontaires qu’il renvoyait de l’armée avec des passeports , pour se réunir en grand nombre vers Paris, mettre le feu aux quatre coins et faire arborer la cocarde blanche de force. Cela fait trembler de rencontrer sur toutes les routes les volontaires qu’il renvoyait à Paris , auxquels nous avons fait rebrousser chemin. Les bourgeois de Châlons sont tous gangrenés d’aristocratie. Nous n’avons pu leur faire crier une seule fois : Vive

la nation. Ils nous écorchent tout vifs. Tout est hors de prix, le vin à dix-huit sous , la viande à onze sous , le pain à quatre sous et demi la livre ; enfin on ne peut pas y vivre. Je crois que nous devons partir pour Metz au premier moment pour former la queue de l’armée avec beaucoup de volontaires , et nous n’avons que six pièces avec nous. Mous sommes déjà vendus , à ce que je prévois , par la trahison qui y règne. Rien autre chose à vous apprendre , sinon des têtes que nous avons fait couper à Meaux et à Ghâlons. »

Cette lettre est timbrée de Châlons , n° 49 , et datée du 11 septembre 1792.

Fait au Comité de Surveillance des Amis de la Patrie, ci-devant du Ponceau.

Signé , Dupré, Commissaire. Pour copie conforme à l’original , enregistré B. , n° 60. Signé Dupont, Commissaire.

Nous prévenons les administrateurs que l’on doit nous donner des renseignemens des ouvriers qui ont travaillé aux cocardes chez ledit sieur Anglos.

— Citoyens , nous sommes trahis de toutes parts ; tous les projets désastreux de Lafayette sont renoués et poursuivis avec une ardeur opiniâtre. La levée du camp de Meaulde en est un

exemple alarmant. Effectuée par les ordres de Labourdonnaye , de Moreton - Chabrillant (i) , sans aucune raison d’utilité et de nécessité , elle ne Ta été que pour faire tomber entre les mains de l’ennemi nos magasins d’avoine et de fourrages dont il manquait absolument (2) , faire égorger la faible garde qu’on y a laissée , découvrir le pays, morfondre les troupes qui s’y rendaient et qui n’ont plus retrouvé leurs bataillons.

Ce n’est pas tout. Maubeuge est investi, on en a retiré les troupes de ligne, et on n’y a laissé qu’un bataillon de volontaires.

Voyons leurs projets. On nous annonce chaque jour des succès brillans , on fait mille éloges de Dumouriez pour le populariser, on nous assure que nos armées réunies ont cerné les Prussiens*, le fait est que nous n’avons que peu de forces à leur opposer. Six cent mille gardes nationaux ont marché aux frontières, à peine s’y en trouve-t-il cent cinquante mille, encore la plupart mal armés. Que sont devenues ces immenses légions ? Le voici : au

(1) Au lieu d’avoir commencé par mettre à couvert les magasins , on les a laissés sous une faible garde. A trois heures on a levé le camp, en laissant 1200 hommes pour défendre Saint-Amand ; deux heures après , on a retiré 900 hommes ; dans la nuit , les 3oo hommes restans ont été massacrés , et 2000 charriots d’avoine et de fourrage ont été enlevés. Faits certifiés par deux commissaires sur lesquels on peut faire fond.

(2) Le citoyen Lapoipe assure que les ordres ont été donnés par le conseil de guerre, composé de Moreton , de Gelin , de Lamarlière, Beurnonville, et Malus, commissaire ordonnateur.

lieu de les organiser à Paris , on les a fait rejoindre en détail; nombre de mauvais citoyens se sont enrôlés pour escroquer les quarante livres d’engagement. Nombre de bons citoyens ont été détournés sur les routes par des embaucheurs aristocrates; nombre de volontaires ont été renvoyés chez eux par les généraux traîtres à la patrie, enfin, nombre de scélérats déguisés en gardes nationaux ont passé à l’ennemi. C’est ainsi que nos armées se sont fondues.

Observez bien que le camp de Soissons est composé de douze mille recrues , dont quatre mille seulement sont en état de porter les armes et dont à peine six cents sont armés. N’oubliez pas que c’est l’infâme Chadelas qui en est le commandant , et le scélérat Dorly qui en est le commissaire. Ces scélérats disent aux volontaires : retournez dans vos foyers.

Observez bien encore que ce n’est que depuis trois jours que l’on commence à préparer les effets de campement de nos armées.

Ainsi , jusqu’à ce jour nous avons été trahis par les ministres , les corps administratifs , les officiers généraux , les commissaires des guerres , et la majorité pourrie de l’Assemblée nationale, centre de toutes les trahisons. Nous le sommes actuellement par nos états-majors , et peut-être par le ministre de la guerre. Servan n’est-il qu’inepte ? C’est ce que je ne veux point décider encore.

Poursuivons :

L’horrible complot d’exterminer les amis de la liberté est renoué , il éclate de toutes parts. Enfanté dans les conciliabules nocturnes du royalisme expirant , il paraît avoir son foyer dans la commission extraordinaire et dans le cabinet du sieur Roland, ministre de l’intérieur*, il paraît étendre ses ramifications dans nos armées , dans les directoires de départemens, dans les cliques aristocratiques des sections de la capitale *, il paraît se mûrir dans l’ombre du mystère , jusqu’à ce qu’il soit prêt à être consommé.

Amis de la patrie, suivez le fil de ces faits.

Pour consommer votre perte , il faut avant tout vous plonger dans une fatale sécurité, vous enlever vos défenseurs , et vous séduire par les marques d’une fausse pitié qu’ils font éclater en faveur des ennemis de la révolution.

Depuis longtemps Roland l’endormeur (i), conjuré avec les traîtres de l’Assemblée nationale , vous verse l’opium à pleines mains.

N. B. La femme Roland, ministre de l’intérieur , sous son directeur Lanthenas , espérant invalider les dénonciations de l’Ami du Peuple et démentir les faits, a eu l’impudeur d’insinuer

(i) Roland n’est qu’un frère coupe-choux que sa femme mène par l’oreille; c’est elle qui est le ministre de l’intérieur sous la main de son directeur l’illuminé Lanthenas , agent secret de la faction Guadet-Brissot.

que mes écrits ne sont pas de moi, mais de quelque méchant qui usurpe mon nom et qui pourrait bien être payé par Brunswick* Ce petit tour de bâton ministériel ne lui réussira pas , et voici pourquoi : c’est que ne voulant pas voler l’argent de Brunswick et des Capets fugitifs , dont ce général défend la cause , je conjure tous les amis de la patrie de solliciter un décret qui mette à prix la tête des Capets et de Brunswick. Que dites-vous de mon ingratitude, dame Roland ?

Citoyens , comparez ces nouvelles alarmantes à l’opium du bulletin de l’Assemblée, aux déceptions du Conseil provisoire, et jugez dans quelles mains sont remises vos destinées.

Un mot à la femme Roland .

Vous êtes priée de ne plus dilapider les biens de la nation à soudoyer deux cents mouchards pour arracher les affiches de L’Ami du Peuple .

Citoyens vous êtes requis , au nom de la patrie , de corriger ces mouchards , s’ils ont l’audace de reparaître.

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