‹ Plantin et l'Imprimerie PlantinienneChapitre 5 sur 6 · ANNO CHRISTI · texte numérisé non relu

ANNO CHRISTI

CID.ID.XXCIX.

Après la mort de Plantin, Timprimerie fut continuée par les Moereturf ou Moretus, qui en restèrent propriétaires jusqu'en 1875. Raphelenghien resta à Leyde, où il devint imprimeur de l'Université le 3 Mars 1586 et professeur de langue Hébraïque en 1587.

Gilles Beys se fixa à Anvers, oii nous le trouvons en 1591 établi dans la petite imprimerie Plantinienne , rue des Tanneurs ; il fut reçu dans la Gilde de St. -Luc comme maître libraire, et il se fit inscrire comme bourgeois le 22 Février 1591. Plus tard il retourna à Paris, où il mourut le 10 Avril 1595. Madeleine Plantin, sa veuve, se remaria ensuite à Adrien Périer, qui ouvnt également une imprimerie Plantinienne dans la rue Saint-Jacques à Paris.

De Catherine Plantin, épouse du marchand de toiles Jehan Gassan à Paris, et après la mort de celui-ci de Hans Arents ou Spierinck à Anvers, ainsi que de sa sœur Henriette, qui avait épousé le négociant en diamants Pierre Moereturf, il n*y a rien qui mérite d'être rapporté.

Et maintenant, après avoir suivi Plantin pas à pas pendant tout le cours de sa vie, quand nous évoquons dans notre esprit l'homme tout entier tel qu'il était, travaillait et vivait, pour autant que la nuit des siècles qui nous le cachait s'est éclaircie, nous trouvons bien positivement en lui la personnification de la devise, qu'il avait prise au commencement de sa carrière, et qu'il avait réalisée lorsqu'au moment de sa mort il reposa pour la première fois sa tète et son bras.

C'était bien là l'homme a de travail et de persévérance » comme il s'était appelé, comme son épithaphe le désigne, comme sa vie et son histoire l'ont immortalisé. Commençant avec peu de ressources il travailla du premier moment à accomplir quelque chose de grand, quelque chose de beau ; certes il voulait gagner de l'argent, mais il voulut acquérir quelque chose de plus, une réputation méritée,. durable et répandue au loin. Nuit et jour il était au travail. « Il n'y a

î pas de matière en lui ; tout y est esprit. Il ne boit ni ne > mange, et il dort peu, » disait Arias Montanus, qui devait bien le connaître.

Son idéal était sans doute d'égaler la gloire des Aides et des Estiennes, ses illustres prédécesseurs. Il n'avait pas leurs connaissances, mais il leur était supérieur en activité et en aptitude au travail. Il ne pouvait plus donner au monde des classiques, publiés pour la plupart, mais il dota son pays et l'Earope d'autres ouvrages, d'œuvres scientifiques, et remplit ainsi, comme éditeur, le rôle le plus utile qui restait à remplir.

Et quelle n'était pas sa persévérance ! 11 vécut pendant le detni siècle le plus agité de notre histoire, à un moment de révolution et de crise , où toutes les brillantes perspee- VWes de nos contrées et de nos populations furent impitoyablement brisées. Et dans ces temps d'orages politiques, qui ployaient et dévastaient tout, qui dispersaient aux quatre vents comme une vaine paille tout ce que nous avions de plus cher et de plus sacré, notre liberté, notre bien-être, nos progrès scientifiques, il devait faire fleurir une industrie pour laquelle les temps les plus tranquilles et les plus prospères sont à peine assez favorables.

Et pourtant c'est ce qu'il lit. Les temps, les hommes, les maladies le faisaient souffrir, et quelles que fussent ses plaintes, et quelles que raisons qu'il eût de se plaindre de son manque d'argent, il avait su gagner plus qu'un rang et plus que la renommée ; il avait jeté les bases d'une fortune, que ses descendants devaient accroître, mais dont il avait été le premier artisan. Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans de longs développements pour démontrer que le manque d'argent de Plantin n'était pas précisément de la misère, qu'il provenait plutôt d'un insatiable esprit d'entreprises, qui le poussait à entreprendre toujours plus de travaux que son capital disponible ne lui permettait d'en payer.

L'homme^ qui acheta les maisons de la rue des Peignes et de la rue du Faucon, Thabitation princière du Marché du Vendredi à Anvers, et différentes maisons à Leyde ; qui ouvrit des librairies à Francfort et à Paris ; qui forma une bibliothèque, contenant des trésors de manuscrits et de livres, cet homme pouvait n'avoir ni rentes, ni capitaux et se trouver dans de continuelles difficultés avec ses créanciers, il n'en devait pas moins être considéré plutôt comme riche que comme pauvre.

Il avait tout acquis par son travail et sa persévérance, et aussi par la sage prudence, avec laquelle il s'entendait à diriger et à régler son travail et celui des autres. Il n'était pas un érudit^ non, mais son esprit pénétrant le rendait parfaitement apte à diriger les travaux de savants, et ce que son intelligence voyait, sa main et sa volonté savaient ou l'exécuter ou le faire exécuter. Rappelons nous ses paroles : mon gendre Raphelenghien ne connaît que l'étude, mon gendre Moereturf ne connaît que le travail, — et lisons entre les lignes : je fais en sorte de pratiquer l'un et l'autre, comme l'exige notre état.

Est-ce qu'en parlant ainsi, il ne tenait pas un langage altier et dur? Nous ne le nierons pas. La douceur ne paraît pas avoir été la première de ses vertus. Il était né pour combattre, il lui fallait plutôt de l'énergie que de la souplesse; il était né pour commander dans son entourage et il. n'est guère étonnant que ses gendres sentissent les premiers tout le poids dé sa main. Ses ouvriers aussi le sentirent; à preuve le règlement sévère, qu'il établit dans ses ateliers * et d'autres faits encore. En Juillet 1572, lorsque les compagnons imprimeurs lui demandaient un salaire trop élevé, parce qu'ils savaient qu'il était surchargé de besogne, il les renvoya tous et déclara ne plus vouloir imprimer. 11 avait pour

» Génard, Vlaamsche School, 1874, p. 107, 126.

maxime que non seulement il fallait savoir bien travailler, mais qu'il fallait encore conduire ses ouvriers d'une main sage et sûre, e1 il se vantait de pouvoir appliquer cette maxime *.

Si Plantin sentait l'infériorité de ses connaissances, comme imprimeur-éditeur il connaissait sa valeur et il n'hésitait pas à l'exprimer à l'occasion. « De dresser une nouvelle imprimerie, écrivait-il à Çayas, ou scavoir les diflBcultés qui en dépendent ce n'est pas le faict de celuy à qui cela ne luy vient comme de nature ou de certaine inclination divine. » Et ailleurs : « je croy que peu de gens se trouveront qui entendent mes facultés et puissances, qui ne s'esbahissent grandement et tiennent pour miracle qu'un tel homme comme moy soit venu a bout des œuvires achevées en nostre imprimerie, et principalement de ceste grande œuvre royale (la Bible polyglotte), de l'entreprinse de laquelle tous les imprimeurs, libraires et autres entendans l'imprimerie et ayans coignoissance de moy et de mes facultés, se sont mocqués de moy, et semé, là où ils ont peu, que jamais on ne la verroit échevée, veu la magnificence de laquelle elle estoit commencée, et les grands labeurs, frais et despenses qu'il y convenoit faire '».

Ils ne connaissaient pas, en effet, le zèle infatigable, le courage à toute épreuve, la perspicacité peu commune, qui caractérisaient Plantin, et l'aidaient à surmonter les difficultés nombreuses qui se succédaient sans cesse.

Toutes ces précieuses qualités nous les avons vues au grand jour d'une manière frappante et parlante dans sa biographie. Disons aussi qu'il y a dans cette vie des particularités dont nous ne nous rendons pas un compte exact, et qui peut-être

* Lettre à Çayas du i4 Novembre i572. (Gachard, Particularités inédites, etc.)

* Lettre à Çayas du 22 Movenibre i812. (Gachard, Particularités inédites, etc.)

ne viendront complètement à la lumière que lorsque les archives Plantiniennes révéleront au monde leurs trésors. Quelle était, par exemple, la croyance religieuse de Plantin? Question épineuse.

En nous rappelant ce que nous avons appris, quant à ses relations avec Henri Niclaes ; en y ajoutant qu'en 1562, il était tenu par les autorités de notre pays pour très-suspect ; qu*en 1564, il imprimait les psaumes de Marot et De Bèze '; qu'en 1560, on vendait, dans toutes ses librairies, des livres hérétiques * ; qu'en 1567, un espion espagnol le dénonça sans ambages comme Calviniste ; qu'en 1584, lorsque le triomphe des armes espagnoles dans les provinces du Sud ne pouvait plus être douteux pour lui, il émigra dans la ville protestante de Leyde, nous sommes tentés de dire que les convictions catholiques de cet homme avaient plutôt pour base les exigences du jour et du lieu que celles de sa conscience.

Si, d'un autre côté, nous voyons l'insigne faveur, la confiance inébranlable dont il jouissait auprès de Philippe, d'Albe et des successeurs de celui-ci ; auprès des zélateurs religieux, aussi sévères qu'Arias Montanus, Laevinus Torrentius, et tous les dignitaires du clergé romain et de TUniversité de Louvain ; si nous nous rappelons aussi qu'il fut l'imprimeur de VIndex et de la Bible royale, l'architypographe, chargé de veiller aux bonnes mœurs de ses confrères ; si nous relisons ses lettres et ses préfaces, où il défend toujours les intérêts de l'église romaine, nous n'hésitons pas à dire, qu'aux yeux de la cour de Rome, cet homme ne pouvait être suspect — et nous nous abstenons de porter sur lui un jugement définitif.

• Van der Haeghen, Bibl. Plant., p. 17.

* Rahlenbeek, a propos de quelques livres défendus imprimés à Anvers au XVI^ siècle. (Bibliophile Belge, 1856, p. 252).

Et maintenant, quelle influence Plantin et son imprimerie exercèrent-ils sur le monde savant? Pour trancher cette question, il faut nous reporter en esprit au commencement de ce XVIe siècle, qui s'annonça pour notre pays si riant et si rich^ d'espérances et qui devait si tristement finir.

La renaissance des lettres se fît sentir chez nous peu après 1500 : Érasme, le grand humaniste, et Joannes Secundus, le meilleur poète néo-Latin de nos provinces, fleurissaient pendant la première moitié du XVI^ siècle.

Continuellement en rapport avec toutes les villes et tous les pays, ni Anvers, ni les Pays-Bas ne pouvaient rester étrangers au mouvement, qui se faisait si fortement sentir en Italie, et avait rayonné de là sur tous les pays de TËurope occidentale. Ce mouvement ne devait pas être favorable aux lettres néerlandaises par la raison même qui rendait son influence bienfaisante pour beaucoup d'autres branches des sciences humaines. 11 favorisa le développement d'une instruction plus large, de connaissances sérieuses et, par la force attractive du nouveau et les sublimes beautés des lettres classiques, gagna maint esprit, qui autrement fut resté étranger à des études plus sérieuses et plus élevées.

Vint la Réforme pendant le premier quart du siècle. Avec un zèle inconnu auparavant, on entreprit Tétude des textes sacrés et des langues dans lesquelles ils étaient écrits ; l'érudition devint une sorte de religion pour les hommes les plus sérieusement religieux, qu'on rencontra dans le cours de plusieurs siècles. Partout, où ils purent s'établir, les prédicateurs protestants organisèrent dans nos provinces des écoles Grecques et Latines. Ce sont ces écoles qui produisirent la plupart des hommes illustres, qui allèrent occuper les chaires des nouvelles Universités hollandaises.

La religion catholique romaine, sérieusement attaquée, ne resta pas longtemps sans de courageux défenseurs : vingtcinq ans ne s'étaient pas écoulés depuis la prédication

de la réforme, que Tordre de Loyola naquit de la force des choses et du génie d'un homme, qui comprenait les nécessités de la situation. Avec les mêmes moyens, et le même courage que les protestants mirent en œuvre pour combattre lé catholicisme, les jésuites le défendirent. Eux aussi ouvrirent des écoles, eux aussi étudièrent, écrivirent et prêchèrent. La plupart des littérateurs et des savants catholiques, qui pendant la seconde moitié du XVP et au cours du XVII® siècle se firent un nom en Belgique, sortaient de leurs écoles.

Ajoutez à cela l'impulsion que donna à l'instruction et à l'étude des belles lettres et des sciences l'imprimerie, à peine née, mais arrivée déjà à un haut degré de prospérité,, et l'on comprendra, comment, sous cette triple influence, naquit un puissant mouvement intellectuel, qui se fraya un chemin dans de nombreuses directions.

En premier lieu vient l'étude des langues classiques. Vers l'an 1500 le Lalin était la langue de TÉglise, de la diplomatie, bien plus le langage à la mode ; bientôt ce serait la langue universelle. A la suite des princes de l'Église italiens, cicéroniens puristes, nos humanistes ne voulurent pas se contenter plus longtemps du grossier lalin de jadis; ils tâchèrenti d'acquérir autant que possible la correction des écrivains d^v l'antiquité. Les hommes d'État, qui désiraient occuper a. j cours une haute position, devaient connaître la langue usuelL >, des chancelleries, et pouvoir faire au besoin dans cette langue» un discours élégant. Lors des inaugurations du prince, dan' de grandes assemblées et cérémonies politiques, nos jur consultes et nos conseillers tenaient des discours soigneusement travaillés. Le bourgeois ou le gentilh qui voulait se donner une teinte d'éducation soigm faire en sorte de comprendre cette langue. ,.

Les poètes latins sortaient pour ainsi dire d ^

quelques-uns d'entre eux ne manquaient pas de mé. ^ L'aimableJoannesSecunduset ses frères, LaevinusTorr

, Janus Dousa et tant d'autres ouvrirent la marche au XVI« ^ . . V; siècle et furent suivis au XVIP des Jésuites-poètes Meyer, ',!?ti: Wallius, Hosschius et d'autres.

. .,,jr Et non seulement dans les vers, mais aussi dans la prose

^ ...j^,,. Latine, on recherchait l'élégance. Les traités et les lettres

r.r^iit'eL* ^'"^ Érasme, d'un Juste-Lipse, d'un Erycius Puteanus, les

., pn^, ouvrages historiques de Barlandus et de Pontus Heuterus, sont

WTI'sE ^^ pour le prouver surabondamment. La fièvre classique

Voles, "^^^e ^^^^^ *o^* 1® XVI® et une grande partie du XVIP siècle.

«(ructioD- Les commentateurs et les éplucheurs des classiques latins

jfljen^lne turent pas moins nombreux. Le grec et le latin était

, j.Qgpé(iKlevenu la langue des écoles, et tout bon professeur, que

j jpj]ufD|dis-je, tout bon étudiant devait avoir son Liber electorum,

• ^{tzsmuaestionum, disquisitionum, annotationum, variarfim

iectionum, et que sais-je encore.

■«nûc Vti Tout comme la littérature latine, le grec s'étudiait sérieuse-

.• jQfjiatiBement ; sans donner toutefois des résultats aussi satisfai-

f la lan'^ifants. Les langues Orientales étaient proportionnellement

.. g cicèïïieux traitées que la langue Grecque. Avant la Réforme,

se conf étude des langues Sémitiques avait déjà fait son apparition

I ikhèr^^^^ le monde chrétien : la bible de Ximénès était imprimée

• ,gj„s dfpvant Luther. Mais dès que Luther eût prêché, il n'y avait

Moer 3' /**s moyen de conserver l'ancienne théologie scolastique.

, . ,,sueli-^n revint à l'étude et, qui plus est, aux textes originaux de

ifelang"^*^ Bible. L'adoption de principes plus purs et plus sévères

ace dao- ^ fut la conséquence sur le terrain religieux, et sur le terrain

os jiir Jbi '^^^^S^^"® ^^ ^"* ^® cause d'une application inusitée à l'étude

' ^catv'^^'^gues Orientales.

1^ M Gr( ^-^ 'était le rôle de l'imprimeur-éditeur dans ce mouve-

pl ^ wP^tait certes plus important alors que de nos jours.

cleb ▼ ':f^s imprimeurs-éditeurs, que les Aldes-Manuce et

L, >, '*»*'ès, qui pour la première fois avaient fait connaître

,é rest. J|cie?is textes et les avaient rendus accessibles par leurs

l cinq ?J^aires. C'étaient eux qui, plus qu'aucun autre, avaient

remplacé les livres barl^ares du moyen-âge par les créations les plus sublimes des littératures Grecque et Latine, en d'autres termes du génie humain.

Mais ces premières éditions n'étaient pas parfaites, tant s'en faut. Par la découverte de nouveaux manuscrits on acquerrait de nouveaux points de comparaison ; en s'appliquant plus spécialement à un seul ou à un petit nombre d'auteurs, on pouvait livrer un travail plus soigné et plus complet que n'avaient pu le faire les premiers éditeurs, qui lançaient les nouveaux écrivains par dizaines dans le public.

Plantin ne pouvait plus remplir le rôle dont ses prédécesseurs s'étaient si brillamment acquittés. Ce qu'il pouvait faire c'était de charger des philologues de comparer les différents textes, afin de fournir des versions plus exactes et desnotes plus riches, ou tout au moins de les encourager à se livrer à ce travail ; ce qu'il pouvait encore faire, c'était de faciliter la diffusion des chefs-d'œuvre de l'antiquité en les réimprimant dans des formats plus commodes et moins chers. Et c'est là ce qu'il fit.

Rien ne lui coûtait lorsqu'il s'agissait de fournir des textes exacts et précis. Il n'eut que deux lois le bonheur de doter le monde littéraire d'un écrivain Latin nouveau, comme il ne put lui donner que trois auteurs Grecs ; mais il recherchait les meilleures éditions, collectionnait de nombreux manuscrits, payait des hommes d'une science solide, qui travaillaieiit chez lui, sous sa surveillance pour préparer soigneusement des éditions exactes, enrichies de notes utiles. Ses classiques, qu'ils fussent imprimés dans un format de poche compact^ mais clair- et agréable, dans d'élégants in-octavo ou de lourds in-folio, étaient toujours des modèles de goût et d'une exactitude admirable.

Ce qui se passait pouf le Latin, avait lieu également quoique dans des proportions moindres pour la littérature Grecque. De Louvain, où Thierry Martens possédait une

florissante imprimerie grecque, Plantin flt émigrer la publication des livres grecs à Anvers, et les professeurs comme les élèves de VAlma Mater devinrent les tributaires de notre imprimeur.

L'imprimerie de Plantin rendit à la langue hébraïque d'incontestables services. Pendant des années, la maison où Ârias Montanus, Raphelenghius, Guido Fabricius et tant d'autres travaillaient, fut un centre pour l'étude des langues Orientales. Par ses publications Plantin en encourageait l'étude, l'attirait et la rendait possible.

A l'étude des langues anciennes, s'ajoutait également une renaissance de la théologie et de la philosophie. La scolastique avec ses idées mesquines, ses maximes arides et pétrifiées, devait céder le pas à une science plus saine et plus vivace, qui ferait admirer dans l'Écriture-Sainte la base de la religion et dans les philosophes anciens, non seulement la forme du langage et la beauté du style, mais aussi la justesse de la pensée.

Par la publication de ses classiques, Plantin contribuait, comme tous les imprimeurs de celte époque d'ailleurs, au mouvement philosophique ; par la publication de sa Bible royale, qui est plutôt son œuvre que celle de Philippe II, de même que par celle de ses pères de l'Église, il contribua plus qu'aucun autre de ses confrères au réveil et au progrès de la théologie. Il ouvrit les sources, sans lesquelles cette science ne pouvait vivre ; ses éditions avaient exigé de grandes études pour être publiées, et une fois parues elles en rendirent de plus sérieuses possibles.

Si au XVIo siècle les habitants des Pays-Bas se distinguaient par l'avidité qu'ils mirent à acquérir les connaissances provenant directement de la renaissance des études classiques, ils acquirent une gloire bien plus durable encore par l'application de plusieurs de nos savants aux sciences naturelles et par les succès qu'ils y remportèrent.

Certes, il y avait beaucoup de dillettantisme dans les études la nat classiques de cette époque ; et la préoccupation de la littéra- mbto ture étrangère fut nuisible à notre langue et à nos lettres ibrug( nationales ; sans doute, le mauvais goût et le pédantisme se furen sont introduits frauduleusement sous le couvert du classi- jter : i cisme : mais cette critique ne s'applique aucunement au pdek mouvement scientifique de cette époque ; son origine ei son I, la g développement étaient nationaux, de même que son but était fie pé sérieux, son influence bienfaisante, son utilité durable, et p to ses éléments multiples. pdus

Mercator (1512-1594) s'appliqua aux mathématiques età^^W la géographie. Il fut le premier qui, d'après un système ^.*"e, scientifiquement raisonnable, dressa des cartes géographi- i^rUé ques, et sut atteindre le premier rang dans son genre. Après ^^] lui vint Ortelius (1527-1598), qui lui disputa la palme des sciences géographiques et dont le Théâtre du Monde h- ■ réimprimé et traduit à Tinfini, et resta un guide pendant dr siècles. ««î' fe

Après eux il faut citer Guicciardin : porteur d'un ilU/ .^nt nom italien et doué d'un esprit méridional, plus vif et p^* me artistique que celui des hommes scientifiques du Nord, il» ^d dans sa description des Pays-Bas, une large part non se*-' ans ment aux détails géographiques, mais aussi aux points^^K-miressants de notre vie sociale, populaire et politique. ô ' j^jq

A la même époque Vésale fondait l'anatomie sur des h- ses sérieuses et avec elle la médecine; Dodonée (1517-1585)^1 , ^nt l'Escluse ou Glusius (1526-1609), de Lobel (1538-1616}; écrivaient leurs ouvrages si remarquables sur la botanique ^ et jetèrent, par leur classification intelligente et leur des^ cription consciencieuse, les bases de la botanique moderi!f .

Tous ces hommes, les plus célèbres mais non pas Tes*» seuls, ouvrirent des voies nouvelles aux sciences qu'ils culli-^* vaient, et inaugurèrent un système nouveau, d'après lequ '*'» l'histoire naturelle ne s'apprend pas dans les livres, mit

ms la nature même. Ils voyagèrent dans toute l'Europe, rssemblant les matériaux pour leurs œuvres magistrales. Le brugeois Simon Stévin, fut pour les mathématiques ce le furent pour la botanique les hommes que nous venons citer : un novateur, un réformateur. Sur toutes les branles de la science qu'il cultivait : la mécanique, Tarithmétile, la géométrie, l'astronomie, il laissa les traces de son ïnie pénétrant et original.

Et tous ensemble : Mercator, Ortelius, Dodonée, de

Iscluse, de Lobel, Vésale, Simon Stévin, étaient comme

' «; brillante pleïade, qui, aux yeux du monde et de la pos-

.."ité, jetèrent leur éclat sur le dernier demi-siècle de pros-

érité et de progrès que traversèrent nos provinces.

La plupart d'entre eux durent à la collaboration dePlantin

ne partie du bien qu'ils firent. Ortelius, Dodonée, de

^^ -îluse, de Lobel et Guicciardin, avaient besoin d'un édi-

fÊ qui avait de l'amour et des soins pour son travail, qui

' • 'H et pouvait faire quelque chose de bon et de beau et

it en mesure de supporter les frais inhérents à l'im-

. ion de livres richement illustrés. PJantin était leur

* ne. Du moment qu'il se charge de la publication de

ouvrages, les gravures, qui en sont une partie si im- ., sont exécutées avec soin, elles augmentent en et en valeur scientifique, tandis que l'iAprimeur ; *; plein de goût s'applique à donner à leurs ouvrages

* , .s grande valeur artistique.

Et maintenant que nous parlons d'ouvrages illustrés, nous

e pouvons passer sous silence, que Plantin, comme tous les

^primeurs Anversois de l'époque, et mieux que la plupart

r *^e eux, s'appliquait à encourager dans notre pays, le

t ! uuvement artistique, qui y fleurit si longtemps et si bril-

\ mment, et qui, lorsque la plupart des branches de l'indus-

è flamande étaient mortes, resta encore longtemps debout

^^ me une fleur poétique sur une tombe. La plupart des

imprimeurs Anversois étaient des imprimeurs de gravures, et les œuvres d'art sorties des presses Anversoises inondèrent le monde pendant tout un siècle. En parcourant l'inventaire, qui fut dressé lorsque la ville et le gouvernement achetèrent la maison Plantin pour en faire un musée, on trouve qu'il y avait plus de 2,000 gravures sur cuivre et environ 15,000 sur bois *. Ces chiffres disent assez éloquemment, comment dans cette maison l'art était honoré et encouragé aussi bien du temps de Plantin que du temps des Moretus. « Les arts plastiques sont sœurs de l'art de l'impri- » merie, écrivait Plantin, et partout où je pouvais, je ne D négligeais jamais de défrayer les œuvres des meilleurs » graveurs *. »

En parlant de beaux-arts, ne négligeons point d'ajouter que Plantin fut un des imprimeurs de musique d'Anvers, dont les ateliers produisirent les partitions les plus importantes et les mieux soignées.

Dans un siècle de renaissance classique tel que le XV^ siècle le fut chez nous, l'étude du droit devait nécessai reniait entrer dans une vie nouvelle, tant sous le rapport de la fome que de la valeur scientifique. Érasme, chez nous le gr*d réformateur classique de cette époque, s'était affranchi dins cette science, comme dans les autres, des traditions mesduines, pour remplacer, surtout par l'étude du droit Ronfein « le bon sens écrit », l'ancienne législation du pays et «es interminables Commentaires. C'est aux Pays-Bas que revi^ l'honneur d'avoir les premiers levé l'étendard de cette réforme et d'avoir précédé dans cette voie les pays voisins : la France, l'Allemagne, et jusqu'à l'Italie.

De l'école d'Érasme à Louvain, sortirent un grand nombre de jurisconsultes. Comme on pouvait s'y attendre, le premier |

* Moniteur Belge, Annales parlementaires, session de 1875-181(?» Documents, p. 66.

* Préface des Humanœ salutis monumenta, 1571.

soin de ces hommes fut de publier les anciens textes, les sources principales du droit Romain.

Pierre Gillis ou ^Egidius d'Anvers, l'ami bien connu d'Erasme et de Quentin Massys, publia déjà en 1517 Summa sive argumenta legum diversorum imper atorum, un abrégé du code Romain, fait par les Visigoths ; le célèbre Viglius d'Aytta de Zuichem, publia en 1534, les Instituts Grecs de Padoue, d'après un manuscrit rapporté de Gonstantinople, par le professeur Theophilus ; François Craneveld et Jacques de Corte ou Gurtius de Bruges, les traduisirent peu de temps après ; Roger Rescius de Maseyck et Nanning d'Alkmaar, les expliquèrent dans leurs leçons.

Viglius, qui avait une réputation et une influence considérables dans le monde du droit, inaugura une méthode nouvelle, plus claire et plus pratique de donner les cours de droits.. Mudœus, son contemporain (1501-1561), poussa encore plus loin cette réforme ; il voulait remplacer, par une instruction élégante et « humaine », les leçons jusqu'alors pédantes et rebutantes ; il réunit la littérature, l'histoire et le droit, et il réussit à faire partager son amour pour le droit et pour une plus large conception de celui-ci par la nombreuse et brillante phalange de ses disciples de l'Université de Louvain. Le noVnbre des élèves sortis de cette école et appartenant à l'époque de Plantin est grand ; François Baudouin, Jérôme Elen, Jean Wamèse, Pierre Peck, Joachim Hoppers, Elbert de Leeuw (Leoninus), Mathias van Wesenbeek, sont les noms les plus célèbres de cette phalange.

Plantin mit ses presses au service de la réforme de la science du droit comme il les mettait au service de toute autre science. Dès 1567, il publia une édition du Corpus Juris en 10 tomes iri-8<>, aussi remarquable par la beauté de l'impression que par la correction du texte, et qui ne fut surpassée par aucune édition ultérieure du même ouvrage. En 1575, il en publia, dans le format in-folio cette fois, une

seconde édition qui ne fut nullement inférieure à la première sous le rapport de l'exactitude. L*année suivante parut chez lui du célèbre jurisconsulte Elen : Diatriharum sive exerciiationum ad jus civile lihri très, et en 1584-11 publia l'important ouvrage de droit du professeur Elbert de Leeuw de Louvain, Centuria Consiliorum, sans parler d'ouvrages de moindre valeur.

Voilà comment Plantin favorisait les lettres et les sciences à l'époque de crise où il vivait. Si les temps avaient été plus favorables, lui, et après lui ses descendants, eussent encore rendu de grands services au monde savant. Le premier des Moretus n'était pas plus que son beau-père un érudit, mais ses fils Jean et Balthazar, le dernier surtout, élèves de Juste Lipse, l'étaient bien.

Avec le nom de l'imprimerie, avec sa fortune toujours croissante, avec leur amour et leur connaissance des lettres et des sciences, le rôle de leurs ateliers eut encore été brillant au XYII® siècle ; mais les désastreux événements politiques et le marasme universel devaient aussi entraîner le dépérissement d'une industrie comme celle de Plantin.

Les années florissantes de Plantin étaient passées avant sa mort; et, quand celle-ci arriva, Anvers était sur la pente du déclin. Si nous devions faire ici un tableau de ce qu'était cette ville en 1589 au moment de la mort de Plantin, combien il serait différent de ce que Plantin y trouva en 1550 ! A son arrivée tout était prospérité, et l'on ne pouvait prédire un avenir trop brillant ; quarante ans après tout était brisé, dévasté, appauvri et l'imagination la plus sombre n'eut put peindre la décadence prochaine de couleurs assez noires. L'imprimerie Plantinienne suivit pendant environ deux siècles la marche de notre cité. Mais les générations passent, les peuples restent; et le jour, où le nouvel Anvers pourrait rivaliser de prospérité avec l'Anvers d'autefois, reverrait la maison de Plantin, belle encore il est vrai, mais non plus

comme dit le poète « belle et vivante comme autrefois. > Plantin mourut en 4589. Son imprimerie ne mourut pas avec lui, comme nous venons de le voir. Pendant plus d'un demi siècle sous l'intelligente direction des Jean et des Balthazar Moretus, elle mène encore une existence relativement prospère ; vers le milieu du XVIP siècle, nous voyons cependant de beaucoup décroître son importance et vers la lin de ce siècle il ne restait plus que de faibles vestiges de ce que fut naguère la maison de Plantin.

Jusqu'en 1867, l'imprimerie, qui semblait ne pas pouvoir mourir et ne possédait plus la force de vivre, continue une existence languissante. Cette dernière année elle fit encore paraître des livre religieux. Enfin en 1875 le gouvernement et la ville firent au prix de douze cent mille francs l'acquisition de la maison avec tout son précieux mobilier et matériel pour en faire un musée public.

En dehors des ouvrages religieux qui étaient les plus importants, les successeurs immédiats de Plantin réimprimèrent de nouvelles éditions de plusieurs ouvrages littéraires et scientifiques, parus pendant la vie du fondateur. Les deux premiers Jean et le premier Balthazar Moretus publièrent d'importantes séries de gros ouvrages de théologie, d'histoire, de sciences et de philologie. Les poètes Latins modernes de cette époque, prirent une plus grande place parmi les éditions nouvelles et surpassèrent en importance les éditions classiques ; en général on voit s'affirmer lentement la tendance à faire dominer les livres religieux et mystiques sur les ouvrages littéraires et scientifiques.

Les publications religieuses se multiplièrent tellement vers 1650, que les presses, beaucoup moins actives d'ailleurs, ne fournirent presque plus rien d'autre, jusqu'à ce qu'enfin au XVIII® siècle, l'impression des Missels et d'autres ouvrages religieux les occupa exclusivement.

Les ateliers sont maintenant fermés pour toujours ; au

moment où nous écrivons, la maison est sur le point d*être réouverte comme musée à la curiosité publique et aux recherches de tous les amis de la gloire, des lettres et des arts nationaux.

Que ne découvrira-t-on pas dans ces armoires hermétiquement fermées, dans ces immenses paquets de livres €t de manuscrits, que nous eussions voulu parcourir avant de clore cette biographie? Qui sait si quelqu'un le saura jamais avant plusieurs années de recherches, de classement et de comparaison ?

Cette esquisse sera sans doute le dernier ouvrage écrit sur Plantin, avant l'ouverture des sources probablement si riches mais encore si mystérieuses. Elle peut néanmoins avoir son utilité en renseignant le lecteur sur ce que nous savons de l'homme, en faisant ressortir les points qui demandent plus d'éclaircissements, et en fournissant une base à l'auteur qui se chargera de continuer le travail que nous devons laisser inachevé.

Et disons-nous enfin, à nous-mêmes, et aux autres, quand nous visiterons la mais^on transformée en musée, de ne pas franchir ce seuil sans un recueillement respectueux ! Cette demeure était un temple dédié aux sciences, aux arts et aux lettres ; celui qui honore ces trois glorieuses occupations du génie humain, et qui verra ce monument si bien conservé, ces meubles et ces tableaux si solides et si précieux, ces impressions, ces manuscrits, ces trésors de toute espèce, se souviendra des hommes de mérite qui habitèrent cette maison, des nombreux artistes et savants qui s'y rencontrèrent comme dans un centre d'activité et il se rappellera surtout avec admiration Plantin, l'homme qui la créa et en fit jaillir la science sur le monde et la gloire sur sa cité et sa patrie adoptives « en travaillant et en persévérant, »

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