‹ Plantin et l'Imprimerie PlantinienneChapitre 3 sur 6 · FRANCIS B. HAYES · texte numérisé non relu

FRANCIS B. HAYES

{CliuB ■( 1MB J.

R.«i..d MAR 4 1887

PLANTIN

ET

L'IMPRIMERIE PLANTINIENNE.

fête littéraire, où les Chambres de Rhétorique étalèrent, à qui mieux mieux, leurs riches habillements, leurs chars symboliques, leurs atours de fête inouis et réellement excessifs, s'arausant de l'érudition prétentieuse, des élucubrations de rimeurs et de poètes, et s'abandonnant à Thospitalité royale de la souveraine de l'Escaut, de la reine du pays ; voilà ce qui, à travers les siècles, apparaîtra comme un foyer où se rencontrèrent tous les rayons de la gloire d'Anvers, lorsqu'elle avait atteint l'apogée de sa puissance.

Qui eût pu, qui eût osé prévoir, que cette manifestation suprême de prospérité allait aussi marquer le commencement de la décadence d'Anvers? Qui n'eût pensé qu'il y avait dans cette métropole du commerce un avenir sans bornes pour quiconque voulait travailler, et surtout pour celui, qui avait choisi pour sphère d'activité, une carrière dans laquelle l'art, l'industrie et le commerce se donnent la main ? Voilà sans doute, ce que Plantin espérait et se disait en venant s'établir ici ; cette confiance devait Ty attirer et l'y maintenir, même pendant les jours difficiles, qui bientôt allaient commencer pour la ville et qui, hélas ! devaient se prolonger pendant des siècles.

Anvers était peut-être encore plus le centre de l'imprimerie dans nos provinces, que de toute autre forme de l'activité humaine. Des soixante-cinq imprimeurs connus, qui au xv« siècle exerçaient leur profession dans les Pays-Bas, il y en avait treize qui vivaient à Anvers. Au xvi* siècle^ il ne devait pas y avoir dans cette ville moins de deux cents imprimeries différentes !

Par son opulence, par ses relations si étendues avec d'autres pays, Anvers devint un des foyers des idées nouvelles qui naquirent en Europe et qui durent leur existence à l'invention de l'imprimerie, coïncidant avec la renaissance des études scientifiques anciennes et modernes et avec la prédication des réformes religieuses : ces trois faits furent en même

temps les causes et les suites l'un de l'autre. Si la renaissance classique, la science et la réforme étaient redevables sous beaucoup de rapports à l'imprimerie, celle-ci ne leur devait pas moins. Dès le premier siècle de son existence, elle avait acquis un haut degré de développement : les familles éminentes des Aides, des Estiennes, des Froben, étaient déjà en pleine activité et avaient enricbi les lettres des chefs-d'œuvres immortels de l'antiquité, multipliés dans une forme d'incomparable beauté. Anvers n'avait rien à envier aux villes où l'art de Gutenberg était le plus florissant.

Nous n'en voulons pour preuve que les soixante-et-douze éditions complètes ou partielles de la Bible, publiées ici pendant la première moitié du xvi® siècle, dans les langues les plus diverses : le Flamand, le Latin, l'Anglais, le Suédois, ^e Danois, le Français, l'Italien et l'Espagnol.

A l'époque où Plantin se fixait à Anvers il n'y avait pas moins de trente imprimeries en activité ; c'est-à-dire plus de la moitié de celles existantes alors sur toute l'étendue du territoire de la Belgique actuelle. Dans ce nombre étaient compris d'anciennes maisons Anversoises, qui avaient déjà publié des ouvrages importants et qui étaient encore en pleine activité. C'est parmi ces concurrents redoutables que le nouveau venu devait conquérir une place et nous savons t^ue, grâce à son travail et à sa persévérance, cette place ne

îui pas insignifiante, mais fut la première, la plus éclatante. Et maintenant, que savons nous de l'existence de Plantin

avant son arrivée à Anvers? '

L'inscription de son tombeau nous dit, qu'il était né à Tours (en France) et qu'il avait soixante-quinze ans quand il mourut, le U Juillet 1589 *. Il naquit donc en 1514. Son nom, s'écrivait Christophe (Christophle) Plantin, il le flan-

* Christophoro Plantino Turonensi.... vixit ann. LXXV. Desit hic vivere Kal. Quinctil. anno GhrisU M.D.XXGIX.

drisa en Christoffel Plantijn et le latinisa en Christophorus Plantinus. Il ne paraît pas tout-à-fait exact que Tours même fut le lieu die. sa naissance ; il y a quelque temps déjà qu'on indiquait comme tel, le village de St-Louis, près de cette ville ; cependant on a lieu de croire, que ce n'était pas ce dernier, mais St-Avertin, bourgade, distante de Tours d'une lieu, qui fut son berceau*. Plus tard encore sa famille y habita et jusqu^aujourd'hui son nom y est porté par un grand nombre de personnes. Qu'il préféra le nom plus connu de la ville voisine à celui tout-à-fait obscur de son village natal, c'est là un fait entièrement conforme aux habitudes des lettrés de l'époque.

J. B. Van der Straelen, dans sa généalogie de la famille Plantin *, donne (page 7) le contenu d'un ancien écrit français, qui se conservait parmi les papiers de famille d'un des descendants de Plantin, J. B. Van der Aa, qui vécut de 4780 à 4848, et qui, s'il était authentique, contiendrait des renseignements très-précieux sur les premières années de Plantin. D'après ce document, notre imprimeur serait d'origine noble; son père, Charles de Tiercelin, seigneur de La Roche du Maine, était un homme qui trouvait à la guerre plus de plaisir que de fortune et mourut dans l'indigence après nombre de campagnes. A la suite de quelque mécontentement deux de ses fils quittèrent la maison paternelle pour se fixer à Gaen en Normandie, où tous deux échangèrent leur nom nobiliaire contre les surnoms tout-à-fait bourgeois de Plantain et Porrée ou Poirée (plantain et betterave).

Plantain (notre Plantin) apprit alors la reliure chez un

* Communication manuscrite de M.M. Marne de Tours et de M. le comte Clément de Ris.

* Geslagtlyste der nakomelingen van den vermaerden Christoffel Plantin, enz., door J. B. Van der Straelen, uitgegeven door P.-Th. Moons-Van der Straelen. Antwerpen, P. E. Janssens, 1858.

libraire de Caen, qui exerçait en môme temps la profession de relieur. Dans cette maison il fit la connaissance de Jeanne Rivière, originaire d'un village des environs de Caen; elle avait vingt-cinq ans quand il l'épousa. Après leur mariage ils vinrent se fixer à Anvers, où ils ouvrirent une échoppe à l'étage de la Bourse ; lui vendant des livres, elle du hnge.

Tel est le récit de cette pièce que nous ne pouvions passer sous silence, parce (ju'il en est fait mention dans un ouvrage capital sur notre sujet et que là et ailleurs on y attache une grande innportance. Certes, il y a du vrai dans ce récit, mais il s'y rencontre trop de circonstances suspectes, pour que nous puissions le regarder comme une source tout-à-fait digne de foi.

Pour ce qui est de l'origine noble de Plantin, nous pourrions à la rigueur admettre, que dans les jours de malheur et de besoin il préféra ne pas déshonorer le nom paternel en exerçant un vil métier; mais plus tard, lorsqu'il était en haute faveur auprès des grands, de son souverain et de princes étrangers, et qu'il avait définitivement surmonté la misère, nous ne saurions admettre qu'alors il n'eût pas dit un mot de son illustre origine; l'on comprend encore moins qu'il n'ait jamais rien confié de sa prétendue noblesse à sa femme ni à ses enfants. Et cela ressort avec évidence du fait que lorsqu'un siècle après sa mort, ses descendants Anversois furent enno- Wis, il n'y avait plus dans la famille de traces se rapportant au rang et aux armes de leur ancêtre.

Mais ce qui prouve encore mieux la fausseté de cette pièce que toutes les invraisemblances intrinsèques , c'est que Charles, comte de La Roche du Maine, qui aurait été le père de Plantin et était en efi'et un des plus illustres seigneurs français de son temps, sur le champ de bataille et à la cour, laissa six fils, dont les noms sont connus et parmi lesquels

on ne trouve ni celui de Plantin ni celui de son prétendu frère Porret *.

Une autre preuve, déjà superflue, de la fausseté du document, c'est que Porret, dont il est fait mention ici, n'était pas un frère de Plantin, mais qu'ils étaient seulement élevés ensemble dans la maison de l'oncle de Porret *.

Nous tenons donc le document de Vander Aa pour une de ces fables, inventées par un gentilhomme, qui regarde son blason comme trop jeune, ou pour l'œuvre d'un généalogiste, spéculant sur l'orgueil peu sensé d'un des descendants de Plantin, si justememt célèbre, qui aurait cru son aïeul par trop bourgeois, s'il n'avait été gentilhomme avant d'être imprimeur.

Il aura été amené à choisir le seigneur de Tiercelin pour père de notre imprimeur, par la haute renommée de cette maison, et parce que cette famille, étant établie au lieu de naissance de Plantin, elle s'éteignit au xvi® siècle dans ses descendants masculins et se fondit par les femmes avec la maison des Pallavicini en Italie.

Voyons maintenant ce qu'il y a de vrai dans la pièce citée, et ce que nous savons de certain par rapport aux premières années de notre héros. Plantin perdit sa mère à un âge où il était encore trop jeune pour l'avoir connue, et il fuya avec son père devant la peste qui sévissait dans la maison ^. Ils se rendirent à Lyon, où le père, qui devait être d'humble condition, entra au service de l'obédiencier Claude Porret et où

' Arbre généalogique manuscrit de la famille Tiercelin à la bibliothèque nationale de Paris.

* Voir Génard, Vlaamsche School, 1874 (page 93 la note). Il faut remarquer que non seulement Plantin et Porret s'appelaient frère, sans qu'ils le fussent, mais que leurs enfants s'appelaient cousin, {Bibliophile Belge, 1869, p. 114.)

^ Ces détails sont empruntés à une lettre inédite de Porret à Plantin en date du 25 Mars 1567.

le fils fit la connaissance du neveu de celui-ci, Pierre Porret, avec lequel une amitié fraternelle le lia dans la suite. Deux ou trois ans plus tard il se rendit avec son père et le maître de ce dernier à Orléans et de là à Paris. Son père le quitta dans cette dernière ville et retourna à Lyon. Le jeune Christophe étudia quelque temps à Paris et alla ensuite à Caen où il entra au service d'un relieur. Il épousa en cette ville Jeanne Rivière et arriva en 4548 ou 1549 à Anvers, où il acquit le droit de bourgeoisie le 21 Mars 1550, et fut reçu la même année comme imprimeur dans la Gilde de St-Luc.

Le document de Vander Aa raconte, comme suite à ce que nous en avons rapporté, que Corneille Scribonius Grapheus (Cornélius Schryver) le greffier bien connu de la ville d'Anvers, fit relier tous ses livres par Plantin, dont il estimait beaucoup le travail, et qu'ensuite il lui prêta quelqu'argent pour ouvrir une boutique à la Rose, près l'église des Augustins, donc dans la rue des Brasseurs * à Anvers. D'après le même document Plantin arriva ensuite d'une singulière façon à l'argent nécessaire pour étendre son industrie. A l'époque d'un carnaval il fut grièvement blessé par des personnes masquées, qui croyaient reconnaître en lui un ennemi. Il retrouva la trace de ses agresseurs, et moyennant une bonite somme d'argent il consentit à ne pas les dénoncer à la justice. Cet argent lui servit à acquérir une presse et d'autres outils, avec lesquels il comtnença alors sur une petite écbelle son véritable métier.

B est une chose certaine c'est que les premières années de

son établissement Plantin demeurait près de la Bourse,

qu'il quitta plus tard pour la rue des Brasseurs. S'il est

vrai qu'il s'établit d'abord « à la Rose t>, il déménagea bientôt,

car dès 1557 sa maison de la rue des Brasseurs a pour

* Aujourd'hui rue des Peignes. — Le mot flamand Kammenstraat, n'est d'ailleurs qu'une corruption de la dénomination primitive de Kammersstraat. (Note du Traducteur.)

enseigne « la Licorne d'or d. Il atteste lui-même l'agression qui lui devint si utile dans la remarquable préface d'un opuscule, imprimé chez lui * en 1567, où il est dit:

Gela voyant, j'ay le mestier éleu.

Qui m'a nourri en liant des \olumes.

Vestoc receu puis après m'a émeu De les écrire à la presse sans plumes.

Il est probable qu'antérieurement à 1555 il imprima déjà quelques petits ouvrages sans importance *. Avant de parler de ce qu'il fit paraître pendant et après cette année, nous devons faire mention d'un document, qui nous a été conservé comme par miracle ', et qui jette un jour des plus étranges sur les débuts de l'imprimerie Plantinienne.

Dans la bibliothèque de la Société de Littérature Néer^ landaise à Leyde se trouve un manuscrit du xvi^ siècle, concernant trois opuscules, ayant trait à l'histoire et à la doctrine d'une secte religieuse, appelée la Famille de la Charité.

Dans ce manuscrit nous trouvons des particularités trèsintéressantes, concernant les relations de Plantin avec le chef de la secte, Henri Niclaes. Ce dernier était né à Munster, le

siège des Anabaptistes, en 1501 ou 1502, et dès son jeune âge il se sentit appelé, comme tant d'autres de ses contemporains, à fonder une nouvelle religion.

Il se rendit d'abord à Amsterdam, où il habita neuf ans. Il quitta cette ville vers 1540 pour échapper aux rigueurs

* La première et la seconde partie des dialogues français pour les jeunes enfans. Plantin, mdlxvti, p. 11.

* Annales Plantiniennes, par G. Ruelens et A. de Backer, Bruxelles, Heussner. 1865, (p. 6.)

' Voir Bibliophile Belge, 1868, p. 121, l'article Christophe Plantin et le mystique Henrik Niclaes, par G. A. Tiele, et Y Appendice après cet article par G. Ruelens.

des édits religieux, et émigra à Embden dans la Frise- OrientaJe.

Il y resta de 1540 et 4560 et c'est-là qu'il commença à jouer son rôle de prophète d'une nouvelle doctrine. Pendant ce temps il rédigea ses livres qu'il fit transcrire d'abord et imprimer ensuite. Les presses de Thierry van Borne, de Deventer, lui servirent à multiplier quelques-uns de ses ouvrages. Le fils aîné de Henri Niclaes habitait à cette époque Anvers, où il faisait un commerce lucratif en association avec d'autres négociants. Son père, qui était venu différentes fois lui rendre visite, avait su gagner ici quelques prosélytes à sa doctrine.

La Famille de la Charité était une branche de la secte de David Joris, qui elle même n'était qu'une branche des Anabaptistes. Henri Niclaes aussi prescrivait à ses disciples de ne se faire baptiser qu'à trente ans. Sa doctrine était en outre, comnne celle de David Joris, un assemblage difforme de l'égalité fraternelle, qu'il prêchait, et de la domination personnelle qu'il ambitionnait ; d'aspirations mystiques et de jouissances mondaines ; d'une piété prétendument idéalisée, el d'une profonde impiété.

Comme David Joris, Niclaes se faisait passer pour une espèce de divinité, et s'attribuait le droit de juger et de condamner sur terre, et de remplir ainsi le rôle réservé au Christ lors du jugement dernier. La charité était le lien qui devait unir les membres de l'association: il ne leur fallait ni cérémonies ni culte extérieur, ni loi ni règle, hormis ce que la chanté indique. Bref le culte de soi-même et du prochain, c'est-à-dire de l'humanité considérée comme Être suprême était, substitué à la religion. Ni le rationalisme, ni le positivisme moderne ne trouveraient à notre avis, de négation plus radicale du surnatural que ce que nous rencontrons dans cette doctrine, dépouillée de son enveloppe rêveuse et mystique.

Il n'est donc pas étonnant qu'on donna aux disciples de Henri Niclaes le nom de libertins ou d'esprits forts, comme n'ayant de religion, que dans un but mondain et regardant toutes les associations religieuses comme également bonnes ou mauvaises. Ils s'arrangaient selon les circonstances, les temps et les lieux, et ils avaient pour principe, qu'en matière religieuse on pouvait dissimuler autant qu'on voulait et qu'on pouvait, principe que nous retrouvons dans la doctrine de David Joris. Un écrivain protestant contemporain prétend, qu'à celte époque l'église Romaine était remplie de ces libertins, et que ces hypocrites étaient très-hostiles à ceux qui souffraient le martyre pour la religion '.

C'était vers 4550. Or, la chronique qui fait partie du manuscrit de Leyde rapporte qu'alors Henri Niclaes convertit à sa doctrine un nommé Christophe Plantin, Français de naissance. Il était relieur et gagnait son pain en travaillant ; au surplus, prudent et rusé dans les affaires dont il pouvait retirer quelque profit, ce à quoi il s'entendait fort bien.

D'après la chronique, Plantin, qui avait appris que Niclaes avait l'intention de faire imprimer plusieurs de ses ouvrages, se rendit à Paris et entreprit de persuader ses amis à aider le prophète dans la publication de ses écrits. Il acquit leur appui et monta alors son imprimerie à Anvers. Il garda pourtant pour son propre usage tout l'argent reçu, et laissa tous les frais à la charge du seul Niclaes.

Il est dit ensuite que Plantin travaillait au profit de la

. nouvelle secte en répandant la doctrine de Niclaes parmi ses

amis de Paris. De ce nombre était un joaillier, qui émit le

vœu qu'après sa mort tous ses biens fussent employés à la

propagation de cette doctrine, et désigna pour exécuteurs

* Voir Glasius, Biographisch Wqordenboek van Nederlandsche Godsgeleerden, ad H. Niclaes; Brandt, Historié der Reformatie, I, 189 ; A. M. Cramer, Levensheschijving vah David Joris.

de cette dernière volonté Plantin et un pharmacien de Paris, appelé Perret (Porret, l'ami intime de Plantin).

Vers l'année 4560 Niclaes fut obligé de fuir Embden pour se réfugier à Kampen en Overijssel. Le joaillier parisien mourut vers la même époque, et Perret cacha les bijoux dans sa demeure. Plantin se rendit alors auprès du second exécuteur tesfamentaire du coreligionnaire décédé. Pendant son absence, ses ouvriers imprimèrent dans sa maison un opusule suspect, ce qui fut dénoncé par l'un d'eux au marcgrave d'Anvers. Le travail fut suspendu à l'imprimerie, les ouvriers furent faits prisonniers et les biens de Plantin confisqués.

Pendant que ses affaires étaient ainsi arrêtées, Plantin se rendit à Kampen et informa Niclaes de la mort du joaillier et du dépôt de ses trésors chez Perret. Il ajouta, qu'il avait conservé trois pierres très précieuses, en gage d'une somme que le joaillier lui devait. Peu de temps après Plantin paya ses dettes, avec l'aide de ses coreligionnaires les Bamberger de Cologne, et s'installa à Anvers sur un grand pied, de sorte qu'il avait jusqu'à seize presses en activité et devint le plus important des imprimeurs et libraires Anversois. Le chroniqueur jette un soupçon sur Torigine de cet argent et ajoute que Niclaes et Plantin continuèrent à entretenir de bonnes relations, quoique ce dernier ne s'inquiétât plus guère de la Famille de Charité,

On rapporte enfin, qu'un nommé Augustin Van Hasselt,

auVre partisan de Niclaes, fut aidé par Plantin pour fonder à

Viane, vers 1566, une imprimerie patronnée par le seigneur

de Erederode *, et destinée à publier des ouvrages hérétiques,

en partie pour compte de Plantin et pour fonder plus tard à

Cologne une imprimerie en faveur de Henri Niclaes et de la

propagation de sa doctrine.

Nous apprenons donc ici, qu'au commencement de sarési-

*■ Il est assez connu que pareille imprimerie a existé en effet.

dence à Anvers, Plantin aurait été entaché d'hérésie, qu'il aurait publié de 4550 à 1560, des livres hérétiques, proba— blement sans nom d'éditeur; qu'après 4560 il fut encore poursuivi pour un petit livre imprimé chez lui, et qu'enfin sa. bonne foi fut sérieusement mise en doute par ses anciens coreligionnaires.

Que de questions difficiles sinon impossibles à résoudre ! Remarquons cependant immédiatement que les soupçons relatifs à l'honnêteté de Plantin, sont des plus incertains. Leur auteur était devenu l'ennemi de Plantin et il reconnaît en outre que les personnes que notre imprimeur aurait volées, lui devaient de l'argent .

Malgré ce qu'il peut y avoir d'odieux et de mal fondé dans cette accusation, et en dépit des invraisemblances de certaines parties du récit, il est certain que le fond de toute cette histoire a un air évident de vérité. Les relations de Porret et Plantin, la date de l'arrivée à Anvers de ce dernier et celle de son installation, son voyage à Paris vers 1560, son association avec les Bombergen, tout cela est trop bien connu par l'auteur de la chronique de la Famille de Charitéy pour qu'on puisse soupçonner un conte imaginaire. Il existe en outre, comme nous le verrons plus loin, des preuves authentiques des difficultés, créées à Plantin à la suite de l'impression par ses ouvriers du libelle suspect, dont parle la chronique. Ce qui donne encore plus de poids à ces indices c'est que plus tard le fils du pharmacien Porret alla se fixer à Leyde où Plantin habitait alors et où van Ravelingen, le beaufils de ce dernier, converti sans doute lui aussi au calvinisme, se fixa définitivement. Jusqu'à plus ample preuve du contraire, force nous est d'ajouter foi aux rapports de Plantin et de la secte d'Henri Niclaes, peu après 4550.

Les ouvrages qu'il imprima dans les premières années, nous sont restés complètement inconnus ; le premier livre dont nous savons avec certitude qu'il fut publié par lui, parut en 1555

et avait pour titre : « La institutione di una fanciulla NATA NOBILMENTE5 avec une traduction française : L'institution d'une fille de noble maison ; traduite de langue tuscane en français. En Anvers de V imprimerie de Christofle Plantin, avec privilège^ i555, » L'imprimeur le dédia à Grammey, le receveur communal d'Anvers, et Piantin dit dans cette dédicace, qu'il l'offre « comme le premier bourgeon qui à poussé dans le jardin de son imprimerie. » Ceci est bien une preuve que ses impressions antérieures étaient de peu d'importance.

Un des rares exemplaires de cet opuscule, qui soient parvenus jusqu'à nous, porte au pied du frontispice « En Anvers chez Jean Bell ère, à l'enseigne du Faucon, avec privilège 4555 ; tandis qu'à la dernière . page se trouve la mention « de l'imprimerie de Chr. Plantain, 1555. »

Il est donc évident, que ce livre fut imprimé et publié en commun par Plantin et Bellere (ou Bellerus, Beelaert, Beelaerts) \ Remarquons ici, que dans les premières années de sa carrière d'imprimeur, Plantin publia souvent ses livres en collaboration avec un confrère. C'est ainsi que de 4555 à 1564 nous trouvons sur nombre d'ouvrage, son nom et celui de Jean ou Pierre Beelaert, Steelsius, Jean Van Waesberghe, Willem Silvius et Aarnout Birckman. Il est même hors de doute, que longtemps après, Plantin eut recours à d'autres imprimeurs, soit comme co-éditeurs, soit comme 3ides. C'est ainsi que les Decretalia Gregorii de 1573 portent les marques réunies de Plantin, Steelsius et Nutius ; les Opéra Fulgentii de 1573 et la Decalogi Elucidatio de 1576 furent même imprimées à Louvain aux frais et avec les caractères de Plantin. A une date plus récente Plantin employa ce moyen pour alléger sa besogne trop abondante ; mais

Liggeren der Sint-Lucas Gilde, l, 214.

dans les commencements, il dût en agir ainsi faute de ressource pécuniaires.

En 1555, Tannée de sa première publication, Plantin demeurait près de la nouvelle Bourse {cerca de la Boisa nueva, près la Bourse neuve) et par là nous devons comprendre celle qui venait d'être bâtie au même emplacement qu'occupe la Bourse actuelle d'Anvers. En 1556 il y habitait encore, mais de 1557 à 4561 il demeurait « à la Licorne d'or, rue des Kammers » (littéralement rue des Brasseurs, vulgairement rue des Peignes) (en la rue de la Chambre, à la Licorne d'or), le centre des imprimeurs anversois.

En 1564 il transféra ses ateliers et sa librairie à une autre maison de la rue des Brasseurs, située entre la rue de la Montagne et celle du Faucon, et appelée antérieurement le grand Faucon. Plantin lui donna le nom nouveau du Compas d'or *.

En 4565 il acheta la maison du Petit Faucon, formant le coin de la rue du Faucon à côté de celle qu'il possédait déjà, ainsi qu'une troisième habitation, sise dans la rue du Faucon et appelée le Ciseau. Il resta dans cette triple demeure, jusqu'à ce qu'en 1579 * il transféra son imprimerie au Marché du Vendredi, et céda sa librairie de la rue des Peignes à son beau -fils, Jean Moeretorf.

La maison du Grand Faucon ou du Faucon, que Plantin alla occuper en 1564, était habitée précédemment par Jean Beelaert, avec qui, comme nous l'avons vu, il était en relations d'affaires. La nouvelle dénomination que Plantin donna à cette maison, il l'emprunta à la marque symbolique, qu'il avait adoptée en 1558 et que probablement dès 1561 il donna pour enseigne à la maison qu'il habitait à cette époque. En effet trois des ouvrages, imprimées en 1561 , portent l'adresse :

* Van der Straelen, p, 8, avec renvoi aux actes échevinaux. ' Génard, Levenschets van Cornélius Van Kiel, bl. 18.

Âûtverpiae ex offîcina Christophori Plantini sub circino aureoji. Les ouvrages qu'il publia en 1555 et 1556, portaient comme marque d'imprimeur un arbre, le long duquel grimpe uneWgne, chargeant la cime de l'arbre de grappes de raisins, tandis qu'un vigneron coupera ras du sol les branches gourmandes. Dans un cadre oval, courant autour de l'allégorie, on lit: Exerce imperium et ramos compesce fluentes Le cadre lui-même est entouré d'un écusson à peu près carré avec des satyres dans les coins supérieurs. Quelques-uns des livres inciprimés en 1556 et 1557 sont marqués d'une vigne avec la devise : Christus ver a vUis

En 1558 nous voyons apparaître pour la première fois la marque au compas, qui dès lors ne devait plus être détrônée. Elle figurait une main, sortant d'un nuage et tenant un compas ouvert, une des pointes reposant sur une table, l'autre décrivant un arc de cercle. Entre les pointes du compas, au-dessus ou autour de cette figure est enroulé un ruban, avec la devise : Ldbore et Constantia. La forme de ce dessin est très -variée ; si on en faisait le compte on trouverait au moins cent dessins différents employés par Plan tin et ses successeurs, les uns maigres et simples, les autres atteignant les proportions d'une véritable gravure d'art. Le cadre de Vécusson n'est pas moins varié. Tantôt ce n'est qu'une simple banderole avec la devise ; tantôt c'est un cercle ou ^û losange plus ou moins richement décoré, portant la devise à V'mVérieur; le plus souvent ce sont deux figures allégoriques, un laboureur, un Hercule, ou un ange travesti en Hercule, représentant le travail [Lahor] et une femme figurant la persévérance [Constantia],

De même que les tenants de l'écusson, le compas luimôme avait sa signification symbolique : la pointe appuyée / *sur la table, figurait la constance, celle qui tournait, le travail. Planjtin lui-même nous l'apprend, lorsqu'on parlant des planches de la Biblia polyglotta, il donne lui-même

Texplicalion de la marque de son imprimerie : « Du côté opposé, dit-il, on voit Tallégorie de Timprimeur^ le compas, fixe d'une pointe et travaillant de l'autre *. »

Plantin ne pouvait choisir une meilleure devise : il était bien en effet, un homme de travail et de persévérance ; toute sa vie est là qui en fait foi. A peine avait-il mené à bonne fin une entreprise, qu'une autre, plus neuve et plus grande, germait déjà dans son cerveau. Au moment où il commença sa carrière d'imprimeur- éditeur, il était fermement décidé à la parcourir jusqu'au bout et à ne céder devant aucune difficulté quelle qu'elle fût. Et lui, l'homme sans argent, sans relations, longtemps sans secours, entama bravement la lutte de la vie, se fiant à son seul travail, et à la puissance de son génie. Des maladies le clouèrent sur son lit, des époques de trouble vinrent bouleverser et paralyser ses affaires; les secours qu'on lui avait promis en haut lieu, lorsqu'il commençait son entreprise la plus hardie, se firent attendre ; il dut se défaire à bas prix de sa propriété ; se sauver dans une autre ville : et cependant le courage ne Tabandonna jamais ; avec la même bravoure il reprit son travail, sa lutte de tous les jours et à la fin de sa vie il put s'enorgueillir à juste titre du but qu'il avait atteint, de la renommée et de la fortune, qu'il avait acquises honnêtement, par son travail et par sa persévérance.

Si ses débuts furent insignifiants, sa fortune fut rapide. En 1555, il imprima quatre petits livres, dont deux traductions, une réimpression, et un petit volume original, le tout ensemble 663 pages *.

* « Ex altéra vero parte Plantini typographi symbolum est circinus, » altero pede fixo, altero laborante. » (Tdbularum explic, per C, Plantmum, — Biblia regia II).

' Voir RuBLENS et De Backerj Annales Plantiniennes. Nous ne pouvons que citer les données de cet excellent ouvrage ; nous devons toutefois remarquer que d'après la déclaration même du principal

En 1556, il publia également quatre ouvrages, une traduction, une réimpression et deux livres originaux : le tout contenant 783 pages. En 1557, il publie déjà huit ouvrages, dont six originaux d'une plus grande étendue. En 1558, ce nombre s'élève à quatorze, dont la plupart sont d'un intérêt réel. En 1561 il monte jusqu'à seize; en 1564 à trente-deux; en 1566, la douzième année de son établissement, il atteint Je chiffre de quarante-six. De ces quarante-six ouvrages, il en est vingt -sept, dont nous connaissons le nombre de pages, qui est de 6,792; en admettant que les dix-neuf autres, dont le nombre de pages ne nous est pas connu, aient en moyenne la même étendue, nous constatons que, pendant la douzième année après l'ouverture de ses ateliers, Plantin imprima et publia environ 12,000 pages.

Et ce n'est pas seulement le nombre de ses éditions qui augmenta ; mais d'année en année elles accrurent aussi en importance et en variété. Si les premières étaient insignifiantes, on s'aperçoit cependant que bientôt Plantin élargit le cercle de son activité. En 1557 il imprime son premier dictionnaire et son premier livre d'heures ; l'année suivante paraissent ses premiers classiques latins ; l'année d'après il publie sa première Bible latine, ainsi que son premier ouvrage illustré ; en 1560 il imprime pour la Femière fois en Grec; deux ans après il imprime déjà ^11 dictionnaire en quatre langues: Grec, Latin, Français et Néerlandais, et deux années plus tard il publie sa première Bible en Hébreu. En 1565 ou 1566 il avait déjà fait paraître ia première de ses éditions de Dodonaeus (Dodoens) et c'est à peine si alors on eut pu citer une branche quelconque des lettres ou des sciences, dont il n'eut imprimé quelqu'ouvrage ;

collaborateur il est très-incomplet, et qu'à l'occasion d'une nouvelle édition, il contiendra presqu'un quart de plus que les ouvrages cités actuellement : environ 1,300 numéros au lieu de 1,047 que l'ouvrage compte maintenant.

la théologie et la philosophie, la jurisprudence et la physique, l'histoire et la géographie, la philologie et les belles lettres, tout cela se trouvait déjà représenté parmi les éditions Plantiniennes.

Ce progrès rapide n'avait été interrompu que pendant les années 1562 et 1563. Au lieu de seize ouvrages, qu'il publia en 1561, il n'en fit paraître que huit l'année suivante et seulement quatre en 1563. Nous croyons ne pas juger témérairement, en attribuant cet arrêt de l'activité de Plantin aux poursuites judiciaires intentées contre lui et contre quelques-uns de ses compagnons typographes au commencement de l'année 1562, poursuites dont nous avons déjà dit quelques mots en parlant des relations existant entre Henri Niclaes et Plantin.

Le 28 Février 1562 (1561 vieux style) Marguerite de Parme écrivit à JeanVanImmerseel, marquis d'Anvers, une lettre*, contenant une petite brochure hérétique intitulée : Brièfve instruction pour prier, en y ajoutant que Plantin était soupçonné d'en être l'imprimeur ; bien plus, que sur lui et sa famille planaient de graves soupçons d'hérésie. Elle enjoignit donc au gouverneur de procéder à une visite domiciliaire. Le marcgrave se rendit immédiatement à l'imprimerie de Plantin, dont le chef se trouvait alors à Paris depuis cinq ou six semaines. Assisté du correcteur Espagnpl, (Kiliaen ?) et d'un liseur d'épreuves attaché à l'imprimerie, il réussit à découvrir les trois compagnons typographes, qui à l'insu du patron et à leurs propres frais avaient imprimé la brochure hérétique et en avaient expédié la plupart des exemplaires à Metz. Il ne trouva rien à charge de Plantin. Les ouvriers furent arrêtés et immédiatement après l'inquisiteur Tiletanus reçut l'ordre de faire arrêter en outre toute la

' Voir C. Plantin et le sectaire mystique H, Niclaes. /Append. par C. RuELENS.)

famill<î de Planlin, y compris la servante, comme suspects des plus graves erreurs.

Les trois compagnons typographes furent interrogés en Mars 1562 et la peine des galères fut requise et probablement prononcée contre eux. Malgré les graves soupçons qui s'éâaient élevés contre eux et l'instruction la plus rigoureuse, tout le procès de ses ouvriers ne fît rien connaître à charge de Plantia et de sa famille. Aussi ne trouve -t-on pas de traces que d'autres difficultés lui aient été créées à ce sujet. Cependant cette immixtion de la justice doit avoir eu une influence des plus défavorables sur la marche de Timprimerie et sera sans doute la cause de la diminution d'activité constatée pendant les années 1562 et 1563 ^

Plantin oublia difficilement ces temps désastreux. Dans une lettre du 19 Décembre 1566, adressée à Çayas, secrétaire de Philippe II, il parle d'une offre, que lui fit le roi de France, lorsque pendant son malheur il habitait Paris '. En différents endroits il revient sur ces jours néfastes '. Ses amis même s'en rappellent longtemps après. Dans la dédicace de son Lucretius à Sambucus en 1565, Gifanius prie celui-ci de prêter son appui à relever l'imprimerie de Plantin, qu'une fatalité ennemie avait depuis peu tourmentée et ravagée.

^ Depuis que l'auteur écrivit ces lignes les archives de la maison

V\zD&a. lui ont appris qu'en 1562 tous les biens meubles de notre imprimeur furent publiquement vendus par la justice et qu'immédiatement après il prit pour associés Jacques et Corneille Van Bomherghen, Geropius Became's et Jacques De Schotte ; ce qui lui permit de relever son établissement. Cette association avait été contractée pour quatre ans. Elle ne fut pas renouvelée en 1567.

' Particularités inédites sur Christophe Plantin et sur Vimpression de la Polyglotte, par M. Gachard, (Bulletins de V Académie Royale de Belgique, tome XIX, 3« partie, 4852, p. 398).

^ Entre autres dans les préfaces du Thésaurus Theutonicœ linguœ, du Vivœ imagines partium corporis humani, 1572.

Encore une fois, n'est-il pas plus que probable, que les persécutions de 1562 furent cause de la crise, dont sa correspondance et la diminution de son travail font foi ; et n'est-ce pas là une justification suffisante de l'importance que nons attachons à ce que rapporte la chronique de la Famille de Charité?

Il n'y a d'ailleurs pas de doute, que l'opuscule, pour lequel les ouvriers de Plantin furent condamnés, ne fût de Henri Niclaes ; en effet le texte Néerlandais était imprimé à Embden, résidence de Niclaes, et Plantin lui-même avait déjà publié, sous son nom et sous l'approbation royale, un opuscule de la même origine, intitulé : Die duitsche Théologie, imprimé chez lui en 1558 en Français et en Latin, ouvrage reconnu pour une des principales sources, où Henri Niclaes puisa sa doctrine *.

Ce ne fut pas la seule difficulté que lui suscitèrent les espions de l'inquisition. Dans un rapport, communiqué le 2 Février 1566 par Marguerite de Parme à Jean van Immerseel, nous le voyons lui et tous ceux qui tiennent sa boutique, dénoncés comme vendant trois ouvrages hérétiques. En 1567, sur une liste dressée par un délateur, il est dénoncé à l'autorité Espagnole comme Calviniste *.

Ces dénonciations ultérieures ne lui occasionnèrent pourtant pas de nouvelles poursuites et il surmonta rapidement les difficultés, qu'il avait rencontrées en 1562. Dès 1564 ses travaux sont de nouveau poussés avec énergie. 11 avait l'ambition de son métier et il n'épargnait rien pour étendre continuellement le cercle de ses travaux ; il encourageait les auteurs à venir lui présenter leurs œuvres, il leur indiquait les livres qu'il aurait désiré voir préparer pour ses presses,

' Die duitsche Théologie est le même ouvrage que le vieil Adam, et est écrit par Luther lui-même (voir catal.Capron, p. 36. Brux. 1875).

* Rahlenbeck, a propos de quelques livres défendus imprimés à Anvers, au XVI^ siècle. (Bibliophile Belge, 4856, p. 253).

achetait ou empruntait les manuscrits des classiques, les faisait arranger par ses correcteurs, et ne craignait pas de prendre la plume pour alimenter ses presses.

Car Plantin était plus qu'un ouvrier, qu'un multiplicateur machinal des écrits d'autrui. S'il n'était pas, ce qu'alors ou aujourd'hui on eût appelé un savant, si à ce point de vue il était distancé de beaucoup par les principaux membres des deux grandes familles d'imprimeurs de son temps, auxquels il disputait la supériorité sous tous les autres rapports, il n'en était pas moins un homme instruit et possédant des connaissances très- variées. Les vers de sa main, qu'on rencontre parfois dans les liminaires de ses publications, ne m»nG[uent ni d'harmonie ni de beauté ; sa prose Française et Latine, qui caractérise si bien l'homme pratique et sagace, pensant bien et exprimant clairement ses idées, est limpide et élégante. Ce qu'il ignorait il tâchait de l'apprendre et son jugement net et sain lui donnait maintes fois dans des questions scientifiques plus de perspicacité que les savants eux- TDêmes.

L'opinion, naguère exprimée par Balzac et répétée de nos

jours par Renouard *, que Plantin n'aurait pas su le Latin

et que pour se donner l'air de le connaître, il se serait fait

aider par Juste-Lipse dans sa correspondance, n'a absolu-

ïnent aucun fondement. D'abord Juste-Lipse n'habitait pas

^vers, mais résida presque constamment à Louvain ou à

Le^te; et envoyant les nombreuses lettres Latines adressées

à Plantin ou écrites par lui, il n'est pas possible de supposer,

çue pendant des années il ait joué dette comédie avec des

hommes, qui n'auraient pas tardé à s'apercevoir qu'il ne

comprenait pas les lettres qu'il signait.

Ce qui nous prouve à l'évidence, que Plantin savait le Latin, c'est la dédicace de l'ouvrage : « Histoire des pays

' Annales de l'imprimerie des Estienne, t. I, p. 121.

septentrionaux^ écrit en latin par Olaûs le Grand et traduit du latin en français (1561). » Dans cette pièce, adressée à Gaspar Schetz, Plantin dit <( plusieurs n'entendant la langue latine, et toutefois alléchés du récit et discours qui leur en étoit quelquefois fait par les autres, m'ont prié, et quasi importuné le leur donner en françois : ce que j'ai différé pour un tems : mais l'autorité avec les raisons de quelques nobles personnages, que je ne pouvois bonnement refuser, m'ont finablement vaincu, et contraint, leur en faire promesse de laquelle j'estime ores m'étre acquitté si non tant bien que je devois (et peut-être que je pourrois une autrefois) pour le moins au mieu qu'il m'a été possible, pendant le tems de mes infortunes longues, et grièves maladies assés conneues de mes amis. »

D'autres endroits encore, cela ressort avec une entière évidence. Dans la préface de l'ouvrage : Uinstitution de la femme chrestienne, (1579), traduit du Latin de L. Vives, Plantin dit que pour la réimpression on lui avait recommandé une mauvaise traduction, mais qu'en comparant le texte original et la traduction, il remarqua que celle-ci était trèsinexacte, ce qui l'engagea à faire faire une nouvelle traduction.

Dans la chronique de Malines par Àzevedo, nous trouvons encore qu'en 1574, Plantin harangua en Latin les révérends pères, réunis à LouVain dans le second collège provincial.

Puisque Plantin traduisit déjà en 1561 l'ouvrage de Olaûs Magnus, il faut qu'il ait appris cette langue avant ou peu de temps après son arrivée à Anvers. Mais ce qui lui coûta plus de temps et de peine, ce fut la connaissance du Néerlandais.

Dès son arrivée dans notre pays, il commença cette étude, et c'est principalement à son désir d'apprendre notre langue et au choix des moyens qu'en homme habile et pratique, il y employa, que nt)us devons nos plus anciens dictionnaires.

Il nous apprend cela avec force détails dans la préface de

son Thésaurus Theutonicae linguae, son dictionnaire Flamand, Français, Latin. Lorsque, il y a plus de vingt ans, je me fixai dans les Pays-Bas, dit-il, bientôt le désir me prit de comprendre la langue du pays et comme le temps de suivre les leçons d'un maître me faisait défaut, je commençai moi-même à rassembler des mots que j'annotai par ordre alphabétique, à mesure que je les rencontrai afin de m*informer à loisir par après de leur signification et de leur emploi.

J'étais déjà fort avancé, lorsque j'appris que certaines personnes, entre autres M. Gabriel Meurier^ travaillaient à un ouvrage semblable et étaient sur le point de le publier. Cette nouvelle fit ralentir mon zèle et bientôt j'abandonnai mon projet, dans l'espoir, qu'un homme com pétant nous aurait doté d'un dictionnaire complet, comme il en existe chez d'autres peuples. Mais après avoir longtemps attendu en vain, mon ancien désir se réveilla et les affaires de mon imprimerie me laissant alors plus de loisir, je repris le projet de rechercher quelqu'un qui fût en état de confectionner un dictionnaire, Flamand-Français, aussi complet que possible. Je fis ce que ferait un homme, qui, cherchant un bon maçon ou un bon architecte, pour se faire construire une maison, s'adresse à plusieurs individus et les trouvant tous différents d'opinion, demande à chacun un projet de sa composition afin de comparer les avantages et les défauts de chacun, et d'arrêter plus tard facilement et sûrement son choix sur l'un d'eux.

Je m'adressai à différentes personnes, que je croyais à même d'exécuter mon projet et laissai chacun terminer l'ouvrage à sa guise, pour en faire ensuite, par fusion, le meilleur ensemble possible.

A l'un je fis traduire en Flamand tous les mots d'un dictionnaire Latin-Français, à un autre tous ceux d'un dictionnaire Français-Latin ; à chacun je donnai Tordre de classer

— soles mots Flamands par ordre alphabétique. Un troisième prenait dans tous les dictionnaires Flamands et Allemands les mots qui pouvaient nous servir, un quatrième travaillait d'après son propre plan.

Peu de temps après Tun d'eux me remit, comme preuve de son travail, la traduction Flamande des mots Latins ; j'y ajoutai les mots Grecs et Français et je l'imprimai sous le titre de Dictionarium tetraglotton (1562). Un nouvel accident arrêta encore une fois l'entreprise. Néanmoins chacun des entrepreneurs m'apporta peu après son ouvrage, que je soumettai à leurs délibérations communes pour leur permettre de compléter leur travail l'un par l'autre. Le résultat de cette expérience fut tel, que malgré leur dimension les marges du papier ne suffirent point à leurs notes. On fut obligé de mettre du papier blanc entre les feuilles écrites. Puis on commença l'impression, mais lorsque le tirage des premières feuilles fut terminé et qu'on les eût montrées à quelques personnes, tant de nouvelles observations se produisirent, que je résolus d'arrêter le tirage pour faire encore une fois revoir l'ouvrage par d'autres personnes et d'arriver de la sorte si possible à la perfection.

Mais l'expérience m'apprit que c'était un espoir chimérique de s'attendre à faire du premier coup un dictionnaire parfait d'une langue vivante. Je pris donc le parti de faire imprimer l'ouvrage tel qu'il était, espérant, qu'il servirait de base à un travail plus complet. L'ouvrage commencé fut encore une fois interrompu en 1568, quand les douze premières feuilles étaient imprimées. Cette fois on ne le reprit que lorsque le surcroît de besogne, qui l'avait fait mettre à l'écart, cessa avec les travaux de la Bihlia polyglotta, mais cette fois je le fis tirer d'un trait sans permettre qu'on y apportât encore le moindre changement.

L'espoir, exprimé par Plantin dans cette préface, que son dictionnaire pût servir un jour de base à quelque chose de

meilleur, ne fut pas vain. Son livre parut en Janvier 1573, et déjà en 1574 on imprima la première édition du dictionnaire de Kiliaen, qui sans doute n'était autre chose que les matériaux recueillis parcelui-cipour le dictionnaire dePlantin. Plantin l'avait encouragé à composer cet ouvrage ; il lui en avait facilité les commencements * et le fît imprimer pour son compte chez Gérard' S mits. Le dictionnaire de Kiliaen fai un véritable trésor pour notre langue ; il eut dix éditions et fait encore autorité de nos jours pour l'étude du Néerlandais. C'est à bon droit qu'il a été appelé le premier dictionnaire de notre langue. Ce qui existait avant lui n'était, à Texception de la Theutonista de Van der Schueren, que de petites listes de mots à Tusage des écoles, et ne saurait être comparé au livre de Plantin ni en étendue ni en valeur. La Theutonista est certes beaucoup plus sérieuse, mais il faut remarquer que cet ouvrage estimé était le dictionnaire d'un dialecte et nullement du Néerlandais proprement dit.

De 1573 date pour ainsi dire l'acte d'émancipation de notre langue ; elle devint en ce moment l'héritière légitime de tous les dialectes qui jusqu'alors s'étaient disputé la prépondérance. Anvers, avec son marché universel, où des habitants de toutes les parties des Pays-Bas trafiquaient, était le meilleur terrain pour mener à bon terme une entreprise comme celle du Thésaurus ; Kiliaen avec ses profondes con-

imssances philologiques, et Plantin avec son esprit pratique

étaient le mieux en état de la faire réussir.

Dans ce que Plantin nous raconte, sur l'origine de son A'ctfonnaire, nous voyons à quel degré il possédait le talent d'employer d'autres hommes à l'exécution de ses desseins. Ce fut là chez lui dès le commencement et pendant toute sa vie, comme chez tant d'autres hommes célèbres, un mérite capital. Le soin extrême, avec lequel il cherchait parmi les

* Voir la Préface de Kiliaen.

savants de son temps ceux, qui pouvaient le mieux l'aider dans son travail multiple, est un de ses plus beaux titres à notre admiration et à notre reconnaissance.

Quelques-uns des hommes, qui étaient attachés à son intiprimerie comme correcteurs, étaient réellement éminents. Il convient de faire remarquer ici, qu'alors on exigeait d'un correcteur bien plus que ce que l'on regarderait aujourd'hui comme nécessaire ou comme possible. La lenteur des raoyens de transport ne permettant pas d'envoyer chaque épreuve à l'auteur, lorsque celui-ci demeurait à quelque distance, il était indispensable qu'il y eût à l'imprimerie des hommes entendus, qui fussent à même de se charger de cette partie de la besogne des écrivains, et qui eussent des connaissances suffisantes de langue et de style et une instruction générale assez complète pour se charger avec succès d'une correction critique.

C'est ainsi qu'une ordonnance de Philippe II du 19 Mai 1562 touchant les imprimeurs, arrêtait que les correcteurs auraient à passer un examen sur la langue dans laquelle ils voudraient corriger des épreuves.

• Kiliaen se plaint, dans une épigramme, des diflQcultés et des désagréments multiples que présente son travail par la faute des faiseurs de livres qui, tout en écrivant illisiblement, envoient avec trop de précipitation leurs ouvrages chez l'imprimeur et s'en prennent au correcteur, lorsque leurs livres n'ont pas tout le succès désiré.

Parmi les correcteurs de PI an tin, le premier est le célèbre Corneille van Kiel, Kilianus ou Kiliaen *. Il naquit à Duffel vers 1528. Il est probable que son nom de famille était Abts et que van Kiel n'était qu'un surnom.

Dès 1556, c'est-à-dire l'année qui suivit celle de l'établissement définitif de Plantin, nous voyons Kiliaen dans les

' Voir sa biographie par P. Génard, Anvers, L. de Cort, 1874.

ateliers, prenant place dans cette chaise de correcteur, qu'il devait occuper pendant plus de cinquante ans. Ce fut lui, qui eat la plus grande part dans la confection du dictionnaire de Plantin, dont nous parlions, il y a un instant, et acquit par là et plus encore par le dictionnaire, dont il le fit suivre immédiatement, parmi tous les colloborateurs de Plantin, la g/oire la plus durable et la plus légitime. Nous possédons en outre de Kiliaen plusieurs traductions du Français et du Néerlandais, dont les principales sont les histoires de Philippe de Cominines et la Description des Pays-Bas par L. Gui&ciardin. De plus, il prépara un dictionnaire en quatre langues: Latin-Grec-Français-Néerlandais et un dictionnaire Latin- Néerlandais, qui malheureusement restèrent tous deux à Tétat de manuscrit dans la bibliothèque des successeurs de Plantin. Quelques poésies Latines pleines de verve, lui valurent parmi ses contemporains une certaine célébrité dans ce genre. Il mourut à Anvers, le 15 Avril 1607.

Le second en ligne est Théodore Pulmannus ou Poelman. B était né vers 1510 * à Cranenbourg dans le duché de Glèves et exerçait à Anvers depuis sa jeunesse jusque dans ses vieux jours le métier de foulon. Ce rude travail n'en permit pas moins à cet homme zélé de s'adonner à des études sérieuses.

Avant que Plantin l'eût attaché à son imprimerie, Poelman a^tdéjà publié quelques ouvrages en d'autres villes : àBâle, Lyon et Cologne.

C'est en 1560 que son nom paraît pour la première fois sur une édition Plantinienne. Il y publia plus tard les principaux poètes Romains et quelques prosateurs. Il faisait preuve d'un grand zèle comme philologue et, d'après Giséli-

* D'après C. Ruelens en 1530 ; suivant Paquot en 1510. Cette dernière date est sans doute la plus exacte : car, lorsqu'on 1567 11 publia VAntonius, Poelman s'appelait lui-même un vieillard : « Non possum ne nunc quidem senex quas prius dilexi deserere litteras. »

nus, il serait le premier qui, dans notre pays, s'appliqua à la publication critique des manuscrits.

Malheureusement, il paraît avoir eu la malencontreuse habitude de remplacer par des corrections fantaisistes les passages qui lui paraissaient corrompus ou obscurs *.

Ses publications portent le cachet de ce soin jaloux, qui est le caractère propre des éditions de Plantin : ses notes sont courtes, mais pleines de renseignements.

D'après Foppens, Sweertius et Valère André, il se rendit en Espagne à un âge très-avancé et mourut à Salamanque. Ces auteurs le confondent probablement avec son fils, qui alla s'établir comme libraire en Espagne. Paquot * émet et non sans raison, l'avis qu'il mourut dans notre pays.

Un troisième correcteur est Victor Giselinus. Il ne doit cependant pas avoir exercé longtemps son emploi, eu égard à sa carrière remplie de voyages et de déplacements.

Il naquit à Zantvoorde près d'Ostende en 1543, d'après les uns, en 1549 suivant d'autres ou très-probablement encore avant la première de ces dates *.

Il fit ses études à Louvain et revint ensuite à Bruges ; plus tard il retourna à Louvain d'où il gagna Paris et poussa ensuite jusqu'à Dole, où il fut promu en 1571 au grade de docteur en sciences médicales et d'où il retourna en Flandre, en 1577.

Il mourut en 1601 à Bergues-Saint-Winoc, où il exerçait la médecine depuis nombre d'années. Ce n'est que pendant le

* F. Vanderhaeghen : Notice sur la Bibliothèque Plantinienne, Gand, 1875, 4, 5; Génard . C. van Kiel, 8.

* Paquot, Mémoires, XVI, 393.

^Paquot, qui indique aussi Tannée 1543 comme date de sa naissance, prétend qu'après avoir terminé ses études à Bruges et à Louvain, il revint dans sa ville natale et entra en relations avec un poète distingué, Arnold Laurent Berchemus, qui mourut déjà en 1558. £a admettant cette date, il faudrait donc que Giselinus eût accompli tout cela à quinze ans.

court laps du temps qui s'écoula entre son retour de France en 1561 et sa promotion à Dole, qu'il a pu être employé chez Plantin.

Aussi les écrits, qu'il y publia, indiquent-ils que c'est pendant ces années qu'il habitait Anvers. Son PrudentiuSy ses Adagia et son Ovidius, parus le premier en 1564, les deux autres en 1566, sont tous les trois datés d'Anvers.

Franciscus Raphelengius, François de Raphelenghien ou Frans van Ravelingen, occupe un rang distingué parmi les collaborateurs de Plantin. Il naquit le 27 Février 1539 à Lannoy, en Flandre, et commença ses études à Gand. A la mort de son père, sa mère le destina au commerce et, dans cette intention, l'envoya à Nuremberg. Au lieu de travailler au bureau, il s'appliqua à l'étude des lettres. De retour dans sa patrie, il trouva l'occasion d'aller à Paris où il étudia spécialement les langues Grecque et Hébraïque. Plus tard il se rendit à Cambridge, où il approfondit encore l'étude du Grec. En retournant à sa ville natale, il s'arrêta en route à Anvers où, en achetant des livres, il entra en relations avec Plantin ', qui se lia intimement avec lui, l'attacha à son imprimerie comme correcteur et lui donna en mariage sa fille aînée, Marguerite.

C'est surtout aux langues Grecque et Orientales que s'était

appliqué Raphelengien et il y avait acquis une érudition

peu commune. Il aida puissamment Arias Montanus dans la

p\iblication de la Bihlia polyglotta. Nous trouvons aussi

qu'il se fit inscrire comme bourgeois d'Anvers et fut reçu

' Nous ne savons au juste en quelle année cela eut lieu. Les Annales Plantiniennes font mention d'un Horatius qu'il aurait publié chez Plantin en 1558. Seulement cette indication étant simplement basée sur la mention d'un autre catalogue, nous croyons pouvoir la considérer comme douteuse. Raphelengien n'avait en effet que 49 ans en 1558, et il est difficilement admissible qu'avant cet âge il eût terminé tous ses voyages et ses études.

comme maître-imprimeur dans la gilde de St-Luc en 1576. C'est sans doute vers la même époque qu'il ouvrit une librairie distincte de celle de son beau-père.

En 1577, nous le trouvons établi à côté du porche septentrional de l'église de Notre-Dame, c'est-à-dire au Marché au Linge ; et cette adresse nous la lisons sur un petit nombre d'impressions anversoises dont il se dit l'éditeur *. Il dirigea l'imprimerie de Plantin, lorsqu'en 1582 son beau-père émigra à Leyde^ et en 1586 il se mit lui-même à la tête de la maison de cette dernière ville. La même année il fut nommé professeur à l'Université de Leyde *, où il exerça en même temps la profession d'imprimeur. Il publia ses ouvrages avec la mention : A Timprimerie Plantinienne chez F. Raphelenghien, kLe^âe(Lugduni Batavorum, exofficinaPlantiniana apud Franciscum Raphelenglum).

Comme correcteurs à l'imprimerie Plantinienne on cite encore : François Harduinus ou Harduyn, de Gand ; Antoine Gheesdael et le célèbre Just« Lipse ; mais chacun de ces hommes a demeuré si peu de temps à Anvers, du vivant de Plantin, que c'est à peine s'ils ont pu lui donner un coup de main.

Il est probable que Joannes Gubernator, ou Jean le Gouverneur, y travailla en cette qualité ; car la dédicace des Symholica M. Claudii Paradini, qu'il traduisit en Latin, est datée de Antverpiœ anno i562, ex officina typographica Christophori Plantini.

Ce qui ne saurait être mis en doute, c'est que Plantin trouva un aide sérieux dans son second gendre, Jean Moereturf,qui épousa vers 1571, Martine, sa seconde fille et devint le chef de la famille des Moretus-Plantin.

' TiELE. Les premiers imprimeurs de l'université de Leide. (Bibliophile belge, 1869, p. 142).

* C'est par erreur que Van der Straelen indique cette ville comme lieu de naissance des deux aînés de ses enfants.

Jean Moereturf, était né à Anvers le 22 Mai 1543, de parents Lillois : Jacques Moereturf et Adrienne Gras. C'était un homme qui ne manquait pas de connaissances, et qui était lié d'amitié avec d'illustres savants. De ce n(»mbre était Juste Lipse, dont, en 1584, il traduisit du Latin eu Flamand le traité de Constantia. On dit de lui, qu'il était venu à l'imprimerie à l'âge de quinze ans, soit en 1558, peu de temps après Kiliaen. Il est probable qu'il y travailla d'abord comme ouvrier ; et il est certain, qu'il ne s'occupa plus tard que des intérêts matériels de la maison. Il dût être un travailleur zélé : un homme d'affaires, qui, par ses qualités convenait mieux que Van Ravelingen au laborieux Plantin. Tandis que Horetus ne tenait qu'à imprimer et à vendre des livres, Raphelenghien de son côté, aimait mieux d'en acheter, d'en lire et d'en écrire.

Plantin prévit que son imprimerie prospérerait davantage entre les mains du travailleur qu'entre celles du savant ; ce qui rengagea à la céder, de son vivant, à l'époux de sa fille puînée, plutôt qu'à celui de son aînée. Ce qui prouve une fois de plus la perspicacité de Plantin, c'est que Jean Moereturf soutint dignement la réputation de la maison et que ses descendants le firent encore longtemps après lui, tandis <iue l'imprimerie de Raphelenghien à Leyde, ne fit plus guère parler d'elle.

Hâtons-nous toutefois d'ajodter, que Plantin n'était pas plus satisfait de l'esprit uniquement mercantile de l'un, (pie des goûts exclusivement studieux de l'autre de ses gendres. D'après lui un imprimeur devait être un homme instruit, ayant des idées larges, comprenant et sachant aussi bien diriger une besogne matérielle qu'un travail intellectuel, mais n'étant jamais entièrement absorbé ni par l'une ni par l'autre. Aussi n'est-ce qu'avec un dédain mal déguisé qu'il écrit en 1572, à Çayas, secrétaire du roi Philippe, qui lui

avait demandé une personne capable de diriger l'imprimerie de VEscurial ' :

€ Quant à mes gendres, le premier n'a oncques prins à cœur que la cognoissance des langues latine, grecque, hébraïcque, chaldée, syrienne, arabe et des lettres humaines > et à bien, léalement, soingneusement et fidèlement corriger ce qui lui est encbargé ; — le second ne s'est oncques entremis que de vendre, achapter, pacquer et ordonner des affaires de nostre bouticque ! » Il estime qu'aucun d'eux n'est en état d'organiser une imprimerie nouvelle ; c'est à peine s'il les croit capables de continuer la sienne^ à la condition de rester unis.

Par le choix de ses collaborateurs, et par la part qu'il prit lui-même à certains travaux, nous avons vu que Plantin était à même de soigner les intérêts scientifiques de sa maison ; voyons maintenant quelle était sa valeur comme imprimeur, et comme travailleur «

Pendant la première moitié du XVI® siècle, l'imprimerie avait fait de grands progrès matériels. Au lieu, des caractères laids, difformes, et d'égale grandeur, se continuant avec une désespérante uniformité sur des lignes toujours remplies; au lieu des mots, inintelligibles à force d'abréviations, des pages disgracieuses, par suite du manque absolu d'ornements ou de variété, comme nous en voyons jusqu'en 1500 environ, et comme les impressions Anversoises de Gérard Leeu, de Godefroid Bac, de Roland van den Dorp et d'Eckert vanHomberch par exemple, le sont encore; au lieu de tout cela, nous voyons appardtre au XVI« siècle une multitude de caractères de forme nouvelle : il y en a de petits, de grands, de moyens; ils s'appellent Romains, Italiens, Gothiques, sans compter les caractères Grecs et Hébreux. Les lignes, les pages, les titres sont arrangés et disposés avec plus de goût ; les abréviations

* Gachârd. Particularités, etc., p. 394.

disparaissent pour la plupart ; les lignes au lieu de se continuer sans interruption, sont coupées en alinéas; la variété des caractères, employés dans le même livre, et parfois à la même page, donnent aux impressions un aspect plus agréa- Me et plus varié.

Plantin vécut au siècle des grands imprimeurs. Il fut le contemporain du plus grand des Aides, du plus célèbre des Estiennes. Le caractère des ouvrages, qu'il publia, diffère naturellement des éditions de ses émules. Ils vécurent avant lui dans des pays où la renaissance classique s'était produite plus tôt et avait trouvé plus de vestiges de Tantiquité. Mais s'il ne les égale ni par ses connaissances personnelles, ni par le nombre de ses éditions originales des auteurs anciens, les services qu'il rendit au monde des lettres n'en peuvent pas moins être comparés à ce que nous devons à ses illustres contemporains Italiens et Français ; et <îuant à son travail matériel, il leur est égal sinon supérieur. Et d'abord ses caractères : en les comparant à ceux de ses rivaux, nous trouvons que ses gracieuses lettres Italiques, ses solides caractères Romains aux grosseurs égales, aux Wges ouvertures, aux contours nettement tracés, ne le cèdent fin rien aux beaux caractères des Aides, tout en étant supérieurs aux Italiques inégaux et durs des Estiennes et à leurs <^ctères Romains moins purement dessinés. Ses types Grecs ^i formes solides et gracieuses dépassent de beaucoup les ^^tres rudes et embrouillées des Aides et vont de pair avec les caractères admirables des Estiennes ; et si nous nous âistenons de chercher des différences entre les types Hébreux des trois maisons, nous n'en devons pas moins faire remarquer ici que le beau caractère Gothique de Plantin n'était que peu ou point employé par ses rivaux.

Plantin est en outre plus artiste qu'eux dans son métier ; en observant les distances entre les mots et entre les lignes, i^ ajoute à la clarté, ainsi qu'à la beauté de ses impres-

sions ; par la grande variété de caractères, par Tarrange ment plein de goût du commencement des alinéas et de chapitres ; par l'adjonction, s'il y a lieu, de quelques léger ornements ; par d'élégants frontispices et des gravures de meilleurs maîtres; par des lettrines artistiquement découpées il prête à la monotonie de l'impression la vie et le mouvez ment. Ses ouvrages bien soignés font plaisir à l'œil, avant même que l'esprit en ait jugé le contenu.

De son temps et après lui on se racontait qu'il imprimaii au moyen de caractères d'argent; et je me rappelle qu'en voyant, tout enfant, pour la première fois un Missel de Plantin, sans que j'eusse jamais entendu parler d'impressions bonnes ou mauvaises, d'éditions estimées ou non recherchées, je fus si ravi à la vue d'une œuvre typographique de tant de goût, de netteté et de solidité, que je m'écriai : on dirait que ce livre est imprimé en caractères d'argent. Je ne fus donc guère étonné plus tard, d'apprendre que les contemporains de Plantin prétendaient que ses caractères étaient coulés dans ce métal précieux : l'impression que fit son travail sur les premiers qui le virent, avait du être la même que celle qu"il avait produit sur ma jeune imagination.

Ce qui ne fît pas de tort à l'ouvrage de Plantin, pas plus qu'à celui de ses meilleurs concurrents, c'était l'excellenfe qualité de son papier. Nos pauvres livres contemporains, imprimés pour la plupart sur du papier cotonneux et d'une beauté apparante, auront dans trois cents ans un tout autre aspect, que celui que les livres du xvi« siècle conservent encore actuellement et garderont longtemps après nous. Imprimés sur du papier ferme et souple, ils sont toujours aussi frais, aussi solides et aussi immaculés qu'au jour de leur publication : les siècles leur ont seulement donné cette respectable patine, qu'ils répandent sur les objets d'art anciens comme une douce auréole.

Plantin étaitgdonci avant-tout un industriel, actif, sagace et

éclairé. Renouard lui-même, tout en élevant la gloire des Meiines au-dessus de celle de Plantin \ dit de lui : c Plantin mérite les plus grands éloges pour les importants

> et utiles travaux qui remplirent sa carrière typographique; ^ il eut au plus haut degré le talent de savoir faire faire, et » tient un des premiers rangs parmi ce que, depuis quelques ) années on nomme les grands industriels. De nos jours, il » aurait eu des premiers les presses mécaniques et des » meilleures et des plus expédilives. Par sa constante

> activité et par un heureux choix de savants aides-littéraires

> il opéra avec assez de succès pour avoir jusqu'à vingt-deux

> presses roulantes et quelquefois plus, nombre prodigieux » pour ce temps-là tandis que les Manuces, les Estiennes

> n'en eurent habituellement que de deux à quatre ; dans y les circonstances difficiles, et pour eux elles furent fréquen-

> tes, ils en entretinrent à peine une, et presque jamais au-

> delà de cinq à six ».

L'attention que Plantin apportait à la valeur intrinsèque de

^ publications n'était pas moindre que la prudence, dont il

faisait preuve dans la direction de la partie matérielle de son

imprimerie. De son vivant comme aujourd'hui, il était célèbre

pour l'exactitude qu'il mettait à reproduire scrupuleusement le

texte qu'on lui confiait. De son temps Scaliger l'opposait au

second Henri Estienne, qui, d'après l'expression du critique

français, dans sa sotte confiance en lui-même ne se gênait pas

pour changer et gâter ce qui lui déplaisait dans un texte. Les

savants de tous les pays louaient à qui mieux mieux la valeur

et l'exactitude du travail de Plantin *. Lui-même s'élève à

différentes reprises contre les imprimeurs, <t qui se vantent

* Renouard, Annales de l'Imprimerie des Estienne, 1848, p. 122.

* Voir les attestations d Scaliger, Plantinus, Lipsius, Dom Nicolas Antoine, Baronius, Arias Montanus et une foule d'autres dans Maittaire (Annales ri/pogfrap/tici, Hagae, ann. MDGGXXV, tom.tert., pars post. p. 546). Voir aussi Guicciardin, Scribanius et de nombreuses préfaces.

de rendre aux lettres les plus grands services par leur soin et leur travail, et remplissent si mal leur tâche, qu'ils donnent des charbons au lieu de pierres précieuses. » Il invile en outre les personnes compétentes et celles qui lui portent de l'intérêt à « le prévenir à temps, dès qu'elles remarqueraient qu'il s'est trompé, pour lui permettre d'effacer les taches, de nature à priver de son ornement, l'art par excellence, que d'aucuns exercent hélas, avec trop peu de soins *. » Cette invitation à lui indiquer les fautes qu'il aurait commises, donna peut-être lieu à la tradition, qu'il aurait affiché à sa porte les épreuves avec invitation aux étudiants d'y rechercher les incorrections.

Dans une lettre à Ortelius * il explique en détail, les soins qu'il apporte à corriger ses anciennes éditions et à livrer un travail de plus en plus parfait. « A peine, dit-il lui-même, avais-je publié un livre, que je prenais déjà soin d'en obtenir un texte nouveau et meilleur, engageant sans cesse les savants à me fournir leurs remarques ou celles d'autrui.» De son propre aveu dans la même lettre, il possédait dans sa maison presque tous les ouvrages qu'il avait publiés antérieurement et qui maintenant étaient corrigés, enrichis de notes ou augmentés d'une autre manière.

Il faisait cette déclaration spécialement à propos des classiques Latins publiés par lui, et auxquels il consacrait ses meilleurs soins. En 1560, il avait entrepris sérieusement la publication d'une collection d'auteurs Latins en petit format. Pulmann le seconda puissamment dans la préparation de cette édition de poche ; bientôt Giselinus se joignit à lui, sans compter le grand nombre de savants, qui publièrent chez Plantin l'une ou l'autre partie de celte collection, enrichie de leurs commentaires.

* Postface du Promptuarium latinae linguae, 1576.

' Au sujet de l'œuvre de L. Lemnius : De miraculis oècuUae

tnetfmvfto 4581.

Pour les classiques en petit format on suivait généralement les éditions des Aides, auxquels les correcteurs de Plantin ajoutaient de courtes notes explicatives et des remarques marginales. Il arrivait souvent qu'en dehors de celles-ci on recourût aux textes d'autres éditeurs et à des manuscrits ; plus d'une édition reposait tout entière sur les versions de ces derniers. Citons comme exemples : le Juvenalis de 1566 publié d'après trois ; VHoratius de la même année, d'après quatre ; le Claudianus de 4571, d'après cinq manuscrits.

Les ouvrages que des savants, étrangers au pays, ou tout au moins à la maison de Plantin, firent paraître dans son imprimerie sont encore plus estimés que ces sortes d'éditions, dues aux soins de ses collaborateurs. Nous citerons entre autres le Virgilius de Fulvius Ursinus, le Valerius Maximus de Pighius, le Virgilius de Germanus Valens et le Tacitus de Juste Lipse.

Proportionnellement à ses éditions de classiques Latins, Plantin ne publia que peu d'auteurs Grecs classiques. Le petit nombre, qu'il en imprima, étaient très-probablement préparés par Raphelengien et étaient calqués pour la plupart sur les versions des Estiennes. Remarquons aussi, que parmi les nombreux classiques de Plantin on ne rencontre guère que deux éditions Latines originales, le Sextus Aurelius Victor préparé par André Schott et le Liber de ortographia de Cassidore par Louis Carrio, parus tous deux en 1579 ; il ne publia que trois éditions originales d'auteurs Grecs, les lettres amoureuses d'Aristénète en 1566 revu par Sambucus, les Dionysiaques de Nonnus par Gérard Falkenburg en 1569 et le Stohée en 1575 par Guillaume Canterus *.

* On sait que le plus ancien des Aides publia trente-trois éditions originales; ses successeurs immédiats dix-neuf; Paul Manuce onze; Robert Estienne I en imprima huit; Henri II dix-neuf; tous les Aides ensemble soixante-trois ; tous les Estiennes vingt-huit. — Renouard, Annales de Vimprimerie des Estienne^ II, 146.

Une preuve du soin que Plantin mettait à livrer des textes exacts, c'est qu'il acheta un grand nombre de manuscrits précieux d'auteurs anciens, qui se trouvent encore aujourd'hui dans la bibliothèque de'son imprimerie.

Plantin s'appliqua encore plus à l'impression de livres religieux qu'à la publication des classiques. A la vérité pareille besogne ne devait pas lui faire une grande réputation dans le monde savant; mais lui et ses descendants devaient y trouver leurs gains les plus considérables. Comme nous l'avons vu, son premier livre d'heures date de 1557, son premier missel parut en 4571, et en 157^ il en imprima cette superbe édition d'une exécution magistrale et d'une grande richesse de gravures, qui devint le type des centaines de mille ouvrages du même genre, que sa maison livra pendant des siècles au monde catholique.

Le Concile de Trente avait ordonné l'examen des cathéchismes, des livres d'heures et des missels. Plantin, qui en 4568 avait déjà obtenu, du pape Pie V, un privilège pour la publication d'ouvrages religieux , tels que livres d'heures, diurnaux, antiphonaires et missels, envoya à Rome, en 1570,. un missel nouveau et obtint du même Pape le privilège d'imprimer ce livre pour les Pays-Bas, la Hongrie et une partie de l'Allemagne. Il obtint en outre de Philippe II le privilège d'imprimer, à lui seul, ces livres pour tout le royaume d'Espagne et pour les colonies Espagnoles de toutes les parties du monde. Sur l'ordre du roi, communiqué au duc d'Albe, par lettre du 31 Janvier 4571, l'imprimerie Plantinienne devait, depuis cette époque, livrer tous les trois mois, de six à sept mille livres d'heures, autant de diurnaux et quatre mille missels. Ce privilège, conservé pendant des siècles par la famille de Plantin, a été la source principale de sa fortune.

Ni la publication de ses classiques, ni celle de ses livres religieux ne fît négliger à Plantin ses autres occupations. Nous avons déjà fait plus haut le relevé sommaire de ce qu'il •

produisit de plus remarquable jusqu'en 1566. En continuant cette revue par ordre chronologique, nous annotons qu'en 1567, il publie le Corpus juris civilis en neuf volumes ; en 1586, il fait paraître quarante ouvrages et entreprend sa Bible polyglotte ; en 1569, il édite la Summe de St-Thomas et les Origines Antverpianae de Goropius Becanus ; en

1570, parait son Epitome Thesauri linguae sanctae; en

1571, ses Humanae salutis monumenta avec soixanle-etonze superbes gravures; son Histoire d'Espagne parEstevan de Garibay y Camallao, en quatre tomes in-folio ; en 1572, sonŒconomia methodica concordantium scripturae sacràe par George Bullock, et le premier de ses grands et superbes Missels. En 1573, paraît enfin sa Bihlia polyglotta, cette œuvre gigantesque, son principal titre de gloire, qui avait été Tobjet de ses soins les plus assidus pendant cinq ans, mais ne l'avait pas empêché de publier pendant ce temps un grand nombre d'autres ouvrages.

Plantin s'était préparé de longue main à cette grande œuvre, s'attachant tout spécialement à former de bons compositeurs en Grec, en Hébreu et en Chaldéen.

A la foire de Francfort, pendant le carême de 1566, il fit. voir quelques pages-spécimen d'une réimpression de la Bible polyglotte, imprimée de 1514 à 1517 à Alcala, sous la direction du cardinal Ximenès et qui en 1566 se faisait déjà rare *. Chacun les admira. L'électeur Auguste de Saxe, qui avait l'intention de faire réimprimer le même ouvrage, abandonna sur le champ son projet et encouragea Plantin à exécuter

* Voir entre autres Chapel Goris (J. F. N. Loumyer), Vie de Benoit Arias Montano (Trésor national, tome III, 1" série. Bruxelles 1842). — Gachard, Particularités inédites sur Plantin et sur Vinvpression de la Bible polyglotte (Bulletins de l'Académie royale de Belgique, tome XIX, 3" partie, page 380. Bruxelles, 1852. — Préface et autres pièces justificatives ajoutées à la Bible. — Correspondance de Philippe II, publié par M. Gachard.

son plan. Le Sénat de Francfort et le comte Palatin lui firent de magnifiques propositions, pour l'engager à s*établir dans leurs États. Plantin refusa : il ne voulut point quitter sa patrie d'adoption.

Il envoya une épreuve à Philippe II, qui, lui aussi, avait l'intention de faire réimprimer la Bible d'Âlcala. Le roi lui demanda un devis estimatif de l'entreprise. Plantin estima les frais à 12,000 florins pour le papier et une somme pareille pour l'impression, sans parler des frais de correction des épreuves et des caractères neufs *. Il pria le roi de lui faire une avance de 6,000 ducats. L'affaire sourit à Philippe et il soumit la proposition au conseil général de l'Inquisition.

Celui-ci envoya Arias Montanus à Alcala pour prendre l'avis des docteurs de l'Université. Arias Montanus, qui fut mêlé à l'entreprise et en partagea avec Plantin la direction suprême, était né vers 1527 à Fregenal de la Sierra, petite ville de l'évéché de Badajoz et du district de Séville. Au nom de sa ville natale (Sierra) il emprunta son nom habituel de Montanus ou Montano, et à celui de Séville, il emprunta son surnom de Hispalensis. Après avoir fait à Alcala de brillantes études dans différentes branches scientifiques, il reçut la prêtrise, devint en 1560 chevalier de l'ordre de St-Jacques et y prononça les vœux de St-Augustin. En 1562, il accompagna l'évêque de Ségovie au Concile de Trente, auquel il prit une part active. En 1566, Philippe II en fit un de ses chapelains et il remplissait ces fonctions, lorsqu'il fut question du projet de Plantin.

Les professeurs d' Al cal à approuvèrent le plan, en conseillèrent l'exécution et proposèrent quelques améliorations à l'édition prédédente. Le Conseil d'État joignit son approbation à celle des docteurs ; le roi aussi donna son consentement et accorda un subside de 6,000 ducats, de quarante plaças, à

< Lettre du 19 Décembre 1566 de Plantin à Çayas.

condition que la Bible fût publiée sous la direction de Montanus.

Dans les instructions trës-détaillées, qu'il donna à ce dernier, on lit, que le roi devait recevoir les feuillets par courrier, dès qu'elles quittaient la presse ; la préface devait lui être soumise ; le soin de limiter le tirage est laissé à l'imprimeur, sauf six exemplaires à tirer sur parchemin. Ce nombre fut plus tard porté à douze.

Le roi enjoignit au duc d'A.lbe, par lettre autographe, de protéger Montanus et son œuvre ; il écrivit à Plantin pour lui recommander de s'entendre avec Montanus et celui-ci partit le 25 Mars 4568 pour Anvers, où il arriva le 18 Mai suivant.

Montanus vécut à Anvers aux frais du roi, qui lui avait alloué une pension annuelle de 300 couronnes, pour tout le temps que durerait l'impression de la Bible ; son traitement de chapelain du roi, s'élévant à 80,000 maravédis, lui fut en outre continué. Aussitôt après son arrivée dans les Pays-Bas il se rendit àLouvain, où il fut très-bien reçu des professeurs, et conquit non-seulement leur approbation unanime, mais encore le concours spécial de deux d'entre eux : Augustin Hunnaeus et Corneille Reineri *.

En dehors de ceux-ci et d'Arias Montanus, qui avait la haute direction de l'œuvre, les textes furent revus ou refondus par Guido Fabricius, (Gui le Fevre de la Boderie) qui fit la traduction du Nouveau Testament du Syriaque en Latin, et par son frère Nicolas ; par François Raphelengien, qui revoyait les textes Grecs et Orientaux ; par Jean Harlemius, de la Compagnie de Jésus, qui l'aidait dans cette besogne ; par André Masius, François Lucas de Bruges, Jean Livinaeus et Guillaume Canterus. Guillaume le Bé de Paris fournit les différentes espèces de caractères.

* Nëve, Mémoire sur le collège des trois langiAes à Louvain, p. 319, (Mémoires couronnés in-4o de l'Académie, 1856).

Au mois de Juillet 1568 commença le tirage de la Bible royale ; les dernières feuilles furent imprimées en 1572 ; pendant tout ce temps quarante ouvriers y travaillaient chaque jour.

L'ouvrage n'avait été estimé d'abord qu'à quatre volumes in-folio^ comme la Bible d'Âlcala ; mais Plantin proposa à Philippe II d'y ajouter la traduction Syriaque du Nouveau Testament, imprimée à Vienne, et enfin il y eut encore trois volumes d'appendices {Apparratus sacer)^ de sorte que l'ouvrage complet se composa de huit gros volumes in-folio.

Lorsque la Bible fut achevée, Arias Montanus fit le compte des frais, qu'il envoya à Philippe II. Le 14 Décembre 1571 il écrivit, que les débours s'élevaient à 40,000 couronnes, et que généralement on les évaluait à 100,000.

Il fut tiré douze cents exemplaires de la Bible royale ; dix sur grand papier impérial Italien de 36 à 40 florins la rame ; trente sur un autre grand papier impérial ; deux cents sur papier fin royal de Lyon; et neuf cents soixante sur papier fin royal de Troyes; toujours sans compter les douze exemplaires sur parchemin, auquel on ajouta encore un treizième, qui resta incomplet. En librairie le prix des exemplaires sur papier ordinaire était de 70 florins ; sur papier plus grand de 80 florins ; sur papier royal de Lyon de 100 florins ; et sur papier impérial de 200 florins. La reliure se payait 40 patards.

Avant même que la Bible ne fût achevée, Philippe voulut lui donner plus d'autorité par l'approbation du Souverain Pontife. Il envoya donc l'ordre à son ambassadeur à Rome, Don Juan de Luniga, de la demander et chargea en même temps Montanus de rédiger un mémoire, contenant l'historique de l'entreprise et insistant sur les soins qu'on avait pris de ne rien faire sans consulter les docteurs de l'Université de Louvain, qui n'avaient pas hésité de leur côté à approuver l'ouvrage.

Armé de ce mémoire, l'ambassadeur commença ses soUi-

citations ; mais le pape Pie V, qui occupait alors le Saint Siège, était un homme d'une sévérité inébranlable. Il renvoya le mémoire de Montanus aux cardinaux Sirlet et Tiani, en exigeant qu'on lui laissât prendre d'abord connaissance de la Bible. Les cardinaux firent beaucoup d'objections contre Tédition plantinienne.

L'ambassadeur d'Espagne demanda au moins pour Plantin le privilège exclusif d'imprimer les appendices de la Bible. Le frère Michel de Médina et Pierre Fuentiduena en parlèrent aux deux princes de l'Église, qui promirent d'appuyer cette demande auprès du Pape. Celui-ci resta inflexible, prétendant que pareil privilège serait une approbation indirecte. L'ambassadeur demanda alors que l'examen fût confié aux docteurs de Louvain ou à des commissaires nommés par sa Sainteté. Le Pape refusa encore ; il exigea que l'enquête se fît à Rome. La seule chose, qu'il voulut accorder, fut une approbation pour la réimpression textuelle de la Bible d'Alcala.

Les griefs, qui le rendaient si méfiant^ étaient ceux-ci : il n'avait pu s'assurer ni de l'exactitude du texte, ni de la fidélité de la traduction, qui était peut-être empruntée à Érasme ; il ne savait si la traduction Syriaque contenait le Nouveau Testament en entier, ou si les livres, dont les hérétiques contestent l'authenticité, tels que l'Apocalypse et la seconde lettre de St-Pierre ne manquaient point ; il ne connaissait pas l'appendice qu'Arias Montanus avait i\jouté à sa Bible ; il se pourrait que la dissertation de Arcano Sermons fax un livre Cabalistique; il ne savait approuver avant de l'avoir vue, la traduction de Santés Pagnini, malgré les changements qu'on y a apportés ; il était scandalisé de ce qu'on eût cité le Talmud et Munster, deux auteurs damnés, et de ce qu'on avait imprimé une lettre d'André Maes, un homme, sur le compte duquel on n'avait pas de très-bons renseignements.

Philippe II défendit à Plantin de vendre, de prêter ou de montrer un seul exemplaire de la Bible, avant qu'une décision fût intervenue à Rome.

Ârias Montanus fut alors envoyé lui-même en Italie pour rendre le Pape plus favorable. Il partit d'Anvers vers la mi-Mai 4572 et arriva à Rome, quand Pie V était mort et remplacé sur le trône pontifical par Grégoire IX. Le 16 Août, Montanus offrit à sa Sainteté un exemplaire de la Bible ; le Pape l'accepta, loua l'entreprise et accorda à Plantin le privilège demandé. Avant la fin d'Août 1572, toutes les difficultés étaient écartées et le 8 Octobre suivant Arias Montanus put retourner à Anvers. Il y resta encore quelque temps jusqu'à ce qu'ayant terminé sa tâche, il fut rappelé dans sa patrie, le 19 Août 1574*.

Là ne s'arrêtèrent pourtant pas encore les difficultés que les autorités ecclésiastiques suscitèrent à la Bible royale. Un nommé Léon de Castro, professeur à l'Université de Salamanque, avait été l'accusateur le plus emporté de l'ouvrage de Plantin. Des textes Orientaux parurent entachés de Judaïsme à cet homme borné et méchant, des traductions autres que la Vulgate lui semblèrent hérétiques, et il s'attaqua violemment à Plantin, qui employait des ouvriers non catholiques, ainsi qu'à Arias Montanus, qu'il accusait d'être un disciple de la Synagogue, un adversaire des Apôtres et des Évangélistes, un ami des rabbins, un ennemi des docteurs et des pères de la Sainte Eglise ; tous deux il les dénonça à l'Inquisition.

Celle-ci examina en 1576 les accusations de Castro. Montanus fut appelé à se justifier. Il rédigea un mémoire qui avec les autres pièces du procès fut mis entre les mains d'une commission de théologiens, à la tête desquels se trouvait le Jésuite Mariana. Le -procès traîna en longueur pendant

* Gachard^ Correspondance de Philippe II, II et III, passim.

plusieurs années et lorsqu'en 1580 Tarrèt fut prononcé, l'accusateur et l'accusé obtinrent également tort et raison. Au lieu d'examiner la question d'orthodoxie de la Bible elle même, la commission ep fit une querelle littéraire ; l'autorité des Universités de Louvain et de Paris ne lui parut pas suffisante et elle trouva à reprocher à la Bible un tas de choses ; heureusement pourtant que celle-ci échappa à une condamnation.

C'est ainsi que le chef-d'œuvre de Plantin s'acheva et finit par triompher de toutes les difficultés qu'il eût à combattre.

Lorsque l'ouvrage fut terminé Arias Montanus dit dé l'imprimeur * : « Christophe Plantin a rendu les plus grands

> services à l'imprimerie, cet art qui illustre et entretient

> les autres.

» On ne saurait assez admirer ni louer les facultés de son

> esprit, sa prévoyance admirable, son zèle et son infatigable ) activité, c Ailleurs il dit de lui que t> jamais il n'avait vu

> un homme aussi habile que Plantin et qui fût en même

> temps si bon et si vertueux > .

Chaque jour il rencontrait en lui de nouvelles qualités ; il douait surtout sa grande modestie et la patience incroyable dont il faisait preuve à l'égard de ses envieux. On dirait qu'il ne savait trouver de mots assez énergiques pour exprimer l'admiration qu'il professait pour notre imprimeur. En publiant la Bible, Plantin avait réalisé un rêve de sa

^e, il avait achevé un ouvrage considérable auquel son nom.

resterait attaché. Et non-seulement pour la postérité, mais

aossi pour ses contemporains cette œuvre gigantesque fit de Jui un homme estimé et honoré, et le premier imprimeur du î'oyaume d'Espagne.

On voit clairement quelle haute opinion il avait de son oeuvre et de ses mérites comme imprimeur dans les lignes

' Prolegomena ad Biblia polyglotla.

suivantes, tirées d'une lettre qu'il écrivit à Çayas : a A présent » qu'elle est achevée je m'espouvante et m'esmerveille de » telle enlreprinse, laquelle je n'oserois maintenant entre-

> prendre de refaire, encores qu'on me donnast en pur don

> douze mille escus comptants, jaçoit qu'icelle se pourroit, » maintenant que tous les charactères et ordonnances sont » faictes, faire à 6,000 écus moingsque je ne l'ay sceu faire ».

Le monde savait bien quelle œuvre gigantesque Plantin avait entreprise, car nul étranger de quelqu'éruditiôn ne quittait Anvers sans avoir visité la maison où la grande œuvre avait été accomplie *. Comme nous avons déjà eu l'occasion de le voir, les louanges ne manquèrent point à l'homme courageux et sagace. Mais il n'y gagna pas que des paroles; maintes fois à cette époque [des marques d'honneur et des avantages pécuniers lui furent accordés. En 1574 la ville lui ofFrit en cadeau une œuvre d'art en argent d'une valeur de cent couronnes ou environ*. Non- seulement, dit le document officiel, parce qu'il a fait cadeau à la ville, par suite d'un rare attachement pour les édiles, d'un grand nombre de livres, précieux, et que tout récemment il a dédié au gouverneur de la ville et aux échevins le Corpus juris civilis imprimé chez

* Lettre de A. Montanus à Philippe II, 10 Mai 1570. (Voir Gachard Bulletin de V Académie, 1852, t. XIX, 3« partie, p. 388).

* c Weert zijnde hondert goude croonen of daer omirent».

' « Omdatiiij de stadt vêle verscheijdene costelijcke boecken bij hem » gedruct uijt zonderlinge genegentheijt tôt de 'wethouderen der » zelver heefl geschonken ende nu onlancx Corpus juris civilis bij » hem in-folio gedruct, den gouverneur dezer stadt en de heerenvan » de wet heeft gedediceert ende daeraff aan het collegie présent ge- » daen, » maar ook uit c danckhaerhe^jt en bekentenisse des voor- » segdePlantijns dienstelijcke gunstigheijt en de liberaelheijt dewelcke » deser stadt oock anderssints zeer nut ende profijtelijcken is met » zijnen grooten handei van druckerije waermede hij dagelijcx groot » getal van volcke binnen deser stadt houdt werckende ende alsoe de » neringe van printen seer sterckende ende doende iloreren tôt lof » ende vermaertheijt deser stadt over de gantsche werelt. »

lui dans le format in-folio et qu'il en a fait cadeau au collège, — mais encore — en reconnaissance de rattachement dévoué et de la libéralité du dit Plantin, qui est d'ailleurs d'une grande utilité et de beaucoup de profit pour ceCte ville par son grand commerce d'imprimerie, qui donne chaque jour du travail à un grand nombre d'ouvriers, et qui ainsi fortifie et fait fleurir Tart de l'imprimerie à la grande gloire et renommée de cette ville dans le monde entier.

Azevedo raconte que Plantin s'est présenté le 15 Mai 1574 dans le quatrième collège de Louvain aux très -révérends pères muni de lettres de créance du gouverneur de Requesens, écrites d'Anvers le 31 Mai auparavant à cette assemblée, et qu'en même temps il remit des lettres d'indulgences sous forme de jubilé, que le Pape Grégoire XIII avait délivrées à Rome la même année.

Auparavant déjà des clercs aussi bien que des laïcs l'avaient choisi comme leur homme de confiance.

Le duc d'Albe, voulant répondre aux intentions de son maître, fit dresser par une réunion de théologiens, parmi les quels se trouvait Arias Montanus, un nouvel index des livres prohibés *, qui parut chez Plantin en 1569.

Cette assemblée émit le vœu de voir diminuer le nombre

des imprimeurs, de ne les tolérer que dans les grandes villes,

de les placer sous la surveillance des évoques pour la partie

religieuse et sous celle d'un architypographe pour la partie

matérielle de leur métier.

Par l'édit sur l'imprimerie du 19 Mai 1562 Philippe II avait déjà créé cette charge. En 1570 Plantin fut nommé prototypographe ou architypographe du Roi « pour avoir superintendance sur le fait de l'imprimerie, avec autorité

* Voir Chapel Goris, Vie de Benoit A. Montanus (Trésor nat.^

- Biblioph. belge, 1860, p. 130 et suivantes.

d'examiner ou approuver les maistres et ouvriers de tous les pays de par deçà, et de leur délivrer des lettres d'ydonéité », qui seraient ratifiées ensuite par le roi et son gouverneur. Ceux qui voulaient subir un examen de capacité dans le métier, devaient être munis de certificats prouvant leur honnêteté.

L'architypographe devait tenir un registre des maîtres, des compagnons et des apprentis de chaque atelier, ainsi que des correcteurs, autorisés par les inspecteurs ecclésiastiques à exercer leurs fonctions.

Il devait tenir note de tous les livres qui 'paraissaient, et les imprimeurs étaient tenus de lui montrer leur privilège pour chaquOv ouvrage et de remettre la dernière feuille de chaque volume, tandis que les inspecteurs ecclésiastiques devaient lui communiquer les privilèges accordés pour l'impression de nouveaux livres. Tout compagnon, qui changeait d'atel.er, était tenu d'en donner connaissance à l'architypographe. Celui-ci avait encore dans ses attributions de stipuler le prix auquel les livres pouvaient être vendus et de conserver un exemplaire de tous les ouvrages parus. Il avait le droit de visiter toutes les imprimeries quand bon lui semblait et de s'assurer qu'il ne s'y faisait rien de contraire aux édits. Les graveurs sur cuivre ou sur bois étaient également soumis à son autorité.

La charge avait été créée en 156:2, néanmoins ce fut seulement le 10 Juin 1570, que Plantin le premier en fut investi ; mais les devoirs, qu'elle lui imposait, étaient si considérables et si inexécutables par leur multiplicité et par la mauvaise grâce des imprimeurs à se soumettre à la loi, que Plantin demanda, dès 1576, d'en être déchargé et d'être remplacé par quelqu'un qui eût plus de fortune et plus d'autorité « de manière que je redevienne tout simplement (comme je le suis) Plantin, riche de renommée et pauvre de deniers, mais serviteur très-dévoué et pour toujours de

Sa Majesté et de ses ministres, ainsi que tous les amis de notre sainte foi catholique romaine et de la littérature*. » U est évident qu'après 1576 la place d'imprimeur-inspecteur était devenue une sinécure, et qu'elle le resta jusqu'en 1585, après quoi la « pacification > du pays devait enlever aux Pays-Bas Espagnols, le goût des publications hérétiques .

En dehors de ces honneurs, Plantin avait obtenu des faveurs plus palpables. Nous vîmes déjà qu'en 1568 le Roi lui accorda 6,000 ducats, et paya le traitement d'Arias Montanus. Les promesses du Roi durent être encore plus importantes que ses dons, car dans la préface de la Bible polyglotte il est dit, que celle-ci s'appelait « royale » parce que le Roi en supportait les frais*. Ajoutez à cela les faveurs pontificales et royales pour l'impression des Missels, le seul privilège lucratif mais important, que Plantin acquit et son sort paraîtra assez enviable. Le gouvernement le favorisa : en 1573, on mit la main à l'œuvre pour bâtir au Meir, à l'endroit même où s'élevait jadis le temple gueux, une imprimerie avec bibliothèque pour l'architypographe, construction qui non seulement ne s'acheva jamais, mais ne fut même jamais sérieusement entamée. En 1574, il obtint encore de Don Louis de Requesens d'être déchargé sur sa demande du logement des soldats.

Celui qui alors se serait fait superficiellement une opinion sur la situation de Plantin, l'aurait pris certainement pour un homme heureux et fortuné. Il était en relations amicales avec nombre de savants, d'hommes de lettres et d'artistes. Son imprimerie était en pleine prospérité. D'après Guicciardin, il dépensait 300 florins par jour ; il avait quinze presses en activité ; dès avant 1577, il possédait une librairie

* Lettre à Çayas du 3i Mai i576. (Gachard, ParticularUés înéciUeSj etc.)

* Préface, vol. V, Biblia polyglotta.

à Paris, avait une succursale à Francfort, le grand marcha é de livres de l'époque. Dans sa maison de Paris, il avait: placé sa fille Madeleine, mariée à Gilles Beys ; Raphelenghierx et Moereturf, qui avaient épousé les deux sœurs aînées, vivaient à Anvers et aidaient puissamment leur beau-père . Catherine Plantin épousa à Paris en 1571, Jehan Gassan, marchand de lingeries, et en 1578 Henriette, la cadette, devint la femme de Pierre Moereturf, le frère de Jean. Plantin n'avait eu qu'un fils qui mourut le 21 Mars 1566 à l'âge de douze ans.

El cependant malgré cesf aveurs et l'immense extension que ses affaires avaient prise, Plantin n'était pas heureux dans son commerce.

Le roi avait été plus libéral de belles promesses que d'espèces sonnantes, qui toutes ou à peu près étaient restées sans résultat. Après l'achèvement de la Bible polyglotte Plantin avait reçu la promesse d'une rente annuelle de 400 et Raphelenghien celle d'une autre de 200 florins sur les biens confisqués du comte de Hoogstraten. Mais lorsqu'en 1576 par ordre des États-généraux ce gentilhomme rentra en possession de son comté, la rente cessa d'être payée.

De Thou, qui visita Plantin en 1576, assure *, que la publication de la Bible avait fait la gloire de Plantin, mais non sans lui causer de grandes pertes d'argent.

Comme nous l'avons vu le Pape mit toutes sortes d'obstacles à la publication de la Bible. Plantin avait épuisé pour l'exécution de cette œuvre gigantesque toutes ses ressources et tout ce qu'il avait pu emprunter à ses amis. Pour se créer des fonds, il avait dû vendre des ouvrages au-dessous du prix coûtant. En outre il avait imprimé par ordre du cardinal Granvelle des psautiers avec la musique notée, d'une vente difficile par ces temps de troubles, où l'argent était rare et

* De Thou, Hhtor. ad annum 1585.

le commerce paralysé. Dès 1572 nous le voyons accablé de

dettes et songeant uniquement non à rassembler des trésors,

mais à satisfaire ses créanciers. Et néanmoins les ordres du

roi se succédaient. Philippe voulait que Plantin imprimât des

œuvres toujours nouvelles et de plus en plus importantes,

sans songer que le crédit de cet homme actif était restreint

et ébranlé, et que des promesses royales n'étaient pas en

état de le raffermir. Le roi commanda en une fois un nouvel

antiphonaire avec la musique notée, cent mille bréviaires, deux

cent mille diurnaux, et soixante mille missels. Plantin était

trop courageux et trop entreprenant pour refuser. Il essaya

encore une fois de trouver de l'argent. Un acte de 1574 fait

foi que le 14 Novembre de cette année les évêques firent

circuler parmi les principaux prélats de la Flandre et du

Brabant une lettre, qui les priait d'avancer à Plantin la

somme nécessaire, pour lui permettre d'imprimer le nouvel

antiplionaire de la même manière que les psautiers. Cette

lettre fixait la part contributive de l'abbé d'Everbode à 500

Ûorins, de l'abbé de Perk à 400, de celui de Sainte Gertrude

àLouvain à 300, de celui de Saint Pierre à Gand à 1000,

de celui de Tronchiennes à 300, de celui de Bergues-Saint-

Winoc à 1000, et de celui de Saint-Nicolas près de Furnes

En 1576 Plantin fit encore une dépense de cinquante mille florins pour obéir aux ordres du roi ; il avait emprunté cet argent, comme il avait pu et avait engagé littéralement tout ce qu'il avait en valeurs mobilières et immobilières.

Lorsque ces nouveaux travaux furent achevés, il s'adressa au roi, pour le p'ri^r de tenir parole. Malheureusement de tout le royaume d'Espagne, Philippe II était incontestablement l'homme dont les finances étaient le plus obérées, et ce qu'il pouvait se procurer d'argent comptant il savait

' Lettres et missives du Conseil d'État et d'audience. Archives de Bruxelles.

mieux l'employer qu'à payer des livres d'heures et d missels.

Les temps devinrent de plus en plus mauvais et les créan — ciers de Plantin de plus en plus pressants ; ses requêtes sl%x roi se multiplièrent, mais restèrent toutes également vaines. Tant qu'il pût, il lutta courageusement. Quand l'engage m eixt: de ses biens ne sufiit plus, il vendit ses marchandises à. moitié prix, et quand celles-là furent devenues insuffisantes , il vendit son matériel et ses immeubles. En 1581 ses affaires étaient dans un état si précaire, qu'il se rendit à Paris, pour y vendre au prix de 7,500 florins sa librairie, quoique sur inventaire elle eût une valeur de 16,000 florins *.

Dès avant 1566, au temps de son malheur, comme il l'appelle, le connétable de France avait tenté de le décider à s'établir à Paris. Lorsqu'il s'y trouva de nouveau en 1581^ le roi de France lui offrit, par lettres patentes autographes, le titre d'imprimeur du roi ; mais sur les instances de Çayas, secrétaire du roi d'Espagne, qui se trouvait alors à Paris, Plantin déclina cet honneur.

La même année il fut appelé à Turin par le duc de Savoye, qui lui proposa d'acheter son imprimerie »; et lui offrit en sus du prix de vente, une gratification de mille couronnes d'or. Il promit de lui confier en outre la direction d'un établissement, construit spécialement à Turin pour une imprimerie.

Plantin refusa. Il tenait à Anvers, où il avait eu ses jours d'heur et de malheur, où il avait acquis une renommée durable et de nombreux amis.

Cependant la vente de la librairie qu'il possédait à Paris ne fut pas à même de le sauver du besoin Les intérêts des sommes qu'il avait empruntées s'accumulaient, les charges antérieures s'aggravaient toujours, et nul secours ne parais-

^ GÉNARD, Kiliaen, 20. — Van der Haegiien, Bibl. Plant., 34.

sait à rhorizon ; tout (M'.la devait déterminer le lutteur infatigable à abandonner l'arène.

En 1583 il céda son imprimerie à ses gendres Moereturf et Raphelenghien et alla habiter Leyde, où son excellent ami, Juste- Lipse, l'accueil lit à bras ouverts.

A peine arrivé il y rédigea un mémoire, qu'il intitula : € Relation simple et véritable d'aulcuns griefz que moy, Christophle Plaotin, ay souffert depuis quinze ans ou environ, pour avoir obéy au commandement et service de Sa Majesté, sans que j'en aye receu paiement, ni récompense ».

Cette pièce, dont un double est encore conservé dans les archives de la maison Plantin, attira de la part du roi une réponse sous forme de lettre, adressée à Alexandre de Parme le 10 Janvier 1587, et dans laquelle ordre est donné au gouverneur de nommer une personne, capable d'examiner cette affaire avec tous les soins voulus. Après avoir instruit article par article ^ la requête de Plantin, cette personne devrait faire rapport au prince de Parme du résultat de son examen. Le {gouverneur devait faire parvenir ce rapport au roi avec ses propres remarques.

Nous ne savons pas comment cette affaire s'est arrangée dans la suite ; il est toutefois probable qu'elle ne se termina pas du vivant de Plantin.

Avant de partir pour Leyde, il avait fait avec ses créanciers un accord, qui lui imposait de grandes charges et de cette façon il se fît qu'à l'étranger comme chez lui il était courbé sous de nombreuses difficultés de tous genres.

Quelque surchargé qu'il fût du poids des dettes, et des charges pour l'avenir, qui se montrait de plus en pins sombre, Plantin n'avait pas cessé son travail depuis 1573. Ses publications prouvent que le temps des entreprises grandioses et glorieuses, mais ruineuses n'est plus; néanmoins ses travaux restent toujours aussi importants. Dans une requête qu'il

adressa en Septembre i584 aux États de Brabant, nous voyons qu'il employait encore soixante ouvriers *.

Jetons à cette occasion un regard sur les produits les plus importants de ses presses après la publication de la Bible et avant son départ pour Leyde, c'est-à-dire de 1573 à 1583.

Après sa grande Bible, et comme suite à celle-ci, il se proposait d'imprimer les œuvres des Pères de l'Église. Il paraît que c'est Arias Montanus qui lui en a donné la première idée. En 1575 il publia une seconde édition delà Somme de St.-Thomas d'Aquin ; en 1577 paraissent les œuvres de St. -Augustin en dix volumes in-folio. D'innombrables manuscrits avaient été consultés pour cet ouvrage ; c'était l'édition la plus complète et la plus exacte, qui eût parue jusqu'alors, et, elle le resta pendant plus d'un siècle ; elle fut réimprimée dix fois ; une foi^ à Venise, sept fois à Paris, une fois à Cologne et une fois à Lyon. Cette importante publication avait occupé Planlin pendant la plus grande partie des années 1576 et 1577^ c'est sans doute à cette circonstance et au grand besoin d'argent, qu'il avait alors, ainsi qu'à l'incertitude du temps, pendant lequel tombe la Furie Espagnole, qu'il faut attribuer la diminution du nombre des ouvrages, publiés pendant ces deux années. Leur nombre n'atteint pas encore la moitié de ceux, qui furent édités les années précédentes et suivantes.

En 1579 parurent les œuvres de Saint Jérôme en cinq volumes in-folio et ceux de Tertullien en un in-folio. Ce quatrième ouvrage de la collection des Pères de l'Église fut aussi le dernier. En 1580 les temps de troubles avaient atteint leur plus haut point d'intensité ; l'activité de l'imprimerie en fut fortement atteinte et descendit à la moitié de ce qu'elle était auparavant. Après cette année il ne fut plus

' Génard, Vlaamsche School, 1874, p. 206.

possible à Plantin de surmonter toutes les difficultés contre lesquelles il eût à lutter.

Il n'avait pas borné ses publications à des ouvrages de théologie. Nous ne citerons que les plus importants de ceux qu'il fit paraître en d'autres branches. En 1573, l'année de la Bible , il publia son Thésaurus Theutonicœ linguœ, dont nous avons parlé plus haut ; Tannée suivante parut le dictionnaire de Kilianus ; en 1575 parut la seconde édition de son Corpus Juris.

En 1565 Planlin avait imprimé pour la première fois un

ouvrage de botanique de Dodoens (Dodoneus) : Historia

frumentorum, leguminum palustrium et aquatilium her-

harum; Tannée suivante parait une seconde et en 1569 une

troisième édition de cet ouvrage. En 1568 il publie du même

auteur : Florum et coronariarum, odoratarumque nonnul-

larum historia ; en 1574 Purgantium aliarumque eo

facientium historiœ lihri IV ; en 1583 le grand ouvrage

Stirpium historia, un in-folio de 860 pages, orné de 1341

gravures sur bois, et enfin en 1584 et 1585 deux ouvrages

de moindre importance.

Tandis qu'il publiait avec le plus grand soin et à grands frais les œuvres de Dodoens, il imprimait encore deux autres botanistes célèbres, de TEscluse et de Lobel. De de TEscluse il publia en 1561 un Antidotarium^ et en 1576, un ouvrage beaucoup plus important : Rariorum aliquot Stirpium per Hispanias ohservatarum, un in-folio de 529 pages, orné de 229 gravures sur bois ; en 1582 parut encore du même auteur un petit volume et enfin en 1583 son Rariorum aliquot Stirpium per Pannoniam, Austriam et vicinafi quasdam provincias observatarum historia^ un in-8o de 766 pages, orné de 353 gravures sur bois.

En 1576 il imprima la Plantarum seu Stirpium historia de Mathieu de Lobel, un in-folio de 1150 pages environ ; en 1581, il fit paraître une traduction Néerlandaise du même

ouvrage et publia en outre une collection de 2191 dessins de plantes, qu'il avait fait foire pour cet ouvrage et pour d'autres du même genre, publiés auparavant.

i En 1579 il imprima pour la première fois le célèbre Theatrum orbis terrarum d'Ortelius, qui avait déjà eu une demi douzaine d'éditions chez d'autres imprimeurs et dont il porta le nombre de cartes de 79 à 92. [En 1587 il réimprima encore une fois cet ouvrage et publia la même année le Thésaurus geographicus du niême géographe, qui avait encore fait paraître chez lui d'autres ouvrages de moindre importance.

En 1581 il réimprime l'édition Italienne de la description des Pays-Bas de Guicciardin, parue quatorze ans auparavant à Anvers chez Sylvius, et y ajoute quarante nouvelles cartes géographiques ; en 1582 il en publie une traduction française in-folio et porte le nombre des plans et cartes de 55 à 78 ; enfln en 1588 il fait paraître une nouvelle édition Italienne de cet ouvrage.

Ce n'est pas seulement sur le terrain scientifique que Plantin édite de nombreux livres illustrés, il fit encore exécuter des gravures pour des ouvrages de nature différente.

C'est surtout de 1573 à 1583 qu'on voit paraître un grand nombre de livres de ce genre. En 1575 nous rencontrons le de Herum usu et ahusu de Bern. Furmerus, avec 25 planches de Jean Wierx ; en 1577 Rerum sacrarum liber de Laurent Gambara, avec 55 planches de J. Wierx et Pierre Van der Borcht ; la même année Sacrarum antiquitatum monumenta avec 39 planches; en 1579 Mythologia ethica avec 226 eaux-fortes; Imperatorum Romanorum numismatay Thésaurus rei antiquariœ Discours sur plusieurs points d'architecture, Incompst van den prins van Orangniën, tous remplis de gravures.

Plantin avait émigré à Leyde pour s'y reposer des ennuis et des peines qu'il avait eu à endurer à Anvers pendant les

dernières années ; mais sa propre activité et les instances de ceux' qui appréciaient ses talents, ne lui permirent pas de jouir de ce repos.

En Novembre 1582 dl avait acquis à Leyde la maison de Guillaunae Sylvius, également Anversois, et imprimeur de rUniversité de Leyde '. Il s'y fit inscrire comme bourgeois le 15 Décembre suivant, et reçut le 1 Mai 1583 le titre d'imprinneur de l'Université avec une pension de 200 florins. Le 25 Mai de la même année il reçut l'autorisation d'ouvrir une boutique devant le palais de l'Université ; le 30 Avril 1585 il acbeta l'habitation de Louis EIzevier, à proximité de VUniversité. 11 y acquit en outre des maisons et des propriétés de la noble dame douairière, veuve de Monsieur Henri van Assendelft *.

Le !•• Février 1584 il s'était fait inscrire à Anvers comme < huitenpoorter » (bourgeois résidant au dehors).

Un des premiers ouvrages, qu'il publia à Leyde, fut l'histoire des comtes de Hollande en Latin, de Barlandus. Cet ouvrage lui valut de la part des États de Hollande 100 florins et des curateurs de l'Université iOO.

Dans le courant des années 1584 et 1585 soixante dix ouvrages furent imprimés à Anvers et vingt à Leyde '. Parmi ces derniers nous remarquons l'opuscule de Simon Stevin sur les fractions décimales, et le Spieghel der Zeevaerdt de Waghenaer.

Au mois d'Août 1585 il se trouvait encore à Leyde, mais étant retourné à Anvers, après la reddition de cette ville, il vendit à son gendre Raphelenghien, pour une certaine

* Voir P. -A. TiELE, Les premiers imprimeurs de VUniversité de Uiden. (Bibliophile Belge, 1869, p. 112).

* GÉNA.RD, Vlaamsche school, 1874, p. 92.

* Ce dernier chiffre, donné par les Annales Plantiniennes, doit ùtre considérablement augmenté, à preuve la liste communiquée par P.-A. Tiele. (Bibliophile Belge, 1869, p. 117).

somme d'argent, son imprimerie de Leyde « avec toutes ses dépendances, la librairie, les livres, les papiers et toutes choses appartenant à la maison susdite » *.

Le 19 Août 1586, fut conclue une autre convention, par laquelle Plantin cédait à Raphelenghien toutes les propriétés qu'il avait acquises à Leyde et qui ne comprenaient pas moins de cinq maisons *. Ceci prouve combien son intention de s'établir dans la ville Hollandaise avait été sérieuse.

Au point de vue religieux et politique son départ doit paraître assez singulier. Lui, rimpnmeur catholique par excellence, allait se fixer dans une ville hérétique, où Juste- Lipse, encore protestant à cette époque, et Douza étaient de ses bons amis, pour y devenir Timprimeur d'une Université hérétique ! Cette contradiction flagrante entre sa conduite antérieure et actuelle n'échappa point à ses amis orthodoxes. A Rome on avait formé le plan de faire publier par Plantin a les trésors de la Bibliothèque du Vatican, i> probablement la suite des éditions de Paul Manuce, mais on en fût détourné par l'émigration de Plantin dans la ville anti-catholique de Leyde. Lœvinus Torrentius l'engagea à plusieurs reprises à retourner pour étoufler ces soupçons, et promit de s'employer et de faire travailler d'autres encore au redressement des griefs de Plantin. L'émigré se laissa séduire par ces belles promesses, peut-être aussi par le changement survenu dans la situation politique, et retourna à Anvers en 1585.

Pendant son absence son imprimerie avait continué à travailler et, comme cela s'était fait à plusieurs reprises depuis 1580, elle avait publié « par ordre des États » ou « de l'autorité » les placards édictés par la ville ou les États séditieux. Outre les ouvrages déjà cités plus haut, nous

* « Met alH gène derselver is aenclevende metten winkele, boecken, papieren ende aile andere dingen den voorschreven huijse behoorende. »

' Bibliophile Belge, 1869, p. 143.

remarquons encore parmi les publications des dernières années de Plantin la Moscovia de Possevinus en 1587 el le Martyrologium de Baronius en 1589. Et non-seulement \es affaires perdirent en nombre et en importance, la nature même des livres imprimés changea. Au lieu d'impressions anti-Espagnoles, ce sont des ouvrages théologiques d'auteurs catholiques Romains ; les œuvres littéraires et scientifiques cèdent insensiblement le pas à des livres mystiques ou liturgiques.

Deux ans et demi après que Plantin eût cédé son imprimerie de Leyde au mari de sa fille aînée, il songea aussi à remettre celle d'Anvers à des mains capables : son choix s'arrêta naturellement sur Jean Moerelurf, son aide fidèle pendant trente ans. En 1582 celui-ci s'était fait inscrire comme maître hbraire dans la Gilde de Saint Luc ; il tenait la librairie de la rue des Peignes et dirigeait les ateliers de ^oa beau -père au Marché du Vendredi.

Sentant sa fin prochaine, Plantin fit avec sa femme un

Yestanient réciproque, passé devant le notaire Gilles Van den

Bossche, le 14 Mai 1588. Par ce testament, confirmé par

codicille en date du 7 Juin 1589, Jean Moereturf et sa femme

Martine Plantin, recevaient à la mort du survivant des époux,

« par voye en manière de prélegat » Timprimerie d'Anvers

avec la maison dans laquelle elle se trouvait établie, ainsi

que les marchandises, outils, planches gravées et livres, qui

se trouvaient dans la maison du Marché du Vendredi et dans

celle de la rue des Peignes, qu'habitait Moereturf et qui

avait déjà été transférée en son nom le 23 Avril 1584, ainsi

que tout ce qui se trouvait à Francfort. L'avantage de ce

prélegs avait eu lieu « au respect et considération que icelluy

Jehan Moereturf a esté et encoires est. Directeur de la traf-

fique de librayrie que lesdits testateurs ont en ceste cité

d'Anvers et par ainsi aussi, auteur des prouffictz et émolu-

mens qui en sont faictz et procédez et pour cause des grands

services que passez trente ans ledit Jehan Moereturf a faict audits testateurs, ne cesse de faire, et encoires cowime ils espèrent continuera de faire en ladite traffique el ault renient, à leur grand contentement. » Le restant des propriétés fut légué aux quatre autres filles et à leurs maris pour en disposer librement.

Un an après avoir passé cetestarnent, et six semaines après l'avoir confirmé par son codicille, Plantin mourut le d»* Juillet 1589. Il fut enterré dans le pourtour du chœur de l'église de Notre-Dan.e, non loin de l'endroit où se trouve encore son monument. L'inscription, que ses enfants firent graver sur sa pierre tumulaire, était simple; et lorsque le 14 Août 1596, la veuve de Plantin avait été rejoindre son mari, elle portait : « Monument de Christophe Plantin, a rchi typographe du roi, qui mourut le i^ Juillet 1589 dans la 75® année de son âge; et de Jeanne Rivière, son épouse, qui mourut le 14 Août 1596. Qu'ils reposent en paix * ! »

A côté de celte simple épitaphe on en plaça une autre, plus longue et plus pompeuse, que sa femme et ses enfants érigèrent à lui seul, sur son tombeau, a A Christophe Plantin de Tours, bourgeois et habitant d'Anvers, architypographe du roi, grand par sa piété, sa prudence et son génie pénétrant, grand surtout par son travail et sa persévérance; qui par ses soins et son activité fit paraître un nombre incalculable d'ouvrages anciens et modernes au grand avantage des siècles présent et futurs ; Jeanne Rivière, son épouse, ses enfants et héritiers, ont élevé ce monument, avec affliction comme au meilleur des époux et des pères. Vous, qui passez et lisez

* CHRISTOPHORI PLANTINI, Architvpographi Regu monumen- TUM. VixiT ANNOS LXXV. Obiit Kal. JuLii M.D.LXXXIX. ET Joann>ï: RiviERiE Ejus coNJUGis, OBUT XVI Kal. Septemb. M.D.XC.VI.Requjes-

Page 1