CHAPITRE III
l'enseignement du droit a l'époque de placentin.
§ 1. — Les jurisconsultes contemporains de Placentin. — Pendant toute la vie de Placentin et malgré l'absence du grand jurisconsulte, Bologne est toujours restée le centre des études juridiques. Dès son arrivée en Italie et sous la protection d'une famille amie, le professeur de Montpellier fut heureux de faire sanctionner par la ville qui l'avait chassé sa renommée encore récente. Mais son enseignement de deux ans suffisant à humilier ses rivaux, dut sans doute être plus nuisible qu'utile à la gloire de Bologne.
Les contemporains de Placentin, élèves des quatre docteurs, restés fidèles à l'école bolonaise, n'avaient pas le talent de leur rival. Leurs œuvres sont peu de choses et sauf Johannes Bassianus qui transmettra intacte la tradition bulgarienne les autres n'ont guère écrit que quelques gloses. Cinq d'entre eux ont laissé un nom (1).
1. Savigny. t. IV. Groupe autour de Rogerius les quatre bolonais Albericus, Aldricus, Guillelmus de Cabriano et Odricus, dans son 29e chapitre : « Rogerius und seine Zeitgenossen. Mais Rogerius ne fut pas le contemporain de ces jurisconsultes. La chronologie indique qu'il faut les rapprocher de Placentin. La période
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Le plus célèbre est Albericus. Ce fut un professeur de talent. Ses élèves étaient si nombreux d'après Odofredus, qu'il dut faire ses cours dans la maison commune, sans doute la plus grande salle de Bologne. Mais ses mœurs déplorables ont laissé dans les traditions de l'école un certain nombre d'anecdotes plus gaies que morales. Il était élève de Bulgarus et défendait les opinions de son maître. Le hasard voulut que leur théorie sur la dot profectice, si peu favorable aux maris, les mit dans l'embarras de choisir entre leur doctrine et leur intérêt. Bulgarus, quoique ayant des enfants, avait, après la mort de sa femme, rendu la dot profectice. Albericus soutint à l'école la même opinion. Mais, devenu veuf, comme son beau-père lui réclamait la succession en vertu de ses principes, il répondit avec une ironie un peu cynique : « Non darem vobis unum denarium et credo quod opinio domini Martini sit verior » (1). C'est encore lui que les étudiants espagnols invitèrent à dîner; ils l'enivrèrent mêlant du vin
d'activité juridique fut pour ce dernier entre 1165 et 1192 ; tandis que Rogerius était sans doute mort en 1170. Or Albericus est cité dans les documents de 1165 à 1194; Odréicus entre 1166 et 1197. Wilhelmus de Gabriano est contemporain d' Albericus. Seul Aldricus se rapproche de l'âge de Rogerius.
Aucun texte d'adleurs ne met Rogerius en présence de ceux que Savigny lui donne pour contemporains. Johannes Bassianus est le plus jeune de ce groupe de jurisconsultes ; il en a été cependant un des plus actifs. Dans la théorie, il rivalisait avec PI icentin ; dans la pratique, il plaidait contre Albericus et ses confrères.
1. Savigny, t. IV, p. 195, rapporte le teste d*Odofredus in Dig. vet. L. 6. XXIII, 3, et encore 1. 2, XXII, 4. Le premier raconte l'anecdote sur la dot profectice, le deuxième mentionne l'affluence d'eleves aux cours d' Albericus « habebat tôt scholares quod legebat in palatio communis. »
LES JURISCONSULTES CONTEMPORALNS ltl
blanc au vin nvige pour lui faire cautionner leurs dettes (1). Albericus n'a laissé q e quelques gloses et des distinctions ; ses opinions sont assez personnelles, il s'écarte souvent des théories de son maître. Gomme praticien, il fut avocat. Il a souvent plaidé contre Johannes Bassianus (2).
Aldricus et Wilhelmus de Cabriano enseignaient à la même époque. Ils étaient à la fois judex et doctor. Qu'ils aient rempli les fonctions de juge, Azo le dit clairement pour le premier en citant une de ses sentences; cela est également vraisemblable pour le second (3). Leurs œuvres théoriques ont peu d'importance ; il sont dans l'école de Bologne deux figures assez effacées. Henricus de Baila est connu par sa querelle avec Placentin. Odericus n'est guère cité que par son élève Pillius.
1. Savigny cite le texte d'Odofredus in Cod. L. 6 de dolo, II, 21. La glose d'Accurse rapporte plus brièvement le même trait de mœurs. « Ponebat Alb. casum in hac lege, in Hispanis qui invitaverant eum ad prandium ut fidejuberet pro eis, vel rationes suas accomodAret, et dabant ei vinum album quasi aquam rubeo mixtam ut sic inebriaretur ».
2. Lect. Azonis sup. Cod. L. 10° satisdatione VIII, 6, « sic et dico in domino et feudatario ; licet Al in quadam causa in his domino meo contradiceret, et intelligebat legem istam quando ab usufructuario interversa erat possessio.
3. Lect. As. sup. Cod. L. 1. VI. 42. «Licet migister Aldricus in quadam causa dixerit contra ; sed cum ab ejus sententia fuit appellatum. dixit o. ita esse pronunciandum. »
Savigny croit qve judex était à cette époque un titre honorifique de même nature que doctor mais inférieur. Je crois que judex correspond toujours aux fonctions de juge, et doctor à l'enseignement. Ce dernier mot équivaut à magister. Rien ne permet de croire qu'aucun grade universitaire ait été donné après un examen ou des études plus ou moins prolongées. Aucune trace d'une pareille organisation n'existe à la fin du xiie siècle.
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Un seul grand jurisconsulte pouvait être opposé à Placentin : Johannes Bassianus, le plus jeune de la troisième génération des glossateurs, élève de Bulgarus et de Jacobus.
Pendant sa vie, il combattit les doctrines des Gosianistes et par ses travaux assura le triomphe de l'école bulgarienne. Ses œuvres, suivant de près celles de Placentin, ont l'intention de lutter avec elles. Son adversaire avait écrit un Traité sur les actions ; il invente son arbor actionum et la forme schématique de cet ouvrage le met en vogue parmi les étudiants. Il est moins heureux pour sa Summa Codicis. Trop sèche, étouffée par un excès de citation de textes, elle reste bien au-dessous du travail de Placentin. Azo se l'appropriera sans même la citer (1) et composera son ouvrage en fondant les deux œuvres d'un caractère si différent. Placentin avait écrit ou projeté d'écrire une somme sur certains titres des pandectes; Johannes Bassianus réalise la même idée et son œuvre nous est parvenue dans les recueils d'Azo. Enfin, dans sa Summa « Quicumque vult », il attaque directement Placentin et se propose de faire un travail pour le convaincre d'erreur.
Il y a quelques années, d'Ablaing, alors professeur à Leiden, a remis en relief la personnalité un peu oubliée de Johannes Bassianus. Ses œuvres très nombreuses ne sont publiées qu'en partie. Cependant son influence a été considérable. Azo, son élève, a transmis l'esprit et même le texte de son enseignement. Carolus de Tocco, Pontius, un grand nombre de jurisconsultes de second ordre, qui ont étudié à sonécole, ont conservé ses
1. D'Ablaing. Zur Bibliothek der Glossatoren (Zeitschrift.der Sav. Stift, roem Ab. IX, p. 15 et suiv.).
LA SCIENCE JURIDIQUE HORS D'iTALIE llo
procèdes, la brièveté et la pécheresse dans la composition, la précision dans l'exposé des principes, l'abondance des citations.
Johannes Bassianus était encore un praticien. Azo en parle souvent ooinme avocat contre d'autres jurisconsultes. 11 rend une sentence assez curieuse au sujet de la commune d'Ardée; il occupa sans doute une fonction judiciaire dans une ville de Lombardie (1).
§ 2. — La diffusion de la science juridique. — Dans la seconde moitié du xne siècle, un certain nombre de jurisconsultes, après avoir étudié àBologne, vontrépandre dans d'autres pays la science des glossateurs. Les plus illustres dans l'école préféraient sans doute enseigner dans la ville-mère de la rénovation juridique; ceux qui s'en expatriaient étaient le plus souvent des professeurs peu connus, obligés d'aller à l'étranger chercher des auditeurs. Assez peu de noms ont survécu de ces propagateurs de la science; peu de pays ont eu comme Montpellier un Placentin pour répandre la science juridique avec l'autorité d'un maître et d'un chef d'école. Cependant quelques noms sont restés et l'un d'eux se rattache directement à l'école bolonaise.
Vacarius (2) d'origine lombarde, emporta en Angle-
1. Lect. Az. ad. God.l. 8,1, 14,verbis cum omnes consenserint : « Item dieu eos tune consentire cum pulsatur ad eoneionem, et veniunt et dicunt : Sia, sia. Et sic pronunciavit dominus .!o. contra commune Ardensium, quod promiserat sub pœna ne incideret quoddam nemus. Et postea pulsato ad eoneionem venerunt omnes et cum securibus iverunt incidere nemus. »
2. Wenek. Magister Vacarius. Le droit romain souleva en Angleterre une vive opposition. Le caractère anglais est rebelle aux procédés scientifiques de l'interprétation du droit. Un philosophe comme Roger Bacon, en plein xme siècle, a complètement méconnu la portée de la rénovation irnérienne. Pour lui le Cor-
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terre la science des glossateurs. Il professait à l'université d Oxford, mai* la jalousie des maîtres in artibus suscita contre lui la méfiance du pouvoir. Le roi Stephan prohiba l'enseignement du droit romain; il est vrai que cet édit ne fut pas appliqué. Le principal ouvrage de Vacarius fut un résumé des principes juridiques d'application la plus fréquente â l'usage des étudiants pauvres et enfin de les dispenser de l'achat d'ouvrages coûteux.
Les gloses de son Ouvrage font mention d'un Robertus, qu'on suppose lui avoir succédé à l'Université d'Oxford.
Dans le Nord de la France, la science irnérienno a été transmise non par des juristes de profession, mais par le clergé. Johannes Sarisberiensis, évêquede Chartres en 1180, était accessoirement un jurisconsulte; Savigny loue le talent avec lequel il fait usage des sources romaines dans son Policraticus. On cite encore Petrus Blesensis, élève du précédent; Guillelmus Malmesburiensis et Sylvester Giraldus. A ce dernier Gross attribue YOrclo judiciarius (2), œuvre anonyme. L'auteur en était un canoniste; il avait étudié à Bologne et parle de la Lombardie. Il connaît les glossateurs et son œuvre présente de grandes qualités de pureté juridique et de clarté. Il y a tout lieu de croire , d'après la langue et les noms de lieux cités, qu'il fut écrit à Paris ; on en place la date entre 1170 et 1180. On y trouve cité un magister Waltherus probablement professeur à la même Université.
pus juris est une rédaction de coutumes italiennes et il blâme le clergé d'en adopter l'esprit. Id.. p. 33. Extrait de Bacon Opus Minus.