‹ Plaidoyer de M.O. Desmarais dans l'affaire de Napoléon DemersChapitre 6 sur 8 · QU'IL PLAISE 1 LA COUR · texte numérisé non relu

QU'IL PLAISE 1 LA COUR

Messieurs les Jurés:

Avant l'ajournement, j'ai terminé en vous parlant de la preuve positive faite par la défense, par les dépositions des témoins Bergeron et Mignault^ et j'attirais votre attention sur le fait que ces dépositions n'avaient en aucune façon été atteintes ou ébranlées par les attaques qu'on a voulu faire; par toutes les attaques que l'on a pu faire contre ces témoins si positifs et qui appuient leurs dépositions de circonstances qui les rendent inébranlables, quoique la Couronne ait tenté de les ébranler par l'entremise des deux personnages qui s'appellent les Déguise, et auxquels je prêterai une attention particulière dans une minute.

Je vous disais que l'accusé est traduit devant vous, devant les tribunaux criminels, comme étant soupçonné d'un crime atroce, mais en vertu des principes de la liberté anglaise nous ne sommes pas obligés de prouver qu'il est innocent ; c'est à ceux qui l'accusent de prouver qu'il est coupable. Il suffirait de dire que la Couronne n'a pas prouvé la culpabilité de l'accusé d'une manière satisfaisante et qu'elle n'a pas prouvé sa culpabilité à la satisfaction de douze hommes qui ont juré de rendre justice suivant la preuve. Elle n'a pas prouvé cette culpabilité de manière à ce qu'il n'y ait pas de doute, de manière à ce que l'o i puisse le condamner, et cela sans hésiter.

Mais l'accusé ne s'est pas arrêté là; en effet, dans cette cause-ci, si j'ai bien compris, on veut qu'il aille plus loin : l'accusé est presque obligé d'aller plus loin.

J'ai fait allusion, dans le cours de mes remarques, aux préventions qui avaient pu être mises dans vos esprits par des rapports exagérés, par les racontars de la rue; et j'ai fait allusion au fait que, lorsqu'un grand crime a été commis, les imaginations s'échauffent, chacun prend parti pour ou contre; que les journaux mêmes, prenant parti, publient des rapports exagérés et créent de la surexcitation dans le pays. Ces préventions qui, comme je vous l'ai dit, ont été créées dans tout le pays, ont atteint toutes les classes de la société; et elles ont pu créer une fausse impression sur ceux qui sont chargés d'appliquer la justice et qui sont appelés à décider de la vérité de l'accusation. Ils ont, sans doute, pu mettre de côté une partie de ces pré ventions ; mais peut-être qu'à leur insu ils n'ont pas pu s'en débarrasser complètement.

C'est pourquoi beaucoup de choses, qu'on aurait dû laisser de côté dans cette cause, ont été amenées afin de faire condamner l'accusé. Beaucoup de choses ont été faites, qui ne l'auraient pas été si c'eût été dans une cause ordinaire. Cette cause a passionné les esprits et les cœurs qar le côté mystérieux qu'elle offre et à cause des choses inexplicables qui s'offraient à nos regards; et l'impression créée est d'autant plus redoutable qu'elle ne repose sur rien; mais cela a créé une prévention qui s'infiltrait dans les esprits, et

-ce, saus le savoir. Cette impression a été créée dans tous les rangs de la so- <îiété, dans tous les esprits; parmi les esprits les plus élevés et les plus distingués, chez les hommes les plus consciencieux et plus honnêtes ; et, pour cela, le danger n'en est que plus grand.

Et voilà pourquoi nous sommes obligés d'entrer quelquefois sur un terrain un peu différent de celui sur lequel on se place d'ordinaire. Dans les causes ordinaires, la Couronne doit prouver son accusation de manière à satisfaire l'esprit de douze hommes qui sont appelés à se prononcer, sous leur serment, entre la société et le prisonnier à la barre. Dans cette cause, la Couronne semble nous dire: " Non-seulement nous ne sommes pas tenus strictement au principe qui nous oblige de prouver que vous êtes coupable, mais il suffit que nous le disions; nous ne sommes pas obligés de le prouver, nous représentons la société el nous vous disons: l'accusé est coupable; pourquoi des preuves? cela n'est pas nécessaire. " Et quand nous disons: " Cela doit être prouvé! " On nous répond: " Pourquoi? si ce n'est pas Deniers, il ne peut pas y en avoir d'autres; si ce n'est pas Demers, qui est-ce? "

C'est une position qui ne peut être prise, devant une cour de justice. Ce n'est pas rationnel, et ce qui n'est pas rationnel n'est pas juste. Si vous ne pouvez pas prouver que c'est moi, pourquoi exigez-vous, pourquoi voulezvous que j'en trouve d'autres? Pourquoi me mettez- vous dans la pénible obligation de prouver qu'il y en a d'autres? Ce n'est f)as juste, ce n'est pas raisonnable. Du moment que vous ne prouvez pas que je suis coupable cela doit être suffisant.

Cependant, du moment que les jurés sont appelés à entendre cet argument de la part de la Couronne, du moment que l'on peut dire qu'il est raisonnable de croire que la chose est arrivée comme on vous le dit, bien qu'on ne prouve pas d'une manière convaincante que vous êtes coupable, nous vous disons : " La chose n'a pu arriver autrement, et cela c'est suffisant. "

J'ose croire que les préventions créées ne se sont pas rendues jusque dans l'esprit de ceux qui sont appelés à juger; mais, toutefois, mon devoir, dans les remarques que j'ai à faire dans le cours de mon plaidoyer, est de ne laisser aucune porte ouverte à l'hypothèse. Il faut donc que j'établisse que le crime aurait pu arriver de diverses manières.

La Couronne n'a pas voulu admettre même une autre possibilité; la Couronne a limité la preuve autant que possible, a restreint le cercle pour prouver, non pas que l'accusé était coupable, mais que d'autres n'avaient pu commettre le crime. J'ai cherché à m'expliquer le but de ces efforts que l'on tentait lorsque la Couronne voulait établir qu'il doit être impossible que d'autres aient commis le crime

Mais, messieurs, comme je vous le disais, il y a un instant, il y a des choses qui peuvent paraître impossibles et qui, cependant, arrivent! On peut croire qu'une chose est arrivée d'une manière; et, cependant, elle est arrivée, quelquefois, bien autrement ! On peut croire qu'on a vu une personne qu'une seule fois et on peut l'avoir vue bien souvent! On peut croire qu'on n'a pas vu une personne et cependant on l'a vue ! On peut croire qu'on a vu une personne un tel jour, lorsque c'est cinq ou six jours avant. Bien des fois, des faits s'accomplissent et l'on ne peut s'expliquer comment ils sont arrivés.

Du moment que la Couronne ne pouvait pas prouver notre culpabilité, du moment qu'elle ne la prouvait pas, je n'étais pas obligé d'aller plus loin, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai fait plus: la Couronne n'a pu prouver ma culpa- Mlité d'une manière convaincante, moi, j'ai prouvé mon innocence!

Messieurs, je vous référerai au témoignage de Trudeau. Du moment que

l'on a vu ma femme vivante après mon départ, je n'étais pas tenu d'aller plus loin. Du moment qu'il était établi que ma femme était vivante dans l'avant-midi, à midi et même eans l'après-midi, je ne pouvais pas être tenu responsable du crime; je ne puis pas être tenu responsable du moment que ma femme était vivante dans l'avant-midi : que ce soit à six heures, neuf heures, dix heures, onze heures, midi ou une heure de l'après-midi, cela ne peut rien faire, je ne suis pas responsable. Du moment qu'il est prouvé par un homme dont on ne détruit pas le témoignage, par un homme désintéressé et respectable, que ma femme vivait à six heures et vingt minutes du matin, je ne suis pas obligé d'aller plus loin. J'ai prouvé que je n'étais pas coupable et vous n'avez pas prouvé que je le fus! Je crois que c'était suffisant. Ma femme vivait; elle était dans ma maison après mon départ : c'est tout ce que nous sommes obligés de prouver.

Oui, je crois que l'avocat de la Couronne ne pourrait pas dire autrement: si sa femme vivait à six heures et vingt minutes, l'accusé n'est certainement pas coupable ! . . . Oe fait est établi par le témoin Trudeau ! . . . Vous entendrez probablement l'avocat de la Couronne vous dire, en vous parlant de ce témoin: " Comment donc se fait-il que ce témoin ait attendu trois mois sans rapporter ce fait? Un fait comme celui-là aurait pu sauvei l'accusé 1 Et^ cependant, il n'a rien dit. "Je crois que vous avez compris la force de l'argumentl. . . Par les quelques paroles qu'il a prononcées, qu'il a laissé échapper, je crois qu'il emploiera cet argument. Néanmoins, il y a une circonstance qui a dû vous frapper: c'est que l'accusé aurait dit — car, enfin, l'accusé a parlé quelques? fois — c'est qu'il aurait dit que sa femme s'était mise dans la feuêbre pour le regarder partir, et il aurait dit cela dès le commencement. Dans le moment, il disait ce qui était vrai et il ne savait pas si un témoin viendrait, plus tard, le corroborer. Il est vrai que si ce témoin Trudeau eût rapporté ce fait plus tôt, il aurait pu sauver l'accusé; mais, messieurs, voulez-vous faire un reproche à Trudeau 1 Vous l'avez vu, c'est la première fois qu'il vient en cour: il n'est pas habitué à traîner les cours de justice. Et l'on reproche à l'accusé de ne pas avoir fait connaître ce témoin lors de l'enquête préliminaire !

Mais, mes^sieurs de la Couronne, vous qui aviez en mains tous les renseignements, vous qui aviez déjà entendu les Bergeron jurer que ma femme vivait à midi, vous ne les avez pas amenés à l'enquête préliminaire ! . . . Toutes ces personnes, qui auraient pu donner des explications, vous ne les avez pas amenées!. . . Ces personnes avaient déjà été entendues comme témoins^ et vous ne vouliez pas les croire ces quatre témoins! . . . Quand même j'er^ aurais amené un autre, vous ne l'auriez pas cru d'avantage !

Si vous m'aviez demandé des explications sur la clef, sur le pantalon, j'aurais pu prouver ce qui en était; mais vous vous êtes bien gardés de me demander ces renseignements: vous m'avez caché tous ces faits jusqu'au dernier moment, et vous m'avez mis dans l'obligation de me tenir sur mes gardes et de vous cacher mes moyens de défense. Qui nous dit que vous n'auriez pas pu trouver une fille du nom de Hawkins pour jurer ici n'importe quoil. . . Pour venir ici nous contredire, pour venir ici dire que des témoin» respectables n'étaient pas croyables sous serment, pour venir ici se parjurer, pour venir ici dire qu'elle ne croirait pas les autres sous serment — lorsque dans sa déposition même on peut voir qu'elle se parjure constamment. Vous auriez trouvé peut-être de ces témoins ! Et comment se fait-il que, vous, les policiers si habiles, vous n'ayiez pas découvert que Trudeau disait avoir vu cette femme à six heures et vingt minutes? Toutefois, il l'a répété à plu-

sieurs personnes, il l'a répété le soir même! Vous voulez que j'indique le «oupable: sans cela, je serai tenu responsable, même sans preuve?. . . C'est absurde! Vous, des hommes intelligents, des hommes habiles à découvrir des criminels — même là où il n'y en a pas ! Vous, qui connaissez les endroits où se cachent les hommes qui ont commis les crimes, qui avez à votre disposition tous les moyens possibles pour trouver les criminels et qui n'avez pas réussi, comment voulez-vous que je le trouve, moi?

Mais je ne suis pas obligé à cela! Je suis un pauvre, un simple ouvrier, sans instruction, vivant tranquillement, modestement, avec ma femme, avec ma petite famille, dans une petite maison de quatre pièces, vivant du fruit de mon travail ; moi, qui ne suis pas habitué à faire des recherches, qui n'ai ni votre habileté, ni votre expérience, vous voulez que je sois obligé de vous indiquer le meurtrier?. . . Non, messieurs, non, c'est vous qui devez l'indiquer ! . . .

Je ne suis pas obligé de le faire; mais je vous dis: Est-ce que le crime n'aurait pas pu arriver de telle ou telle fa(j"on?

Est-ce que l'Iiomme qui a commis le crime n'a pu arriver par l'autre porte? Un homme a pu entrer par la porte de devant! . . .

Un homme a pu passer par l'escalier chez Blain, sur la plate forme de Blain!

Un homme a pu arriver par le passage de Déguise! Il a pu arriver par d'autres portes!

Ah! non, nou, non, non! La Couronne a voulu prouver que cela n'était pas vrai, que cela n'était pas possible. La Couronne a voulu prouver que personne n'a du venir par derrière.

Messieurs, il est pénible que l'on n'ait voulu admettre aucune hypothèse. Ce n'est pas une chose bien extraordinaire qu'une erreur judiciaire! Il s'en présente partout, dans tout les pays, dans tous les siècles et, il n'y a pas longtemps encore, on en découvrait une. En ce moment-ci, dans un théâtre, à Montréal, il se joue un drame qui s'appelle le Courrier de Lyon. Cela représente une erreur judiciaire commise en France, où un nommé Lesurque a été condamné sur le témoignage de personnes jurant positivement contre lui. Il a été trouvé coupable!. . . Et, plus tard, on a découvert que c'était Dubosc, un homme qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau se ressemblent, son sosie, qui était le vrai coupable.

Voilà quelque chose de bien ordinaire. On avait la meilleure preuve : il avait été vu ! . . .

Combien de fois n'a- 1 -on pas entendu parler d'erreurs judiciaires? Que d'erreurs judiciaires considérables ont été commises? Les écrits des auteurs sont remplis de ces terribles événements que l'on appelle des erreurs judiciaires. On ne pouvait pas s'expliquer certains faits et on ne se les ait expliqués que plus tard. Les choses étaient arrivées d'une façon extraordinaire : on ne pouvait pas comprendre dans le moment que les choses fussent arrivées d'une manière autre que celle-là; personne ne pouvait se l'expliquer dans le moment, et, plus tard, le véritable coupable était découvert.

Je vous ai déjà cité l'histoire du boulanger de Vénise qui a donné occasion à l'institution d'une cérémonie destinée à mettre les juges sur leur garde; et je vous en répète le significatif avertissement: Rapjyelez-vous du boulanger de Vénise ! . . .

Nous avons essayé à dire qu'il y avait possibilité, dans le cas actuel, que quelqu'un — un étranger — se soit introduit. On a dit: " Non, bien non; cela n'est pas possible! " Alors, on a restreint le cercle de la preuve tant qu'on a pu.

Messieurs, je crois vous avoir démontré qu'au moment où Ton a arrêté le prisonnier, les indices qu'il y avait contre lui étaient rien; on avait que le fait que le lait était arrivé, et que l'accusé avai dit qu'il n'y avait pas de lait dans le pot; et le fait qu'il s'est levé un peu plus à bonne heure que d'habitude. A part cela, il n'y avait absolument rien contre lui; et, cependant, on l'a arrêté !

Eh bien! messieurs, je crois qu'à ce moment-là, si on avait cherché avec soin, cherché autour du théâtre du crime avec l'expérience et avec l'habileté que l'expérience enseigne, je crois que l'on aurait trouvé beaucoup plus contre d'autres personnes que contre Demers! L'on aurait pu trouver des indices beaucoup plus graves que ceux que l'on avait trouvés contre Demers. Oui, je le crois! Je crois que si l'on avait mis, contre d'autres personnages, le même soin, la même ardeur, le même zèle, si l'on avait fait les mêmes démarches, que l'ou aurait trouvé certainement plus que ce qui a été trouvé contre Demers : parce que l'on a rien trouvé contre Demers.

Je m'explique et vais vous indiquer ce que ""on aurait pu découvrir.

Je vous ferai remarquer qu'il est pénible que je sois obligé d'en venir là. C'est la Couronue qui nous enferme dans un espèce de dilemme ! Et, pour ma part, je le regrette plus que personne autre, plus que personne au monde ; et je ne voudrais pas que ma voix coutribua à faire planer des soupçons injustes sur un innocent. Mais, en face de la position que l'on nous a faite, je suis obligé de dire, je suis obligé d'indiquer, en face de la preuve que l'on a faite, ce qui aurait pu être probable. Je n'accuse pas, je n'accuse personne : je veux simplement vous indiquer combien il aurait été possible, dans les circonstances, qu'un autre ait commis le crime. Je veux d'abord vous démontrer qu'il n'existait chez l'accusé aucun motif raisonnable pour commettre ce crime abominable.

On ne voit chez l'accusé aucun motif raisonnable, aucune cause pour commettre ce crime épouvantable.

Eh bieu ! messieurs, la défense vous a démontré que la femme vivait le matin. On vous dira que le crime n'a pu être commis à midi, entre midi et une heure moins dix minutes ou une heure moins le quart.

Messieurs, j'ai attiré votre attention sur l'incertitude qu'il pouvait y avoir sur les heures.

Le savant avocat de la Couronne vous dira: " Le crime n'a pu être commis à cette heure; il n'a pu être commis que le matin. "

Eh bien! messieurs, il n'a pas été commis le matin; il n'a pas été commis avant le départ de Demers : vous ne pouvez le croire, rien dans la preuve ne peut vous le faire croire; et, s'il a été commis après son départ, la Couronne admettra que l'accusé ne peut être coupable.

Il est en pre^ive que la femme de Demers vivait à six heures et vingt minutes, et la prétention de la Couronne, c'est que le crime aurait été commis entre cinq heures moins vingt minutes et cinq heures et quart, pendant l'absence de Déguise.

Demers a été vu à la porte de la manufacture avant sept heures, et sa femme a été vue à six heures et vingt minutes.

Le crime n'a pas été commis par Demers dans l'avant-midi : il s'est rendu à son travail et, pour croire qu'il serait allé tuer sa femme, il aurait fallu supposer qu'il s'était absenté au moins durant une heure dans le cours de la journée.

Il est en preuve qu'il ne pouvait pas s'absenter; il nous est donc permis de croire que ce n'est pas dans le courant de l'avant-midi: il ne pouvait p as

s abseuter ; ou ne peut admettre qu'il s'est absenté. La femme a été tuée dans l'après-midi, puisqu'elle a été vue à midi et vingt minutes.

Voici ce qui a pu arriver, ce qui est très possible: madame Demers a pu faire du feu en ce petit poêle que l'on vous a décrit ; elle a pu faire bouillir un peu d'eau, puisque de l'eau chaude a été trouvée dans le canard; elle a pu aller dans le hangar cherclierdes ripes pour refaire son feu ou le préparer de nouveau. La défunte a-t-elle été vue à ce moment-là? Oui, messieurs, oui; elle a été vue : madame Bergeron, sa fille et son fils l'ont vue.

Messieurs, que l'on dise ce que l'on voudra, on a la preuve directe de ces témoins, et ce n'est pas avec des suppositions que l'on rejettera ces témoignages. On a beau dire: " Ces gens là peuvent se tromper! " Non, non, ce n'est pas suffisant. Madame Bergeron avait vu cette personne vingt-cinq à trente fois: elle la connaissait; il n'y avait qu'elle qui pouvait aller dans la cour ; ces témoins ne peuvent se tromper. Madame Demers était habillée avec certains habits que madame Bergeron avait l'habitude de voir et madame Bergeron n'est pas seule: ils sont deux, ils sont trois qui ont vu la même chose, et l'on dit: " Vous vous trompez! " Ce n'est pas possible, ces témoignages sont corroborés ! Remarquez les petites nuances de chaque caractère, suivant les personnes qui ont été témoins.

Voyez cette mère de famille qui est debout, dehors, et qui voit madame Demers au moment où elle passe par la porte du hangar; vous voyez ce petit garçon qui l'a vu: il était dehors avec sa mère; il l'a vu aller au hangar et l'a vu revenir avec quelque chose dans son tablier. Il dit: "Je ne sais pas si ce sout des ripes ou du bois. " C'est lui qui l'a aperçue le premier.

Remarquez bien les nuances entre les témoignages. Le petit garçon n'est pas habitué à examiner les robes, il ne connaît pas cela, lui, un enfant de douze ans. Vous devez le croire, n'est ce pas? On ne peut acheter, suborner un enfant — un enfant qui vient de faire sa première communion — qui est instruit. Personne n'a attaqué son honnêteté.

Messieurs, je ne crois pas qu'on puisse venir dire que le cœur d'un enfant de douze ans est déjà perverti, au point de jurer contre sa conscience et il faut croire en l'honnêteté d'un enfant de douze ans.

Eh bien! voilà cet enfant qui vient dire honnêtement, tranquillement ce qu'il a vu: il nous dit en parlant de la robe que c'est une robe bleue avec des barrages blancs; lui, il ne sait pas si ce sont des fleurs ou des barrages. La mère, qui est plus habituée, dit que c'est une robe avec du bleu et du blanc, des fleurs blanches; cela n'a pas attiré assez suffisamment son attention pour distinguer si c'étaient des demi-lunes.

La jeune fille vous dit que c'est une robe avec des cercles et des pois; la jeune fille, elle, a remarqué la toilette, plus particulièrement.

La jeune fille a remarqué la toilette de mademoiselle Sauvé de la même manière; elle a même remarqué son chapeau : elle l'a remarquée très bien. On lui a demandé quelle était la toilette de mademoiselle Sauvé : elle vous l'a décrite exactement, n'est-ce pas? L^ne robe avec une jupe bleu-électrique, avec un carottage écossais comme ornement, un corps rose et un cha peau blanc. Elle connaît cela, la jeune fille; c'est de son âge; voyez-vous, les nuances, les diflerents caractères sont observés.

Allez- vous me dire que ça été concerté d'avance cela? Non, messieurs, non; c'est la nature — c'est la nature qui parle dans ces paroles . . .

Alors, voilà ces personnes qui ont vu. La femme qui vous dit: " Moi, je ne l'ai pas vu aller dans le hangar, mais je l'ai vu revenir. Puis l'enfant, qui a vu la femme aller au hangar, l'a vu revenir avec son tablier relevé et

portant quelque chose. La mère croit que c'était du bois ; elle l'a vu qui passait dans la cour, il y avait du bois dans cette cour et alors elle faisait attention à ses pieds parce qu'il y avait du bois de construction embarrassant sa route.

Peut-on croire à une erreur? Non, messieurs.

Madame Bergeron a remarqué que madame Demers n'avait pas de chapeau : elle la voyait de côté. C'était toujours de même qu'elle voyait madame Demers, lorsqu'elle la voyait sur la pUteforme; elle la voyait faire le blanchissage de son linge.

On va essayer à expliquer cela autrement et prétendre qu'elle a commise une erreur, que c'est mademoiselle Sauvé qu'elle a dû voir. Cette erreur n'est pas possible : elle l'a vu cette jeune fille aussi; elle vous dit l'a vorr vu venir ; elle vous dit qu'à une heure moins dix minutes, elle a vu mademoiselle Sauvé — et il y a plusieurs autres personnes qui l'ont vue. Elle sait parfaitement que ce n'est pas dans la même circonstance; que c'est à peu près une demie-heure plus tard. Et madame Bergeron et mademoiselle Bergeron l'ont toutes deux vu venir. La première ne la connaissait pas; sa fille lui a dit qui elle était, et elles l'ont vu toutes les deux, une demi-heure après avoir vu madame Demers. Cela ne peut pas être la même femme ! . . . Non, messieurs, ce n'est pas possible; les circonstances sont telles qu'ils n'y a pas d'erreur possible.

Alors, cette femme vivait à midi et vingt!

Mademoiselle Sauvé vous dit: *' Je me suis rendue à une heure moins dix, une heure moins cinq, peut-être une heure moins deux minutes. " Et l'avocat de la Couronne pourra bien vous demander: " Mais, est- il possible que cette femme soit morte entre midi et vingt m'nutes et une heure moins cinq minutes, une heure moins dix? " Si c'est possible*? Oui, messieurs c'est parfaitement possible — et cela est !.. .

Mademoiselle Sauvé n'est pas entrée dans la chambre à coucher : elle ne s'est pas assurée si elle était morte. En arrivant, elle a frappé en avant: comme personne n'allait lui ouvrir la porte, elle est allée en arrière: elle a frappé. Voyant que personne ne répondait, elle a ouvert la porte, puis s'est avancée dans la cuisine et, en apercevant un pied nu, elle a reculée. Elle vous dit avoir cru qu'il y avait quelqu'un; que son mari était revenu et qu'elle croyait qu'il était couché dans la chambre; elle est redescendue immédiatement chez monsieur Déguise.

Mademoiselle Sauvé est descendue immédiatement et, alors, elle a déclaré à ce moment là qu'elle avait vu un pied nu.

Parvenu à ce moment là, je pourrai m'arrêter un instant, et, avant de terminer ce point, messieurs, je me permettrai d'attirer votre attention sur une autre partie de la preuve. Comment se fait-il que cette femme se soit trouvée dans le costume indiqué?

Comme je vous l'ai dit, nous ne sommes pas obligés de donner ces explications : je crois que je ne suis pas obligé de vous les donner puisque ma femme vivait à six heures et vingt. Vous ne pouvez pas me demander d'explications sur ce qui s'est passé plus tard; mais, enfin, essayons d'étudier la question avec la Couronne et avec vous.

Je vous ai dit déjà, je vous ai expliqué que eette femme avait dû mettre sa robe le matin el: que, probablement, elle avait laissé en dessous sa robe de nuit ou sa jaquette; elle était fatiguée; elle attendait sa laveuse dans l'après midi; elle a fait son train; elle a probablement bu une tasse de thé; elle a fait son ménage; elle a fait son lit ; le lavage devait se faire dans l'après-

midi. Il faisait chaud, très chaud : on vous a dit que la chaleur était tout k fait accablante. On vous a dit qu'il y avait orage et tonnerre qui se préparaient; la chaleur était accablante; l'électricité accumulée alourdissait l'atmosphère. Cette fenmie devait faire sa toilette: elle n'avait qu'à ôter sa robe pour se trouver en jaquette; elle a ôté ses bas pour les mettre au lavage; la femme de peine ne devait venir laver que l'après-midi, plus tard;, et, alors, elle s'est couchée en travers, sur le pied du lit. Elle prend un oreiller et elle se couche, là au pied du lit; elle ne défait pas tout son lit.

Alaintenant, on va vous dire : " Son scapulaire était ôté, pourquoi ôter son scapuhiire? " Est-ce que le criminel, celui qui a commis ce crime, a eu le temps de lui ôter son scapulaire? Il n'a certainement pas eu le temps. Alors, c'est que le scapulaire avait été ôté avant? L'a-t-elle ôté la veille au soir, ou le matin, lorsqu'elle a ôté sa robe en gardant sa jaquette qui était dessous? A-t-elle ôté ce scapulaire quand elle est venue pour faire sa toilette, et l'a-t-elle mis sur le bureau de toilette? Il n'y a rien d'extraordinaire dans cela: cette chose peut arriver partout, dans toutes les familles; c'est une chose ordinaire.

Cela n'est pas suffisant pour constituer un indice de criminalité. Mais on a trouvé cette femme dans des circonstances auxquelles on attache beaucoup d'importance. Cette femme va faire sa toilette, comme il arrive d'ordinaire; elle a ôté ses bas pour les mettre au lavage; on voit qu'elle se prépare au lavage: sa. pearliîie et son savon étaient placés tout prêts; elle Rivait mis tremper son linge — tout le linge de l'enfant avait été mis dans la curette. Elle s'est dit: " Je vais me reposer un instant — dix minutes, un quart d'heure — en attendant que la femme de peine arrive. " Alors, madame Demers va se jeter sur le lit: elle dormira sur le pied du lit pour un instant, ensuite elle fera sa toilette.

Messieurs, à midi et vingt minutes, cette femme revient, souriante, de son hangar. On vous l'a dit: elle était souriante. Cela nous arrive d'une manière assez indirecte; mais ce fait nous est arrivé dans la preuve. Elle apportait du bois en regardant même à ses pieds — elle apportait du bois dans son tablier. Nous avons le droit de supposer qu'elle avait fait du feu le matin.

Vous remarquerez que madame Nantel, qui est le flambeau par excellence — qui, pourtant, s'éteignait, puisqu'elle a perdu connaissance — prétend qu'il n'y avait rien de dérangé. Cependant, la pearline et le savon sont sur le sidehoard, ainsi que l'eau de Javelle.

Messieurs, une femme soigneuse, rangée comme madame Demers, qui, à neuf heures et demie du soir, arrive de chez sa laveuse qui ne viendra que le lendemain après midi, ne laissera pas traîner sa pearline, son savon et son eau de Javelle sur le sidehoard; elle ne les aurait certainement pas laissés là. Ces oojets ont été mis là, quand? Dans l'avant-midi.

Maintenant la veille, le toit ou la plate-forme se fait sur sa cuisine par Duclos et par Déguise. On a complété cette plate-forme en faisant la couverture; pour faire cette plate forme, il a fallu faire un autre plancher; la couverture n'était pas encore gravoyée; et, pour la faire, on a été obligé d'enlever tout ce qu'il y avait sur l'ancienne couverture. Le jour du crime, la femme Nantel dit que le boiler était à la même place où elle l'avait placé elle-même, trois semaines auparavant, rempli de catalognes. Duclos et le père Déguise déclarent que lorsqu'ils ont défait la couverture — la vieille couverture — pour en faire une neuve, ils n'ont pas touché au boiler. Ce n'est pas possible. Ce n'est guère probable. Eh hien! la femme Nantel nous

dit que le lendemain elle a vu le hoiler au même endroit où elle l'avait mis; et la veille il n'y avait rien sur la galerie au moment où Duclos et Déguise ont fait leur ouvrage; cependant, le lendemain après-midi, on trouve la cuvette sur la galerie avec tout le linge du bébé — tout le linge qu'il y avait dans la maison pour le bébé — la cuvette est remplie.

La femme ISTantel, qui sait tout ce qui se passe, qui se souvient de tout ce qui peut nuire à l'accusé, s'est lavée dans cette cuvette où l'eau était plus ou moins sale — elle s'est lavée — mais elle dit qu'elle ne se rappelle pas de cela. Madame Sauvé l'a vue lorsqu'elle se lavait avec l'eau contenant le linge sale; madame Nantel, elle, ne s'en rappelle pas.

On prétend bien avoir trouvé le bébé un pv'îu sali, mais rien en dehors de sa couche.

Évidemment, messieurs, cet enfant n'a pas dû passer la nuit sans se salir. Alors, croyez- vous que l'homme qui, à cinq heures du matin, aurait commis €6 meurtre aurait pris la peine de ramasser les couches, non-seulement dans le berceau, mais par toute la maison, pour aller les mettre dans la cuvette, bien tranquillement, pour les y faire tremper? Il me semble que cela prendrait un être extraordinaire pour avoir nne telle présence d'esprit. J e pense que l'on ne trouverait nulle part un homme d'une présence d'esprit pareille, avec une telle prudence ; ce serait quelque chose, enfin, de bien extraordinaire.

Maintenant, l'enfant, qui avait la diarrhée, qui était malade depuis la veille, assez malade pour qu'on lui fasse prendre de l'huile de castor, a dû certainement se salir et on a dû le changer plusieurs fois; et tout ce qu'il y avait de linge sali de l'enfant avait été mis dans cette cuvette. Évidemment, cette cuvette-là avait été mise là le matin ou dans le couratnt de l'a va ut-midi, après que le linge sali la nuit eut été ôté dessous l'enfant. Il me semble que c'est rationnel ; il me semble que c'est de présomption, et que cette présomption vaut bien celle de la Couronne.

Maintenant, on a dit: " L'enfant, qui a dû passer tout l'avant midi seul, était bien mouillé. ' Madame Nantel qui, en arrivant au pied de l'escalier, a entendu crier l'enfant, puis qui prend cet enfant, qui le garde dans ses bras durant une demie-heure, trois quarts d'heure, sans s'en apercevoir, est-elle bien en état de nous renseigner*?

Messieurs, je ne veux pas vous faire perdre votre temps en attirant votre attention sur toutes les contradictions qui arrivent à tout moment, pour vous montrer les incertitudes des personnes qui se sont trouvée-là. Cependant, j'en indiquerai quelques-unes. Voici la femme Nantel qui dit avoir trouvé une bouteille dans laquelle il y avait un peu de lait caillé, c'est-à-dire oollé au verre de la bouteille. Et un autre témoin, le chef de police Massy, déclare: " Madame Nantel m'a demandé de chercher dans la chambre et dans le berceau ; là, elle m'a demandé de chercher le tube et, en cherchant le tube, j'ai trouvé une bouteille. " La femme Nantel dit que la bouteille était complètement vide; cela n'est pas vrai! Le chef Massy a cherché et a trouvé dans le berceau une bouteille à moitié ou aux troisquarts remplie de lait, portant son tube.

Ce n'est pas madame Nantel qui a trouvé cette bouteille, c'est le che^ Massy; et ce n'était pas du lait caillé, comme le dit cette femme, c'était un peu de lait, à l'état liquide, que l'on avait donné à l'enfant, depuis peu de temps, dans l'avant-midi, et non pas la veille au soir. Si ça n'avait été que la veille au soir, l'enfant aurait crié bien plus à bonne heure. S'il eut passé

la nuit sans manger s'il n'eut pas mangé depuis le matin, il aurait dû criei-. On dit: " Oui, mais on a dû lui donner du calmant. "

^lais, messieurs, a-t-on le droit de supposer cela? A-t on fait la preuve quel' n avait donné quelque chose à 1 enfant? A-t-on fait la preuve delà quantité de sirop qu'il y avait dans la bouteille avant ou après? C'est simplement une supposition; il n'y a rien pour établir que l'on a donné du sirop de madame Winslow ou autre chose à l'enfant. Ce n'est que plus tard, après l'enquête du coroner, que l'on s'est rappelé qu'il y avait dans la maison une bouteille de sirop calraî,nt. Donc, l'enfant pouvait être simplement endormi ; il y avait une bouteille presque remplie de lait avec lui dans le berceau ; mais ce lait là n'était pas le lait du matin? Il faut se rappeler que madame Demers est allée chercher du lait, le soir, chez madame Chartrand. Maintenant, étant allée chercher du lait le soir, elle a dû en faire prendre pendant la nuit — et si elle n'avait pas donné de lait à l'enfant le matin, si l'enfant n'avait pas été nourri dans l'avant-midi, il aurait crier et la fille Déguise, qui entend tout, q'ù entend les paroles qui sont échangées sur un ton ordinaire, l'aurait certainement entendu crier. Elle n'a pas entendu crier non plus, il est vrai, l'enfant, lorsque madame Nantel est arrivée, bien que cette dfrnière nous déclare que lorsqu'elle e^t ai rivée-là, l'enfrnt s'égosillait. Une chose certaine, c'est que la fille Déguise n'a rien entendu et elle était là, seule; il n'y avait que l'épaisseur de deux planches qui les séparait et elle n'a pas entendu cet enfant qui s'égosillait! Il est évident que l'enfant ne devait pas crier depuis longtemps; car, s'il eût crié depuis un certain temps, la fille Degui'^e l'aurait fort bien entendu. La femme Nantel l'a entendu du bas de l'escalier; elle était aussi loin que la fille Déguise elle-même. Je dis donc que cette mère avait soigné son enfant, qu'elle lui avait donné à boire Ters onze heures, onze heures et demie: l'état de la bouteille qui était dans le bercf au appuie cette assertion.

Maintenant, ce lait qu'elle lui a donné, est-ce du lait du soir ou du lait du matin? Messieurs, si vous prenez un peu de lait — environ une roquille — d'un pot qui contient un gallon, pour le mettre avec de l'eau dans une petite bouteille, est ce que vous allez vous apercevoir de la diminution dans le pot, à moins de le mesurer, notamment quand il est admis, par le témoin qui a regardé la quantité de lait, qu'elle a perdu connaissance; quand c'est une femme qui vient d'avoir une attaque d'hystérie, qui vient de se laver le visage dans l'eau sale, une personne hystérique, une personne qui vient de crier dans la ru ;? Il me semble qu'il serait difficile d'admettre le témoignage de cette femme, quant à la quantité de lait restant dans le pot, surtout.

Nous pouvons croire que la femme Nantel s'est trompée sur la quantité. Y en a-t-il eu de pris le matin? Vous n'en savez rien. Mais avons nous raison de croire, par l'état de cette bouteille, que l'on avait pris le lait du matin pour le donner à cet enfant : le lait du soir aurait certainement été caillé à trois heures de l'après-midi !

Alors, comme je l'ai dit il y a un instant, cette femme, qui a montée cet escalier et qui s'est couchée après avoir mis des ripes dans son poêle, a dû vouloir se reposer en attendant que la femme de peine vienne faire le lavage, à une heure et demie. Alors, elle a ôté sa robe — puisqu'elle avait gardé sa robe de nuit en dessous — elle a ôté ses bas pour les mettre au lavage, et,, comme il lui restait encore quelques minutes, elle s'est jetée sur le lit oit elle a été tuée; non pas à la tête du lit, mais au pied. Lorsque cette femme a été assassinée, il n'y avait que quelques minutes qu'elle était couchée.

Un homme, depuis un mois, travaillait sous sa fenêtre; un homme qui vit depuis dix-sept ans dans l'isolenaent, qui ne voit personne, qui vit seul avec sa fille qui, elle-même, a dit adieu au monde depuis le même temps — ils vivaient tous deux dans ce bas de maison, en véritables ermites. Mais cet homme, dit-on, c'est un vieillard!... Oui, uh vieillard qui, depuis trois semaines, travaillait constamment sous la fenêtre de cette femme. Il la voit sur la galerie, cette femme aux formes engageantes, cette femme attirante par ses attraits. Voilà ce vieillard qui, depuis si longtemps, a été privé des satisfactions de la vie, cet homme chez qui a dû se développer cette passion que l'on trouve surtout dans l'enfance sénile, depuis le jour où la chaste Suzanne fut attaquée par deux infâmes vieillards. Et i] n'y a pas longtemps encore, Chatel n'a -t- il pas été pendu en l'Ontario pour avoir commis ce même crime sur une malheureuse jeune fille?. . . Pourquoi ce crime a-t-il surgi dans l'esprit de ce vieillard? Le désir psychique, qui existe chez tous les hommes, peut se dévelopiDer plus ou moins, suivant les occasions et les circonstances, chez les « vieillards comme chez n'importe qui. Mais, chez Thomme à l'âge mûr, la raison contrôle ses désirs; tandis que, chez le vieillard, la raison affaiblie n'exerce plus le même contrôle. Et par cela même que ses facultés physiques ne lui permettent plus d'éteindre ce désir, il n'en aura que plus de puissance. En effet, ce désir ps3^chique qui lui reste est une passion d'autant plus terrible, qu'il faut moins pour le développer. C'est une passion puissante que peut faire naître la moindre parole, le moindre geste. Chaque jour, nous avons des exemples de vieillards, jusque-là respectés, qui se portent à des actes déplorables. L'exemple de Chatel et l'exemple des deux vieillards qui voulaient séduire la chaste Suzanne, ne sont que l'illustration de cette passion sénile.

Messieurs, je vous ai dit, il y a un instant, que je ne voudrais, pour rien au monde, faire soupçonner un innocent. Je viens, en ce moment, vous demander tout simplement de juger suivant la preuve; et je ne voudrais pas vous proposer de rendre un verdict contre aucune personne. Mais je veux vous faire voir qu'il peut y avoir autant de raisons pour trouver coupable une autre personne qu'il peut y en avoir contre Demers. Je veux vous prouver, je veux vous établir qu'il y a possibilité que ce soit un autre.

Je ne voudrais pas qu'un jugement soit rendu sur des preuves de circonstances; je dis qu'elles sont insuffisantes. Mais je veux vous démontrer — je crois devoir vous le dire et je suis obligé de vous le dire — que si l'on eût fait lez mêmes efforts contre un autre que ceux faits contre Demers, l'on aurait pu trouver contre celui-là un bien plus grand nombre d'indices et de mobiles que ceux que l'on a trouvés chez Demers; et que l'on aurait pu relever contre Déguise beaucoup plus de preuves que l'on a pu réussir à en trouver contre l'accusé.

En effet, messieurs, voyons les circonstances que je vous indiquais, il y a quelques instants: voyons ce vieillard qui, comme je viens de vous le dire, avait eu depuis un mois cette femme presque constamment sous les yeux. La pensée perverse hante son cerveau! Voilà qu'il est seul!... Il est seul dans sa maison; il y a ce mur qui est rendu à la moitié, il y a des chevalets, il y a des planches; il monte sur ces chevalets, se hisse sur la couverture; il arrive au châssis, à cette jalousie qu'il sait ne pouvoir se fermer par l'intérieur; il sait que cette fenêtre s'ouvre toute seule, qu'il n'y a aucun crochet à l'intérieur ; il n'y a qu'à faire un léger effort avec la main pour l'ouvrir. Il monte; il est monté sur la plate-forme; personne ne peut l'y voir arriver; il

livre la feùètre et . . . cette femme, dont la vue brûle son sang, est là!. . .

I pénètre dans la chambre où cette femme est couchée, la tête au pied du ;t. Il s'approche: il va la saisir!. . . Cette femme ouvre les yeux et aperçoit et homme; elle le regarde, le reconnaît: elle veut crier! . . . Cette femme va

dire à son mari ce que ce vieillard est venu faire! Il est perdu! Alors, il frappe! Cette femme qui est étendue, la tête au pied du lit, tombe, insensible, sur le plancher. L'assaillant voit alors tout rouge; il ne se 'contient plus; il a une peur folle! . . . Cette femme va revenir à elle et, il n'y a aucun doute, elle va raconter ce qu'il a fait, et cette bonne réputation, qu'il a conservée au prix de tant d'hypocrisie, va être perdue! Il va être arrêté; il va être condamné! . . . L'assaillant voit tout rouge; il perd la tête. " Si cette femme reprend connaissance, se dit-il, je suis un homme perdu ! " Il cherche le premier outil qu'il a sous la main, c'est un couteau qu'il a dans sa poche: il s'en empare, il l'ouvre et frappe!. . .

Est-ce que cela prend bien du temps? Pas autant que pour vous le dire. Pour commettre ce crime, messieurs, cela ne prend pas plus d'une minute u deux minutes; et, pour s'échapper, deux ou trois minutes. Il n'a aucune trace à faire disparaître: il n'a qu'à disparaître lui-même. Il n'a pas d'escalier à descendre ou à monter: il s'échappe en passant sur le lit et, en passant sur ce lit, il touche à cette persienne sur laquelle on a vu l'empreinte d'une main sanglante; il saute sur la couverture; il descend sur les chevalets; il n'a pas besoin d'aller passer dans la cour, il descend là où personne ne peut le voir: dans son passage! il entre dans sa cuisine et il se lave les mains! . . .

A ce moment, on frappe à la porte du magasin fermé par un verrou; il va ouvrir: c'est mademoiselle Sauvé! Elle monte en haut; il la suit et regarde. . . il attend avec anxiété ce qui va se passer là-haut. Il est piès de la porte; il reste là, inquiet: quelque chose peut encore se produire; il attend dans la porte le retour de mademoiselle Sauvé qu'il reconduit jusqu'à la rue. Quelques instants plus tard, Duclos arrive et trouve la porte du magasin fermée! . . . Est-ce que Déguise n'avait pas eu le temps de terminer ce qu'il avait à faire? Pourquoi la porte était-elle fermée quand mademoiselle Sauvé 'st arrivée? C'est une porte de magasin. Et pourquoi, quand mademoiselle Sauvé est partie, la referme-t-il de nouveau? Pourquoi, lorsque Duclos arrive, la porte est-elle encore barrée? Avait-il encore quelque chose à faire disparaître? Avait-il quelque chose à nettoyer?. . .

Au moment où mademoiselle Sauvé revient de chez Demers, Déguise lui demande si madame Demers est là. Mademoiselle Sauvé répond qu'elle a vu un pied nu; et, plus tard, le père Déguise dira qu'elle lui a dit avoir vu un homme couché dans le lit! Il dira qu'il y avait un homme couché avec madame Demers dans la chambre ! . . . En efiet, au bout de quelques instants, la fille Déguise revient et puis le père Déguise s'empresse de lui annoncer que mademoiselle Sauvé est allée chez Demers, et qu'elle lui a dit avoir vu madame Demers couchée avec un homme! . . .

Croyez-vous cela, messieurs? Croyez-vous que mademoiselle Sauvé a dit cela? Ou bien, croyez- vous que c'est le père Déguise qui a inventé cela? Mademoiselle Sauvé vous déclare qu'elle n'a pas dit que madame Demers était couchée avec un homme; elle dit avoir remarqué un pied nu: elle croit que c'est un pied d'homme et que ce devait être le mari. Elle affirme qu'elle n'a pas dit autre chose. Et, de suite, le père Déguise dit à sa fille que madame Demers était couchée avec un homme! Il commence déjà à jeter du doute .«ur l'honnêteté de cette femme. Pourquoi?. . . On ne s'explique pas la chose.

II serait permis d'en tirer des conclusions défavorables à Déguise.

Duclos revient, comme je vous l'ait dit toute à l'heure, et trouve la porte du magasin barrée ds nouveau. Pourquoi cette précaution? Pourquoi barrer la porte? Dans un instant, sa fille va arriver; dans un instant sa fille doit revenir! Mademoiselle Déguise dit que ce n'est pas elle qui a barré la porte, en partant, et après que mademoiselle Sauvé fut partie il n'y avait que son vieux père pour barrer la porte.

Pourquoi barrer la porte et se tenir assis dans le passage?. . .

Duclos ne peut donc entrer par la porte du magasin: c'est par la porte du passage qu'il entre, et il était alors une heure moins quelques minutes; et la fille Déguise n'étaitpas revenue dans le moment: elle n'était pas dans le magasin. Cependant, la fille Déguise nous dit qu'elle est revenue à la maison avant une heure et Duclos dépose et dit que lorsqu'il est arrivé pour travailler la porte était encore barrée.

A trois heures, la femme Nantel arrive, comme je l'ai dit déjà: elle passe par le magasin, elle monte chez Demers, d'où elle redescend en courant et en disant: " V^ite! vite!... madame Demers baigne dans sou sang... Vite ! vite !.. . elle se meurt, venez donc ! ! . . . " Messieurs, il y a là une femme qui se meurt, et la réponse faite à cet appel par les personnes qui se trouyaient-là a dû vous étonner. Comme je l'ai dit dans le courant des remarques qui ont précédé, voilà une personne qui est la voisine, qui est seule, qui est la locataire, qui reste au-dessus, qui est là, mourante. Une femme demande des secours pour cette mourante. " Non, on ne se mêle pas de cela répond on ; on n'y va pas parce que... Von n'aime pas à voir le sang! . . . " Déguise dit: Ce serait ma femme que je n'y serais pas allé... Mademoiselle Déguise, elle, va iusque-là: " Quand bien même ce serait ma sœur, a n'irais pas ! . . . "

On ne s'occupe pas de cela ! Pourquoi ? Est-ce qu'on aurait pas le droit de dire: " Il n'}'^ va pas, parce que Mme Demers n'est que mourante, et, si cette femme n'est pas morte, elle désignera peut-être l'assassin s'il osait monter au théâtre du crime ! " Et c'est pour cela qu'on ne se mêle pas de cela ! Peutêtre il s'est dit: " Si elle n'est pas morte, elle peut certainement avoir assez de forces et de connaissance pour dire : ' L'assassin, le voilà '. " Non, messieurs, il ne s'expose pas, il n'y va pas !..

Alors, la foule s'amasse. Le chef de police de Saint-Henri questionne : il questionne ce vieillard et lui dit: " Avez-vous vu cette femme, aujourdhui? " " Oui. . . oui. . . je l'ai vue co matin. . . Je l'ai vue ce matin. . . " Le chef de police, qui est habitué, qui doit avoir une grande expérience, qui doit connaître les gens, a une drôle de manière de faire le détective. Voyant qu'il ne peut avoir de réponses satisfaisantes de Déguise, le trouvant excité, il aurait dû se dire : " Yoyons, de quoi provient cette excitation? " C'est quand on voit de l'excitation que l'on peut soupçonner quelque chose. Non, il l'abandonne parce qu'il est trop excité ! Pourquoi donc est il excité? Cet homme est un vieillard ; c'est un vieillard qui entend bien, intelligent, parlant, généralement sans crainte, avec tout le monde ; d'une caractère énergique, violent, mauvais. Pourquoi est-il excité, cet homme, dans un cas comme celui-là? On n'a pas peur du monde à soixante et douze ans: on est habitué au monde. Et on dit: " C'est parce qu'il y avait beaucoup de monde. " Sans s'inquiéter davantage de ce trouble, le chef de police l'abandonne : il ne cherche pas à connaître la cause de cette excitation-là.

Le soir, enfin, le coroner MacMahon arrive: il questionne de nouveau ce même vieillard; il demande des explieations. Avez-vous vu cette femme,, aujourd'hui? " " Eh ! oui, je l'ai vu ce matin. " La même réponse que celle

<|u'il a donnée au chef Massey : " Je l'ai vu ce matin. " " Comment était-elle habillée? " " En jaquette. " En jaquette! messieurs, avez-vous bien saisi?. . . Que signifient ces paroles dans sa bouche : Il l'a vue en jaquette 1 S'il l'a vue en jaquette, c'est lui qui a commis le crime ! La dernière fois qu'il l'a vue, elle était en jaquette, c'est vrai. Dans la cour, on l'avait aperçue, mais elle n'était pas en jaquette ! Il l'a vue alors qu'elle était sur son lit ! N'est-c» pas que c'étaient là des paroles excessivement graves, qui pouvaient compromettre ce vieillard . . Certes, la vieille fille, elle, s'en est bien aperçue ; car, en l'entendant parler ainsi, elle intervient et dit: " Mais tu te trompes, papa, tu ne l'as pas vue en jaquette: les autres l'ont vue en robe bleue ! " Et lui de répondre : *' En jaquette ou en robe, je ne connais pas ça. " Un homme de soixante et douze ans qui ne connaît pas la différence entre une jaquette et une robe ! Il ne nie pas l'avoir vue à ce moment là! Non. Seulement, il ne connaît pas la différence entre une robe et une jaquette. . . Et remarquez que c'est après que sa fille est intervenu : Comment, papa, tu te trompes : ce n'est pas en jaquette. " " Jaquette ou robe, je ne connais pas ça. " Mais, le fait qu'il l'a vue, reste là, parfaitement admis.

Le lendemain, le coroner revient de nouveau et questionne Déguise; là^ encore, il dit : " Je l'ai vu passer. " La fille, elle, dans la conversation qu'elle a en présence du chef Massey, dit qu'on a vu la femme. Elle dit: " On l'a vu passer. " Et ceci était dit une demie-heure après l'arrivée du chef de pohce. L'avocat de la Couronne n'avait pas encore paru et elle disait ce qui en était. Son expression, quand elle a parlé au chef de police, c'est : " On l'a rue. " Elle ne dit pas: Nous l'avons vue ", mais " on l'a vue, on l'a vue venir, on l'a vue. " Mais, après l'entrée en scène du représentant de la Couronne, après les remarques du coroner, le père et la fille ont compris que si on l'avait vue, le matin, elle ne pouvait pas être morte avant le départ de son mari ; et, après avoir dit cela au chef de police et au coroner, on s'est aperçu du danger de dire qu'on l'avait vue à huit heures ; c'est alors qu'il commence à dire qu'il devait y avoir erreur.

Messieurs, dans la soirée, la fille elle-même, la fille Déguise, a parlé à M, Lefebvre — et vous l'avez entendu ce monsieur. C'est un professeur à Saint- Henri, un homme d'une remarquable intelligence ; tout ce qu'il vous a dit, c'est qu'il avait eu une conversation et que, dans cette conversation, il a demandéàlafilleDeguisesic'était vrai que Mde Demersavait été vuedans l'avantmidi. Elle a répondu qu'elle l'avait vue. Elle ne dit pas: " Mme Bergeron dit qu'elle l'a vue ", tel qu'elle est venue nous le dire ici. Elle ne dit pas : qu'elle avait été vue, elle dit : " Oui, on l'a vue. " " Et, ce qui l'avait étonné le plus, disait-elle, c'est qu'elle souriait en montant l'escalier, contrairement à son habitude. " Alors, c'est que la fille l'a vue, elle aussi; mais, plus prudente que le père, elle prétend maintenant qu'elle voulait dire seulement que les gens disaient l'avoir vue.

Mais, messieurs, cette conversation qui a eu lieu, le coroner vous l'a dit,, en qualifiant les contradictions du père Déguise, a fait naître dans son esprit des soupçons contre ce dernier, et il le lui a dit. En remarquant sa manière de répondre, le coroner vous déclare que des soupçons lui sont venu?. Il paraissait raconter les choses d'une manière tellement différente,, dans chaque occasion, que des soupçons lui sont venus !

Messieurs, je ne citerai pas les dépositions — je ne me rappelle pas du texte même — mais je crois que je suis assez exact en rapportant les paroles. Je me rappelle que l'avocat de la Couronne a demandé au coroner :

, " Quand vos soupçons ont-ils cessé contre cet homme? " Le coroner a fait un mouvement d'épaule, en ajoutant : " Le verdict du jury du coroner a réglé la question ... " Il ne veut pas dire que les soupçons ont cessé dans son esprit: c'est le verdict du jury qui a réglé la question ! Alors, vous voyez que, d'après la réponse même du coroner, M. Déguise est encore soupçonné dans l'esprit du coroner. Qu'est-ce qu'on a fait avec les indices que l'on avait? A-t-on fureté dans la maison de cet homme? Qui sait si on aurait pas trouvé la serviette qui avait servi à essuyer les mains de celui qui avait commis le crime? Il y avait un coffre de menuisier, un grand coffre d'outils ; mais le chef de police Massey nous dit ne l'avoir pas vu. Le coroner a demandé les outils avec lesquels il travaillait; Déguise lui a montré une égnhine, une hache, un marteau, un vieux ciseau: c'est tout ce qu'il a montré. A-t-on cherché? Non. . .

Messieurs, il semble que, dans un cas comme celui-là, l'on aurait dû s'emparer de toutes les armes, faire toutes les recherches possibles, afin d'empêcher que les traces du crime ne puissent disparaître. Il aurait fallu immédiatement, le soir même, faire des recherches actives, afin de s'assurer qu'il n'y avait rien dans la cour. A-t-on fait ces recherches? Non, messieurs, on n'a rien fait; on a donné le temps à celui qui avait commis ce crime de tout faire disparaître ; on lui a donné le temps de se protéger. Enfin, lorsque le coroner fait son enquête régulière et qu'il demande à Degui ^e et à sa fille : " N'avez-vous pas dit telle chose? " " Non, je ne m'en rappelle pas ; si je l'ai dit, je ne m'en rappelle pas. " "Je ne pense pas l'avoir dit: la mémoire me fait défaut, sur ce point-là. ' "

Messieurs, vous avez dû remarquer que la mémoire ne faisait pas défaut sur d'autres points; que la mémoire était bien excellente quand on cherchait à donner des coups de griffes. Vous avez dû remarquer la manière dont la fille Déguise répondait. La fille Déguise et le père Déguise, comme ils deviennent ardents contre l'accusé! Pourquoi? Parce que la crainte ne peut laisser Déguise tranquille; les remords de la conscience s'agitent: il voit le danger, car, enfin, si Demers était acquitté, il peut y avoir danger pour lui; tandis que cet homme-là mort, il n'y a pas d'autre assassin : une victime expiatrice ayant été choisie, on n'en cherchera plus d'autre! Et, alors, on charge tant qu'on peut. On n'ose pas en dire trop; il ne faudrait pas trop en dire, mais on tâche d'ajouter quelque chose qui pourrait lui nuire. On trouve qu'il a dit une fois: " Sacrée vache! " Une autre fois, alors qu'il s'était coupé la main, il aurait dit à sa femme: " Je fête, je ne travaille pas et je fête ", et qu'une fois encore la femme avait crié: " Aïe! aïe! laisse-moi ôter mon chapeau, toujours! " Et, avec cela, ils disent: " Ils ne faisaient pas un trop bon ménage! "

On voit, messieurs, l'intention, on voit ce qui anime ces témoins. Après avoir dit le contraire au premier moment, voilà qu'ils n'osent pas aller trop loin, mais ils insinuent avec une intention marquée, évidente.

C'est avec ces témoins que l'on veut essayer à contredire le témoignage des Bergeron, qui sont des témoins dangereux pour eux. Déguise dit: " Mme Bergeron, je ne la croirais pas, parce qu'elle a dit telle et telle chose ; elle a dit qu'elle ne s'occuperuît pas de son serment à propos de deux planches de clôture, au sujet desquelles on se querellait: je ne la croirai pas sous serment. " Et puis, la fille Bergeron, pourquoi ne la croit-on pas? Parce qu^elle

est la fille de sa mère ". Mlle Déguise nous dit que c'est parce qu'elle ne la connaît pas. Parce qu'elle ne la connaît pas, elle ne la croit pas sous serment! Alors, messieurs, qu'est-ce que vous pouvez faire dans cette cause-ci?

Oombieu y a-t-il de témoins que tous connaissez 1 Et si vous ne les croyez pas parce qu'ils vous sont inconnus, il n'y a pas un seul témoin que vous pourriez croire. Et, s'il en était ainsi, alors il serait inutile d'amener des témoini) devant les tribunaux. Vous voyez alors la condition d'esprit et les sentiments qui animent des témoins qui viennent répondre de cette façon. Cette preuve ne peut pas affecter le témoignage de ces personnes qui sont venues nous dire la vérité sur ce qu'elles connaissaient. Les dépositions des femmes Bergeron ne sont pas contredites, ne sont pas atteintes. Le père Deguise se contredit lui-même. Et que dit il contre le témoignage de la jeune fiUeî Rien du tout.

Je crois — je le répète — que si on avait fait contre lui ce qu'on a fait contre Demers, si on l'avait fait arrêter; si on avait dirigé les efforts de la police et l'enquête du coroner contre Déguise, comme on l'a fait contre Vmcnsé, je crois que l'on aurait pu établir et que l'on aurait trouvé plus d'indices contre Déguise que contre Demers.

Je ne sais rien personnellement, messieurs, mais, en face de la preuve, je dis qu'on n'a^pas fait ce que l'on aurait dû faire ; que l'on n'a pas fait toutes les recherches nécessaires pour trouver l'assassin; que l'on a été injuste envers l'accusé. Je dis que l'on a agi d'une manière injuste: je ne veux pas dire qu'on l'a fait intentionnellement. Non, messieurs. Mais je prends les faitvS tels qn'ils sont, tels qu'ils apparaissent devant vous.

Si on s'est basé sur des indices comme ceux mentionnés devant vous pour arrêter Demers, on en avait d'aussi graves, et peut-être plus graves, pour en faire arrêter un autre. Je ne veux pas dire qu'ils auraient été suffisants pour le faire condamner. Non, messieurs, puisque voilà justement ce que je vous soumets: sur une preuve d'indices, on ne peut condamner! Une preuve d'in dices seule ne suffit pas pour permettre d'en venir à la conclusion qu'un homme est coupable — c'est trop dangereux !

Messieurs, je crois que si quelque chose m'a échappé, vous pourrez y suppléer. Vous pouvez y suppléer dans vos âmes et consciences. Considérez vous mêmes et examinez la preuve et les faits, et je suis convaincu que vous saurez les apprécier afin de rendre le verdict que vous êtes appelé à rendre. Alors, si quelque chose m'a échappé ou si j'ai laissé quelque chose de côté, c'est que je l'aurais oublié; parce qu'il y a tant de faits à traiter, qu'il y en a sur lesquels je pourrais ne pas avoir attiré votre attention et qui demandaient probablement à être traités.

Je veux vous parler, cependant, des ciseaux. On a essayé à faire une preuve avec les ciseaux. Il est vrai qu'on l'a abandonnée. Mais, enfin, voilà les ciseaux que l'on vous a produits. J'y attache peu d'importance : c'est tout simplement pour vous faire voir quelle espèce de preuve l'on peut faire avec les indices. Je suppose que messieurs les experts, analystes et chimistes, qui ont été appelés, aient constaté qu'il y avait du sang sur ces ciseaux. Le premier exa nen qu'ils en ont fait a donné une couleur qui pouvait faire croire qu'il y avait du sang; puis ils ons esssayé le système gaïac et, alors, ils ont conclu qu'il n'y avait pas de sang. Mais supposons que les ciseaux n'auraient pas été lavés et que l'on aurait pu trouver, avec les expériences faites, des traces de sang — les ciseaux étant pleins de sang — on aurait dit: " C'est une preuve que l'accusé est coupable! " Cela aurait fait encore un indice. Cependant, il y avait du sang sur ces ciseaux! Mme Boisseau vous a dit qu'en présence de l'homme de police, elle avait préparé du poisson avec cet instrument ; et, si elle ne l'eût pas nettoyé, il serait resté un peu de sang dessus. Les savants médecins n'ont pu distinguer si c'était du sang de bœuf

ou du sang de poisson, du sang de lapin ou autre chose : ils n'en savent rien. Toutefois, on aurait pu démontrer qu'il y avait du sang. Etait-ce du sang de poisson ou du sang humain? On ne pourrait le dire: on n'en a pas fait l'expérience. On ne sait, non plus, si c'est du sang humain ou du sang d'autres animaux de l'ordre des mammifères, du sang de poisson ou d'oiseaux, ou de tous autres animaux, que l'on a trouvé sur les pantalons, bien que l'on aurait pu facilement distinguer entre le sang des ovipares et le sang des mammifères. Alors, de prime abord, si on avait trouvé du sang sur les ciseaux, je suis positif que Couronne aurait dit: " Voilà encore un indice! " Vous voyez, messieurs, ce que l'on peut prouver avec des indices.

A la dernière heure de la cause, votre attention a été attirée sur l'affaire d'Aaronson. Au dernier moment, on nous informe qu'un homme avait été vu la veille avec une femme qui ressemblait à la femme de l'accusé. Nous avons établi devant vous ces faits, afin de vous faire juger de ce qui avait pu se passer. Vous avez un homme respectable, inattaquable — du moins que l'on n'a pas attaqué. Il vient dire qu'à cinq heures, il a vu un homme, qui, à quatre heures et demie, s'est introduit dans la cour chez Mercure; cet homme était ensanglanté, et est resté assis, en dedans d'une espèce de hangar, durant une heure ou une heure et demie. Avant six heures ou cinq heures et demie, plutôt tout près de six heures, on l'a chassé de la cour du côté d'Aaronson. Celui-ci nou j dit qu'il avait vu cet homme, la veille, avec une femme. Revenu à son magasin, ajouta-t-il, le soir même du meurtre, en voyant dans le Star le portrait de la victime, il a dit : C'est la femme qui est venue chez moi. " 11 informe la police : le constable du coroner va prendre quelques renseignements. Ce constable ne semble prs traiter la chose avec beaucoup de soin; cependant, il vient questionner Aaronson et celui-ci lui donne le nom de l'homme qu'il a vu afin de faire des recherches. Aaronson dit aussi que la femme qui est venue chez lui portait une robe avec du bleu dedans. Puis il ajoute que l'homme vu dans l'après-midi du crime ne paraissait pas avoir de blessures et ne paraissait non plus être enivré. Toutefois, le chef Massey dit qu'il n'y avait pas lieu d'aller faire des recherches plus loin : bien que l'homme lui fut incomm, il n'y avait rien dans cette affaire.

Bien, messieurs, voici une chose qui est bien étrange: le chef Massey dit qu'il a rencontré l'homme en question sur la rue, à trois heures, alors qu'il se rendait chez Demers. Le chef a remarqué que cet homme était ensanglanté: Il saignait du nez, dit-il; il avait du sang dans la figure, à trois heures. " Lacroix aurait pu répondre qu'il était cinp heures on cinq heures ou cinq heures et demie, lorsque l'homme ensanglanté est venu chez Aaronson. On amène Leclaire pour établir que c'était le même homme que le chef Massey aurait vu à trois heures. On veut établir que c'est le même homme et Leclaire dit: " C'est à six heures moins le quart que je l'ai frappé! " Et le chef Massey dit que l'homme ensanglanté il l'a rencontré à trois heures! Et l'on semble expliquer tout cela de cette façon peu satisfaisante, du reste. Mais, on ne peut pas traiter les choses de cette manière! Si le chef Massey l'a vu à trois heures, dan» la rue — disons même qu'il était quatre heures — peut-on prétendre qu'il est établi qu'il saignait d'une blessure causée parles coups qui lui ont été donnés à six heures moins le quart?. . , Absurdité!

XJn homme si habile, si zélé que le coroner — un homme intelligent, qui a une grande expérience, qui est habitué aux causes criminelles, un homme qui, durant vingt ans, a été greffier de la cour de police, un homme habitué à interroger les témoins, qui est corone» depuis trois ans, habitué comme il

est à faire des recherches — a été satisfait de cette explication? Il a fait une erreur! Cela peut arriver à tout le inonde, cela peut arriver, cela arrive à n'importe qui! Mais, messieurs, dans cette cause on trouve erreur sur erreur. Et va-t-on baser une preuve de circonstances sur des erreurs?

A propos de cela, je veux attirer votre attention sur la question de l'heure a laquelle le crime a pu être commis. Cette femme a été vue après midi: on l'a vu venir dans la cour à midi et vingt minutes, à peu près. Mlle Sauvé est arrivée à une heure moins dix minutes. Il restait assez de temps pour qu'un homme puisse commettre ce crime et disparaître, puisqu'il restait une demi heure. Messieurs, il y a une cho>e certaine duns la preuve: la femme vivait à six heures et vingt et à midi et vingt minutes. A une heure moins dix minutes, elle était morte om, du moins, il se peut qu'elle ne fut pas morte à une heure moins dix. Est elle morte à midi et vingt cinq minutes, à midi et demie? On ne peut le dire. Tout ce que la jeune fille Sauvé établit, c'est qu'elle était étendue sur le plancher, à une heure moins dix minutes. On dit: " En aussi peu de temps, ce n'était pas possible! " Mais je soumets que c'était parfaitement possible, et que la chose n'a pu arriyei autrement.

Messieurs, il y a tr^às longs mois que cet homme est sous le poids d'unf accusation, depuis le 5 juillet qu'il est enfermé derrière les barreaux d'une sombre cellule. L'accusé ne doit voir personne. Venant d'être frappé par un grand malheur — car, dans un ménage comme le sien, c'est un grand mal heur que la perte d'une femme — il est là. en proie à l'anxiété la plus pro fonde. Accusé de quoi?. . . L»'avoir ég<^rgésa femme!. . . On n'a trouvé aucun motif à cet «cte. On ne pouvait admettre, comme motif, la cupidité et qu'il eut tué sa femme pour retirer une assurance: elle n'en avait pas; l'on ne pouvait admettre la pasbion, parce que la passion est permise dans le mariage, et le mari n'a pas besoin de commettre de crime pour qu'elle suive son cours. Alors, on n'avait absolument rien trouvé; on n'avait trouvé aucun motif. . . Cependant, cet homme est enfermé. . . Il subit toutes les angoisses, toutes les douleurs mt»ra1es qu'il est possible de subir. Dans les circonstances, qu'avait-on contre luil Ce que je viens de vous expliquer.

Et vous remarquerez que les soupçons étaient portés contre lui avant son arrestation, et il le savait. Ceci est établi par le témoin Desmarchais. Ce témoin, que l'on vous a amené à la dernière minute, vous dit: " Eh hie^ ! Demers m'a dit, à plusieurs reprises, que c'était lui qu'on accusait d'avoir tué sa femme. Et puis, deux jours avant son arrestation, il était à frotter ses bottes et il m'a dit: ' C'est peut-être la dernière fois que je frotte mes bottes. ' ' Pourquoi? ' lui demandai-je. ' Bien, dit-il, à l'enquête du coroner, cela regarde mal : je pense que je vais être arrêté ; mais, dans tous les cas, je ne puis toujours pas être pendu, il n'y a pas un homme au monde qui puisse dire que j'ai tué ma femme '. " On dit: " Voyez- vous, cela, c'est un aveu. " Eh bien ! messieurs, fianchement, y a t-il dans ces paroles un aveu? Voilà l'homme sûr, l'homme convaincu : on ne pourra jamais trouver un homme pour dire qu'il a tué sa femme, parce qu'il ne l'a pas tuée I

Il est prêt à admettre, comme il l'a admis devant le coroner MacMahon, le même soir qu'on l'a accusé, que les circonstances peuvent, jusqu'à un certain point, paraître contre lui. Quand il dit: " C'est peut-être la [dernière fois que je frotte mes bottes, je vais être arrêté: c'est une chose terrible; mais, quoiqu'il en soit, je ne puis pas être condamné parce que personne ne peut jurer que je suis l'assassin de n a femme; on ne trouvera pas un homme au monde qui puisse dire que c'est moi qui ai assassiné ma femme. " ^o'est sa conviction : il savait parfaitement que la chose ne pouvait être

prouvée. Cependant la preuve d'indices était peut-être contre lui, comme c'était l'opinion du coroner; dans le temps, cet homme s'aperçoit qu'il ne peut empêcher les soupçons de naître; mais il dit: Il n'y a personne au monde qui puisse dire que j'ai tué ma femme — parce que je ne l'ai pas tuée. " On peut bien prouver certains indices, mais vous ne prouverez pas que je l'ai tuée. On a fait des efforts et on n'a rien trouvé, voilà pourquoi Demers a dit cela.

Eh bien ! messieurs, c'est la dernière fois que ma parole va arriver jusqu'à vous, au nom de la défense. Les avocats de la Couronne vont nous suivre : des voix persuasives vont se faire entendre; mais, messieurs, quelque soient les paroles éloquentes que vous pourrez entendre après nous, quelque soit le^ temps qui se sera écoulé depuis le moment où vous nous aurpz entendus, cela n'empêchera pas que votre intelligence se rappellera comment les faits peuvent être appréciés, et quelles conséquences on peut en tirer.

Je suis convaincu que, malgré les éloquentes paroles qui seront prononcées, l'on ne pourra arriver à vous convaincre qu'une chose qui n'est pas prouvée est prouvée ; qu'on ne pourra pas arriver à vous convaincre, par conséquent, que l'accusé a assassiné sa femme. Non, messieurs, je ne le crois pas. Je suis donc persuadé que vous viendrez dire que la preuve est insuffisante du côté de la Couronne et que la preuve faite par la défense détruit ce semblant de preuve de la Couronne, et que l'accusé est innocent. Je suis convaincu que vous en arriverez à cette conclusion.

Messieurs, je résume, je sais que vous êtes un peu fatigués, après les cinq semaines de ce long procès, après ces longues heures de travail. Je viens de vous expliquer les faits sur lesquels quelques explications pouvaient être données, suivant que mes lumières me l'ont permis; mais si les forces me manquent, si j'ai négligé quelque chose, il ne faudra pas en tenir compte à l'accusé. Cependant, je me permettrai de vous rappeler les circonstances dans lesquelles vous vous trouvez; et je vous demande de peser les faits avec une grande attention, en vous soumettant maintenant la cause de ce malheureux qui a été renfermé depuis trois mois, accusé d'avoir assassiné sa femme, la compagne de sa vie. Ce malheureux restait seul pour protéger se& enfants qui sont restés orphelins. Ces enfants, il ne voulait pas les voir. Non ! non !... On voulait les lui amener, mais il ne voulait pas que ses enfants entrent dans sa cellule glaciale ; il ne voulait pas qu'ils respirent cet air étouffé que l'on respire dans ces lieux ! Il voulait qu'ils ne le voient que reconnu innocent et libre! Mais il m'a demandé daller les voir pour lui dire comment ils étaient. Et, il y a quelques semaines, je me suis transporté moi-même à Saint-Charles, dans la paroisse du père de l'accusé, du grand'père qui a recueilli ses pauvres orphelins. Là, je les ai vus et je me rappelle la scène inénarrable qui s'est passée . . . Au moment où je suis entré, celui de ces jeunes enfants qui vit encore — un enfant de cinq ans — lorsque je lui ai dit que je venais de la part de son père, me tendit les bras en me disant: *' Maman !.. Papa !... Quand les reverrai-je 1 " Tenez, messieurs du jury, je me sentis alors un sanglot me monter à la gorge, et je répondis : " Mon pauvre enfant, ta mère, tu ne la reverras plus jamais, mais ton père tu le reverras! Dieu permettra que ton père te reste, grâce au cœur des jurés qui feront leur devoir avec conscience. Avec la grâce de Dieu! je prouverai son innocence, je te le promets. . . Oui, ton père te sera rendu ! . . . '

Messieurs, cette promesse je l'ai faite, convaincu que je la remplirais. Je crois que cette partie de ma tâche est remplie. La vôtre ne l'est pas encore., Elle est plus grave, messieurs. Remarquez que si je vous parle ainsi, je ne

veux pas èn appeler à votre pitié ni à vos sentiments de père de famille, de fils ou d'époux. Non! je ne veux pas en appeler à vos sentiments. Au nom de l'accusé, je ne vous demande ni votre pitié ni votre compassion. Si dans vos âme et conscience vous croyez que l'accusé a pu tuer sa femme, que cet homme a pu commettre le crime dont on l'accuse, il doit être puni : condamnez-le! Il mérite la mort!. . . Ce n'est pas votre pitié à laquelle je m'adresse; s'il est coupable, il ne mérite aucune pitié : cond»mnez-le ! . . . Mais je fais appel à votre raison, je fais appel à votre conscience qui est le guide qui doit vous éclairer dans cette circonstance. Vous devez rendre justice ■ — cette justice qui est le reflet de la justice didne et providentielle. . . Je vous demande si vous croyez qu'un homme qui a passé vingt ans de sa vie dans l'honnêteté, à pratiquer les devoirs d'un bon citoyen, d'un digne père de famille, d'un caractère inattaquable, de dire si ce citoyen respectable a pu en arriver, tout à coup, à commettre un crime atroce méritant la mort. C'est ce que je vous demande, messieurs. J'ai la vive conviction que le verdict que vous allez rendre sera un verdict honnête . . . C'est le verdict de Dieu, messieurs . . . Dieu vous a désigné ce verdict dans sa sainte miséricorde ! Vous devez respecter cette décision suprême. Dieu vous a dicté le verdict en rap pelant vers lui l'un des enfants si éprouvés. Je suis convaincu que vous direz comme moi. Dieu s'est prononcé quand il a décidé d'appeler vers lui le plus jeune des enfants, laissant l'autre qui pouvait avoir besoin de son père! C'est la justice de Dieu! Il a laissé l'autre au milieu de nous pour que l'accusé puisse veiller sur cet enfant . . . Afin qu'il ne soit pas doublement orphelin, laissez-lui son père: c'est le jugement, de Dieu! C'est le verdict de Dieu! Et je suis convaincu, messieurs, que le vôtre sera ratifié, là-haut, par cette jeune épouse qui, je l'espère, jouit du bonheur suprême, et par l'auteur de toute miséricorde et. . . ici-bas, par l'opinion publique éclairée!!!

Ceux qui ne connaissent pas encore toute l'utilité de la sténographie — et ils sont légions — peuvent s'en convaincre par ce qui précède. Le prédicateur et l'orateur profane préparent et écrivent souvent leurs discours, qu'ils passent, après le prononcé, à l'imprimerie; mais le défenseur d'un accusé, sitôt les témoignages entendus, doit réunir et représenter les faits, et faire immédiatement la défense. Il peut bien, lui aussi, reviser, corriger la copie qu'on lui présente de son improvisation, mais, alors, c'est que quelqu'un a écrit ce qu'il a dit et il n'y a que la sténographie pour permettre à Ja main de coucher, un à un, sur le papier tous les mots, et à mesure que l'orateur les prononce. C'est donc à la sténographie qu'on doit de pouvoir relire aujourd'hui l'éloquente improvisation de l'avocat dont l'éloge n'est plus à faire, M. Odilon Desmarais. Et, disons, en passant, que M. Desmarais n'a rien changé de ce qu'il a prononcé, ce qui démontre toute la beauté de son improvisation.

Point n'est^besoin de dire que cet éloquent plaidoyer a été pris en sténographie Duployé. Et cette sténographie est celle qui s'apprend le plus facilement ; le fait est universellement admis, et, ce qui plus est, on peut l'apprendre d'après le tableau publié par le Sténographe Canadien. Ce tableau a été approuvé par M. Duployé lui-même et par l'Institut Sténographique des Deux-Mondes, qui, avant, l'ont revisé et corrigé. Il se trouve au courant des derniers procédés et ses tracés concordent avec les nouvelles règles admises par l'Institut dans le Cours de Sténographie parlementaire, pour la position des voyelles initiales. Dans plusieurs maisons d'éducation, déjà, on s'en sert pour enseigner l'écriture abréviative et nul doute qu'avant longtemps il sera en usage partout.

^ M. THIVIERGE ^

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