‹ PlatonChapitre 56 sur 286 · AL. N · texte numérisé non relu

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moins au plus. Ainsi des autres phénomènes sensibles : toute permanence leur est étrangère!. Il en faut dire autant des quatre corps simples eux-mêmes, à savoir la terre, l’eau, l'air et le feu. Aussi longtemps qu'on les envisage du point de vue de la sensation, « ces corps ne paraissent pas conserver une nature propre; et personne n'oserait affirmer que l’un d'eux est telle chose et non pas telle autre. Il est beaucoup plus sûr de s'exprimer à leur sujet de la facon suivante : le feu, qui n'a d'autre essence que sa continuelle mobilité, nous ne l’appellerons

pas feu, mais quelque chose de semblable au feu; de

même, nous n'appellerons pas l’eau de l’eau, mais quelque chose de semblable à l'eau. En général, nous ne désignerons aucun de ces objets par des termes qui marquent de la persistance, comme quand nous disons cecr, cela, pour désigner quelque chose; car, ne restant pas les mêmes, ces objets se refusent à de telles dénominations? »

« Rien ne demeure » dans le monde sensible; « tout y passe comme les rivières » : voilà le fait. Et cependant il faut qu'il y ait quelque part certains principes de fixité. Ainsi le veut la sciénce; ainsi le veut l'essence même de l'être.

Supposé que le philosophe d’Éphèse ait absolument raison, toute connaissance reste à jamais deux fois impossible : elle l’est du côté de l’objet; elle l’est aussi du côté du sujet. Connaïtre, c’est dire d’une chose qu’elle ἃ telle essence, telle qualité ou tel mode. Or, si tout s'écoule sans cesse, la nature n’enferme rien de pareil : au moment, par exemple, où l’on croit voir du blanc, iln'y

1. PLAT., Phileb., 2424, 2. Id., Tim., 498... — Cf. Ibid., 27% : … χαὶ τί τὸ γιγνόμενον μὲν ἀεί, ὃν δὲ οὐδέποτε... ; 38», 52" : τὸ δ᾽ ὁμώνυμον ὅμοιόν TE ἐχείνῳ δεύτερον, αἰσθητόν, γενητόν, πεφορημένον ἀεί...

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en ἃ déjà plus !. Connaître, c'est aussi arrêter sa pensée : autrement, celui qui essaie de percevoir devient un autre à l'instant même où commence son action, celui-là un autre; ainsi de suite à l'indéfini, sans que la perception puisse jamais avoir lieu. Or, si tout s'écoule sans cesse, la pensée fait partie du tourbillon universel et n’y trouve pas plus de repos que les éléments physiques ?.

Α plus forte raison n'est-1l pas possible d'expliquer, dans l'hypothèse ionienne, l'éternité des propositions scientifiques. Elles ne règlent pas seulement l'heure présente; elles s'étendent à l’avenir; elles s'étendent au passé : il n’est aucune portion du temps, si petite qu’elle soit, qui déborde leur infrangible réseau. Et quand même la nature sensible viendrait à disparaitre tout entière, elles n’en demeureraient pas moins aussi précises, aussi impérieuses, aussi indéniables qu'auparavant : ni les vérités mathématiques, n1 les principes de la politique et de la morale n'auraient à souffrir de ce cataclysme universel ὃ, Comment rendre compte de cette lumière qui domine toutet ne se supprime pas, comment interpréter l’essentielle indestructibilité du savoir, s’il n’y a rien au monde que de fluides et mobiles sensations?

De plus, l'être qui change ne porte pas en lui-même sa raison suffisante. Tout ce qui nait suppose une cause qui en suppose une autre; ainsi de suite. Mais on ne peut remonter à l'infini vers le passé; autrement, rien ne s’expliquerait intégralement, rien ne serait intelli-

1. PLAT., Cratyl., 4405 : ἀλλὰ μὴν οὐδ᾽ ἂν γνωσθείη γε ὕπ᾽ οὐδενός. Ἅμα γὰρ ἂν ἐπιόντος τοῦ γνωσομένου ἀλλὸ χαὶ ἀλλοῖον γίγνοιτο, ὥστε οὐκ ἂν γνωσθείη LA

2. Id., Ibid., 4402-b. — Voir aussi, sur ces deux points, Theæt., 181°- 189}, 3. Id., Lach., 198c+; — Gorg., 4825 :Ὁ τὶς, à δὲ φιλοσοφία ἀεὶ τῶν αὐτῶν; --

Men., 812€, 862b; — Phæd.,103b<, 1047.

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cible, Il faut qu'il y ait, à l’origine, des causes qui ne solent pas causées, qui ne relèvent que de leur propre essence et par là même ne changent pas?.

De quelque côté que l’on envisage le devenir, qu'on l'examine par rapport à la pensée ou bien en soi, l’on aboutit toujours à la même conclusion : il existe, par delà ce qui se meut, des principes essentiellement immuables.

Non seulement l'être sensible est multiple et changeant; mais encore il n'atteint jamais la plénitude de son idéal : il demeure toujours inachevé. Il n'y a pas d’unités dans la nature qui soient entièrement égales les unes aux autres”. On n'y trouve pas de figures non plus dont l'exactitude ne laisse rien à désirer“ : tous les triangles, tous les cercles et toutes les sphères qui se réalisent dans la matière, ont du manque ou de l'excès par quelque endroit. Où trouver une chose grande qui ne devienne petite, et une chose petite qui ne devienne grande, dès qu'on les compare à d’autres objets? où trouver un beau visage qui ne garde encore quelque laideur, et des actions si belles et si bonnes qu’elles n’en- | veloppent plus aucun venin d'injustice*? Le ciel lui- ἢ même n'échappe pas totalement aux atteintes du dé- * sordre, si admirable d'harmonie qu'il puisse être : la

forme des astres, leurs intervalles et leurs mouvements

1. PLAT., Tim., 28% : Πᾶν δὲ αὖ τὸ γιγνόμενον ὑπ᾽ αἰτίου τινὸς ἐξ ἀνάγχης γί-

γνεσθα: παντὶ γὰρ ἀδύνατον χωρὶς αἰτίου γένεσιγ σχεῖν ; --- Ibid., 28° ; — Lois, X, 8945, Platon, dans ce dernier texte, veut prouver lapriorité de l'âme. Mais sa prémisse va plus loin de sa nature. L'âme n'est pas encorele premier principe; ce n'est que le premier principe du mouvement, τῶν ἀλλοιούντων πρῶτον. — Il est bon de remarquer aussi que c’est dans le Timée et les Lois qu apparaîit pour la première fois et d’une manière expresse l'idée sur laquelle Platon se fonde ici, et qu'Aristote reprendra pour s'élever jusqu'au moteur immobile. Elle est cependant à l’état de postulat dans le Phédre (245c-), et même dans le Phédon (725-96).

2. 1d., Rep. VI, 510", 5102-b; VII, 532°-534°. . Id., 1brd., NU, 5265: — Phileb., 564.

. Id., Phileb., 56%-57*; cf. Rep., VI, 527°.

. Id., Phæd., 145-75"; — Rep., NV, 479%.

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ne s'adaptent que d’une manière approximative aux proportions mathématiques qu'ils tendent pourtant à réa- Liser *. |

Tout est riche et pauvre à la fois dans la nature, comme le fils de Poros et de Pénia; tout s'y mélange de fini et d'infini, de bien et de mal. La perfection ne s'y montre nulle part; et cepensant 1] faut que la perfection soit : l’imperfection la suppose et n'en est que la dégradation. Tout ce qui a de la sagesse postule la Sagesse; tout ce qui ἃ de la vertu, la Justice ; et tout ce qui est beau de quelque manière, la Beauté. Car 1] faut, en chaque chose, arriver à une cause première qui, ne dépendant que d'elle-même, soit l'acte plein de son possible : il faut, en chaque chose, remonter jusqu'à l’absolu?.

Il y a donc, par delà les sensations, des réalités qui sont à la fois unes, immuables et parfaites. Et voilà [65 « idées »$.

Mais leur existence ne se fonde eucore que sur des preuves indirectes. Dans le Phédon, le problème se simplifie : Platon y fait des idées l'objet immédiat de notre intelligence. D'après ce dialogue, nous ne les dé- - gageons pas des données empiriques, elles nous viennent tout droit de la conscience sous le choc de la sensation : nous y pensons, à propos des objets extérieurs, comme on pense à un ami en voyant une lyre qui lui appartient. Par exemple, le spectacle des choses belles évoque en nous la notion de beauté. Or, qu'est-ce que la beauté?

1, PLAT., Rep., VII, 5805,

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