‹ Plaidoyer de M.O. Desmarais dans l'affaire de Napoléon DemersChapitre 2 sur 8 · RAPPORT 8TÉN0GRAPHIQUE DE A. ST. MARTIN, STENOGRAPHE OFFICIEL · texte numérisé non relu

RAPPORT 8TÉN0GRAPHIQUE DE A. ST. MARTIN, STENOGRAPHE OFFICIEL

PIEMCE PAR M. HEMI EOÏÏLLÂÏÏD

IMPRIMÉ PAR LOUIS BELAIR, Imp. 37 SAINT-GABRIEL

Chers messieurs,

La demande que vous me faites de vous permettre la publication du plaidoyer prononcé par moi dans le procès Demers m'embarrasse fort.

On y cherchera peut être de la littérature ; ce qu'il est impossible de trouver dans l'analyse improvisée d'une preuve aussi considérable.

Un plaidover de ce genre peut, aussi, paraître incomplet à la lecture, si on oublie qu'il s'adresse à douze hommes qui viennent d'entendre tous les détails de l'affaire et à qui il suffit de rappeler par un mot, des faits qui n'ont été établis qu'après de longues heures d'interrogatoire.

Jr viens de parcourir les notes sténographiques que l'on m'a remise hier et je vous avouB que si je n'écoutais que mon amour propre, je refuserais de condescendre à votre désir. Mais il ne s'agit pas de moi, il s'agit de compléter l'œuvre à laquelle je me suis consacré : détruire la fausse impression créée dans le public par des rapports erronnés, et de faux raisonnements, et réhabiliter un malheureux jeune homme qui a besoin de gagner sa vie.

A ce point de vue la publication du plaidoyer qui est un exposé exact et fidèle des faits de la cause, peut avoir un excellent effet. Beaucoup ne connaissent pas ou connaissent mal cette affaire, et par le moyen que vous m'of. frez un grand nombre peuvent être atteints et renseignés.

Ces considérations me décident à braver la critique de ceux qui ne comprendront pas les raisons que je vous ai indiquées.

Je vous transmets donc les notes sténographiques dans lesquelles je n'ai corrigé que les erreurs cléricales, assez nombreuses d'ailleurs.

Votre tout dévoué,

Montréal, 10 février 1896.

O. DEdMARAIS.

Le 13 juin dernier, jour de la Fête-Dieu, on découvrait dans une maison de la rue Notre-Dame, sur le territoire de Saint-Henri, le corps d'une femme à demi vêtue, étendu sur le sol de sa chambre, portant au cou deux entailles épouvantables.

Au premier examen, on crut à un suicide. Tout plaidait en faveur d'une mort volontaire : le bon ordre qui régnait dans l'appartement, le silence qui avait enveloppé le drame, la taciturnité habituelle de la défunte.

L'impression première fût, pour tout le monde, que la femme Demers,. dans un moment d'aberrationcommunà toutes les jeunes femmes névropathiques, avait mis fin à ses jours en se coupant la gorge.

Mais lorsque l'autorité judiciaire, représentée par le coroner MacMahon^ eût constaté l'absence de tout instrument susceptible d'avoir servi à la désespérée pour l'accomplissement de son acte ; lorsque ce magistrat fut obligé de reconnaître que la femme n'avait pu dérober aux recherches de la justice l'instrument meurtrier en le faisant disparaître, soit en le jetant par la fenêtre, soit en le plongeant dans la fosse d'aisances, soit de tout autre façon, il fallut bien écarter l'hypothèse d'un suicide et ne voir qu'un meurtre abominable dans cette mystérieuse affaire.

La victime, en effet, reposait sur le sol inondé de sang, mais nulle trace sanglante n'était apparente dans le voisinage du cadavre. Preuve sans réplique que la malheureuse n'avait pu faire un mouvement après avoir reçu le» coups qui avaient entraîné sa mort.

Il y avait donc un criminel, et un criminel qae l'on ne pouvait rechercher parmi les vagabonds ou les bandits qui pénètrent dans les maisons pour voler, fût-ce au prix d'un meurtre, car on ne put constater la disparition d'aucun objet, même de minime valeur.

La vengeance seule pouvait être le mobile de cet assassinat. La vengeance .... ou un autre intérêt inconnu.

La découverte de ce mobile fut l'objet des recherches du coroner et des limiers qu'il avait à sa disposition.

Tous les moyens de parvenir à la vérité furent employés, mais en vain.

Chaque jour qui s'écoulait jetait un voile plus mystérieux sur cette ténébreuse affaire, si bien que, pour clore les premières procédures, on dut incriminer le, mari sous peine d'avoir à déclarer que l'on avait fait buisson ereux.

Les soupçons que Ton pouvait faire valoir contre Napoléon Demers, époux

PRÉFACE

de la victime, étaient bieu fragiles, bien téméraires même. Mais enfin, faute d'autre piste, ils se tenaient tant bien que mal et pouvaient paraître sutHsants pour un public affolé et acharné à la répression d'un crime commis dans des circonstances telles que la constatation de l'impuissance de la justice était un péril pour la sécurité publique.

Faute d'avoir trouvé mieux, on attribua le crime à Napoléon Demers, basant les soupçons sur les données suivantes :

Son imperturbable sang-froid apparent lorsque la mort de sa femme lui fut annoncée ;

Quelques racontars de bonnes femmes touchant sa vie conjugale ;

Des révélations sans grande valeur relativement à son empressement au' près d'une jeune fille du voisinage ;

Des rapports tout à fait exagérés sur sa prétendue brutalité à l'égard de sa femme ;

Et quelques autres indices, d'une valeur plus que douteuse pour un jury» mais presque justifiables chez un magistrat enquêteur.

Napoléon Demers fut donc mis en état d'arrestation, sous le chef d'accu' sation de meurtre sur la personne de sa femme.

Loi-sque l'accusé passa devant les grands jurés, certains faits étranges, notamment la saisie d'une clef ouvrant la porte de son logement, clef qu^ fut trouvée en sa possession, justifièrent les citoyens chargés de prononcer sur l'opportunité d'un renvoi devant la cour d'assises de traduire l'accusé Demers devant ce suprême tribunal.

Le défenseur de Demers, M. O. Desmarais, aurait pu à ce moment détruire radicalement la charge qui pesait sur son client, en faisant la preuve que cette clef lui avait été remise par la maîtresse de la pension où Demers avait dû se réfugier depuis la mort de sa femme ; mais le savant avocat crut qu'i^ valait mieux faire cette preuve devant les petits jurés de la cour d'assises, et je crois qu'il a eu raison.

L'opinion publique, aveuglée, étourdie par des légendes sans queue ni tête, n'aurait certes pas cru à l'innocence de Demers à cet instant où elle réclamait l'expiation du crime. Elle tenait le coupable — ou croyait le tenir, ce qui est la même chose — et nulle raison alors ne lui eût fait abandonner sa proie.

L'acharnement populaire s'attacha après le pauvre Demers ; on le voulait coupable, quoique et parceque. C'est au point qu'un de mes confrères, un bon camarade cependant, m'accabla d'invectives parceque je ne trouvais pas les semblants de preuves accumulées contre l'accusé suffisantes, non pour le traduire devant la cour d'assises, mais seulement pour étayer une accusation sérieuse.

— Mais, sabre de bois ! disait mon confrère, l'avez-vous vu, Demers 1î — Non.

— Eh bien ! quel démon vous pousse à le défendre alors 1

PRÉFACE

— Le démon de la justice saine, de la raison, de la logique. Je ne vois rien, mais rien de sérieux qui puisse justifier la rigueur que l'on déploie contre ce malheureux.

—Oh ! vous ne voyez rien de sérieux, répliquait mon confrère, parceque vous ne voulez pas être de l'avis de tout le monde. Allez donc demain à la Cour, regardez Demers, et vous me direz ensuite s'il n'a pas la tête d'un criminel.

Le lendemain, je vis Napoléon Demers, et j'avoue que son aspect n'éveilla pas en moi la répulsion qu'éveille souvent la rencontre de citoyens bien placés, bien cotés, et bien canailles, en dépit de leur réputation.

— Mais, dis-je à mon confrère, je le trouve très bien Demers. Il n'a pas du tout la tête d'un bandit. Son front est droit, haut, large ; ses traits sont réguliers ; ses yeux, à fleur de tête, sont pour moi un indice de bonté quant à de la bestialité chez lui, je n'y croirai jamais, parceque je crois à l'indication fournie par l'angle facial. Et, chez Demers, cet angle est presque droit.

— L'avez- vous vu marcher ? répliqua mon interlocuteur qui, décidément,, avait de l'antipathie pour Demers.

— Non.

— Ah ! je comprends vos doutes, alors ! Voyez-le marcher et vous serez de mon avis, — Pourquoi î

— Parce qu'il a la marche d'un assassin !

C'est avec des raisons semblables que l'on a mis Napoléon Demers en accusation.

" SI CE n'est pas lui le coupable, qui est-ce ?"

Voilà l'argument sous le poids duquel on écrasait quiconque élevait la voix en faveur de Demers

Plus le mystère se faisait impénétrable autour de cette aiOFaire, plus le public, inconsciemment féroce, accusait le malheureux époux de la victime.

Il était inutile de plaider en sa faveur ; le fatal : " Si ce n'est lui, qui est-ce 1 " terminait toutes les tentatives que les esprits non prévenus essayaient dans le but de soustraire l'accusé, qu'ils croyaeint innocent, à l'aveugle fureur d'une population qui ne voulait pas prendre la peine de raisonner sur les faits ou même de les examiner.

Toutes les incertitudes de l'enquête, à commencer par les incertitudes de l'expertise médicale, furent accueillies comme des preuves, alors que lea témoignages solides de la famille Bergeron, témoignages qui établissaient un alibi indiscutable, furent systématiquement repoussés et les témoins qualifiés de visionnaires.

Dans ces conditions, la tâche du défenseur était extrêmement difficile. Convaincu de l'innocence de son client, il s'attacha à détruire les accusations de la Couronne et à démontrer l'inanité des preuves de circonstances, ou

PRÉFACE

preuves morales, qui, seules, prétendaient établir la culpabilité de Deniers.

L'opinion publique n'avait cessé de se passionner pour cette affaire. Mais les débats publics ne modifièrent pas les idées préconçues, et l'on ne vit jamais un accusé si formidablement et si généralement conspué que ne le fût» le brave homme, l'excellent ouvrier qu'était Napoléon Demers.

Les renseignements fournis sur le compte de l'accusé par des témoignages irrécusables, montrant l'enfance, l'adolescence et la vie maritale de Demers, toujours docile, toujours probe, toujours sobre, toujours bien ordonné, bon époux et bon père, ne firent aucune impression sur le public qui s'entêtait à l'accuser sous prétexte que "ce ne pouvait être que lui " qui avait commis le crime.

Demers fut l'objet de deux procès. La première fois, il eut un jury mixte, c'est-à-dire un jury composé par moitié d'Anglais et de Français. Il y eut vingt-six audiences au bout desquelles quatra jurés anglais ne purent s'accorder avec les huit autre«! jurés.

Tout était à recommencer.

Le 9 décembre, l'affaire revint devant la cour d'assises et le défenseur obtint un jury français. Les débats et les plaidoiries se prolongèrent jus qu'au 30 décembre et se terminèrent par l'acquittement de Demers, acquit, tement prononcé par les jurés après quelques minutes seulement de délibé. ration.

— Eh bien, mais, dira t on, puisque l'affaire est terminée, puisque Demers a été mis en liberté après avoir été déclaré "non-coupable " par le jury, à quoi bon publier le plaidoyer de son défenseur 1 A quoi bon prolonger le souvenir de ce drame ? A quoi bon fixer sur le papier les péripéties d'une cause entendue et définitivement indifférente aujourd'hui à Napoléon Demers qui, pour aucune raison, ne peut être de nouveau incriminé ? A quoi bon s'occuper d'un crime destiné à demeurer impuni, d'un crime dont on ne recherche pas les coupables depuis que celui qu'on avait soupçonné est hors de cause 1

A quoi bon ? . . . Tout simplement à rétablir la réputation d'un innocent.

Oui, Demers a été acquitté. Il a été proclamé " non-coupable," mais il n'a pas été proclamé innocent. Ceux qui s'acharnaient à demander sa tête n'ont pas désarmé ; ils ne sont convaincus que d'une chose : c'est que grâce au talent et au dévouement de son défenseur il a échappé à la condamnation qui atteint les meurtriers.

On ne peut plus dire tout haut que Napoléon Demers a tué sa femme, mais on le dit tout bas, et sa réputation, celle de sa famille, demeure, hélas ! entachée d'un soupçon flétrissant.

A moins qu'un hasard providentiel ne révêle le nom de l'assassin de Saint- Henri, Napoléon Demers portera toujours le poids de l'accusation dont on l'a chargé.

C'est pour effacer cette impression terrible, au moins dans l'esprit des gens impartiaux et sensés, que M. 0. Desmarais, le défenseur de Demers,

PREFACE

s'est résolu a publier son plaidoyer, afin que sa lecture attentive détrompe les personnes de bonne foi qui, à l'aide d'un raisonnement spécieux, se persuadent que la justice a été jouée.

En lisant ce plaidoyer qui contient tous les arguments pour et contre l'accusation, on ne pourra s'empêcher d'apprécier sainement les faits qui ont donné ouverture à une accusation contre Demers, ainsi que les multiples éléments d'appréciation qui ont amené les jurés à rendre leur verdict dans le sens que l'on connaît.

Si toutes les personnes qui poursuivent encore aujourd'hui Demers de leurs soupçons avaient suivi les débats, du premier au dernier jour, il est certain que la publication du plaidoyer de M. 0. Desmarais sera,it une superfluité. Par malheur, très peu de gens onfc assisté régulièrement à ces audiences pénibles et fatigantes, et c'est cette ignorance complète des détails de la cause qui autorise de braves gens à persévérer dans une opinion dont la perpétuité doit souiller l'avenir d'un homme et de sa descendance.

M. O. Desmarais est trop convaincu de l'innocence absolue de son client pour ne pas tenter de ramener les esprits à une plus saine appréciation des faits. En prenant la défense de Demers, il n'a pas seulement voulu sauver sa tête, il a voulu aussi sauver son honneur.

Yoilà pourquoi il publie son plaidoyer, voilà pourquoi il le publie d'après la traduction dts notes sténographiques, sans se soucier de la forme peu lit téraire de ce document.

Il tient à ce que ceux qu'il veut convertir à son opinion, que ceux à qui il veut faire partager sa conviction ne puissent l'accuser d'avoir fabriqué après Icoup un morceau d'éloquence, un chapitre de roman capable d'émouvoir les ecteurs et d'égarer leur jugement.

J'estime qu'il faut du courage pour livrer au public un plaidoyer si imparfait dans la forme quoique si solide dans le fonds. Ce plaidoyer, parlé, improvisé, avec sa notation musicale, embelli des gestes emportés de l'orateur, ponctué par toutes les intonations d'une voix tour à tour émue et indignée, ce plaidoyer, dis-je, a pu impressionner l'auditoire favorisé qui l'a entendu, au point d'arracher des larmes, même au juge. Mais ici, dépouillé de tout ce qui peut remuer les cœurs et les consciences, il reste à l'état de document aride, mais solide, mais indestructible. Sa lecture li'en sera attrayante pour personne, mais elle sera utile à tous les hommes scrupuleux, à tous les hommes justes qui placent le souci de la vérité au-dessus de leurs caprices ou de leurs préférences.

A ce titre, M. O. Desmarais fait une œuvre digne, une œuvre courageuse, une œuvre qui sera appréciée par tous les hommes de cœur.

Arracher, si on le peut, un malheureux à l'animadversion publique, c'est agir en honnête homme et en chrétien.

J'ai eu le triste avantage de suivre les débats de V affaire Demers, durant

PRÉFACH

les deux procès, minute par minute. Cette connaissance profonde des faits de la cause m'a nécessairement conduit à pai tager entièrement l'avis de M. O. Desmarais relativement à l'innocence de Demers, et c'est à titre de témoin éclairé des péripéties de ce procès célèbre que le dévoué avocat m'a demandé de faire précéder son plaidoyer de quelques lignes, afin de faire connaître le but exact et la portée de sa publication.

C'est avec bonheur que je me suis rendu au désir de M. O. Desmarais, et, <îomme lui, je semis bien heureux si la lectnre de son plaidoyer pouvait rame ner dans les esprits impitoyables la notion exacte de l'innocence de Demers.

HENRI ROULLAUD.

Page 1