LA SERVANTE
Mais, madame, il est déjà ici; il vient de passer la porte.
AQUILINA
Eh bien, fais-la lui repasser. Vous êtes sotte, étourdie; vous n'êtes bonne à rien. S'il ne veut pas s'en aller, mets le feu à la maison et brûle-nous tous les deux; j'aimerais mieux trouver un crapaud dans mon assiette que ce vieux et hideux animal dans ma chambre, la nuit.
(Antonio entre.)
ANTONIO
Naqui, Naqui, Naqui... Comment ça va-t-il, Xaqui? Allons, dépêchons-nous, me voilà arrivé, petite Naqui; il est plus d'onze heures; il est tard. En conscience, il est bien temps de se mettre au lit, Naqui. M'entendcz-vous, Naqui? Naqui, Aquilina, Lina, l-ina, Quilina, Quilina, Quilina, Aquilina, Naquilina, Naquilina, Aqui, Aqui, Naqui, Naqui, ma reine, Naqui!... Il faut se mettre au lit. Allons, ma pouponne, ma friponne... mon petit chat... je suis un sénateur.
AQUILINA
Vous êtes un sot, bien certainement.
ANTONIO
Cela peut bien être, mon cœur; mais je n'en suis pas
(i) Cf. Jean Lorrain, Le Crime des riches. L'histoire du banquier Sturse et fie la naine en brocart vert qui fait songer à un Véronèsé de la camelote.
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plus mauvais sénateur pour cela. Allons, allons, Naquil Meltons-nous au jeu, Naqui !
AQUILINA
Vous voudrez bien, seigneur, ne pas m'importuner plus longtemps, et me laisser seule: ne buvez pas trop, et retournez chez vous, monsieur.
ANTONIO
Chez moi, madame ?
AQOILINA
Oui, chez vous, monsieur. Qui suis-jeî
ANTONIO
Madame, autant que je le puis savoir, vous êtes ma... vous êtes... tu es ma petite Naqui, Naqui... Et puis c'est tout.
AQUILINA
Je vous trouve si résolu à m'importuner, que je veux en finir là-dessus en peu de mots; je vous hais, je vous déteste; vous me déplaisez; je suis lasse de vous, j'en suis malade. Allez vous pendre : vous êtes un vieux nigaud, impertinent, inutile et importun galant. Vous avez le chef branlant et le corps cacochyme ; vous aimez à vous mêler de tout, et si vous n'aviez pas d'argent vous ne seriez bon à rien.
ANTONIO
Bon à rien! Allons, dépêche-toi, c'est ce qu'il faut savoir. On n'a que soixante et un ans et l'on ne serait bon à rien? Voilà qui est parfait! (A la servante.) Allons, allons allons, mademoiselle la sotte, allez-vous-en pour le moment; allez je vous le dis; c'est notre plaisir et notre volonté d'être seuls pendant quelques instants... Hors d'ici, hors d'ici, quand on vous l'ordonne. (II la pousse au dehors el ferme la porte.) Bon à rien, dites-vous?
AQUILINA
Eh bien, à quoi êtes-vous bon?
ANTONIO
En premier lieu, madame, je suis un vieux et consêquemment sage; très sage, madame; entendez-vous cela? En
second lieu, faites attention que je suis sénateur, et que, lorsque je le trouve à propos, je puis faire des discours. Allons, dépêchons-nous, je vais faire un de mes discours au Sénat , et alors cela vous fera dresser les cheveux sur la tête.
AQUILINA
Qu"'ai-je à faire de vos discours au Sénat? Gardez le silence ici, et je vous en serai bien obligée.
ANTONIO
Ah! je puis te faire des discours aussi, mon aimable per sonne. Par exemple : Charmante cruelle I . . . (Il tire sa bourse et la secoue à chaque phrase.) Puisque mon mauvais destin fait que je vous trouve de mauvaise humeur contre votre serviteur... quoiqu'il soit un peu tard... j'espère qu'U n'est pas trop tard pour obtenir un bon accueil de mon cher amour. . . Voilà qui est pour toi, ma petite Naqui; Is^aqiii, prends cela... prends donc cela... je te dis de le g)rendre, ou je vais te le jeter à la tête.. . Comment! tu es ffehelle?
AQUILINA
Vraiment, mon illustre sénateur, je dois avouer maintenant que Votre Seigneurie est profondément éloquente.
ANTONIO
Très bien! Allons, assieds-toi, et pense à cela un peu.. . Assieds-toi, te dis-je... Assieds toi un peu auprès de moi, ma Naqui, Naqui. Allons, (11 s'assieJ.) dépêche-toi.. Bon à rien ?
AQDILINA
Non, monsieur, s'il vous plaît; je sais trop le respect que Je vous dois.
ANTONIO
Le respect! Comment, Naqui, toi debout et moi assis! n'est-ce pas le cas de dire avec le poète :
Est-ce la mode .
Que mari soit à l'aise et que femme s'incommode?
Allons, dépêchons... Tu ne veux pas t'asseoir?... Vous le voyez, grands dieux!... Vous ne voulez pas vous asseoir?
AQUILINA
Non, monsieur.
ANTONIO
Alors, il me paraît que vous me prenez pour un bœuf ; un bœuf grossier, le plus bœuf des bœufs, un vrai bœuf. Je n'ai donc qu'à me lever, à baisser la tête. Je mugis, je vous dis que je mugis, je mugis. Vous ne voulez pas vous asseoir, vous ne le voulez pas ? Je mugis !
(Il meugle comme un bœuf et court après elle.)
AQUILINA
Hé bien, monsieur, il faut s'y résoudre. (Elle s'assied.) A présent que Votre Seigneurie a été un bœuf, quelle bêle Votre Excellence veut-elle être ensuite?
ANTONIO
Non, je redeviens sénateur, et ton amant, ma petite Naqui, Naqui. (Il s'assied auprès d'elle)... Ah! crapaud, crapaud, crapaud, crapaud! crache-moi un peu au visage, Naqui ; crache-moi au visage un petit peu, rien qu'un petit peu; crachez donc, quand je vous l'ordonne, quand je t'en prie. Allons, allons donc. Est-ce que vous ne le voulez pas? Alors, je vais me faire chien.
AQUILINA
Chien, monseigneur?
ANTONIO
Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour que tu me laisse faire le chien, et que tu me traites un peu comme un chien... Allons, dépêchons... je le veux... Tiens, la voici.
(Il lui donne la bourse.)
AQUILINA
Bien, de tout mon cœur. Mais il faut que je supplie votre chienne de seigneurie de faire tous vos tours le plus tôt que vous pourrez, afin qu'on puisse se délivrer de votre mauvaise odeur et vous mettre à la porte comme vous le méritez.
ANTONIO
Ah, ah!. . . Il n'y a pas de raison à cela. . . Cela ne me fait pas peur, (lise met sous la table.) Ouah, ouah!...
<ll aboie comme un cbien )
Î(JG2 PLATUES ET MARBRES
AQUILINA
Doucement, doucement, monsieur, je vous prie; quand les chiens mordent, on leur donne des coups de pied, monsieur. Comme cela, voyez-vous !
ANTOKIO
Ah! de tout mon cœur. Va, donne-moi des coups de pied par-dessous la table, plus fort, plus fort que cela!... Ouah, ouah, ouah! Je vais te mordre les jambes. Ouah, ouah! Ah! elle donne de bons coups de pied.
AQULINA
Hé bien, il y a une autre manière d'en agir avec vous, et j'ai un instrument pour cela. (Elle prend un fouet.) Ah! vous mordez votre maîtresse, coquin. A la porte! chien, au chenil, ou l'on vous étranglera. Ah! vous mordez les jambes de votre maîtresse, drôle!
(Elle le frappe.)
ANTONIO
Ah! tu es trop aimable à présent, Naqui; finis, je t'en prie ; je ne veux plus être chien.
AQUILINA
Pas de caresses, ni .de dents : Allez-vous-en, ou bien je vais vous donner des coups de fouet. Ah! vous mordez les iambes de votre maîtresse, vilain 1 A la porte, hors d'ici, hors d'ici; au chenil, coquin; allez-vous-en!
(Thomas Otway, Vemse sauvée, acte III, scène l.\
Peut-être convient-il de rattacher à Valgolagnie active non seulement les meurtriers anthropophages, La Gala, par exemple, et les tueurs de filles qui ne sont pas des tire-laine (Philippe; 1865, Lesteven, « Espagnol de Montmartre », 1893), mais encore les empoisonneurs. L'inexplicable démence de la Brinvilliers portant des tourtes arsenicales aux pauvres de THôtel- Dieu, la furie d'empoisonnement que révéla
dans une mesure permise (car les nobles dames qui payaient à la Pilastre ou à la Voisin leurs poudres de succession descendaient de l'Olympe et tenaient de près à Jupiter), l'enquête de la Chambre ardente; les méfaits d'Hélène Jégado (1860), de Gesche Gottfried (Brème, 1832), de Marie Jeaneret (Genève, 1868), plus tard de Jeanne Weber, 1' « ogresse » dont l'immense docteur Doyen a décrit le curriculum avec une si lumineuse aurore, semant les désastres et les deuils, tuant sans profit ni raison, ne témoignent-ils pas d'un attrait sexuel plus ou moins larvé dans les actes de ces mégères? Pour donner le boucon à des misérables, pour braver la curiosité publique et les investigations de la justice, n'éprouvaient-elles pas une délectation plus vive que la crainte ou le remords?
Lacenaire disait : « Tous les pédérastes ne sont pas assassins, mais tous les assassins sont pédérastes. » Les fous erotiques ne sont pas tous, à coup sûr, des empoisonneurs; mais peut-être des empoisonneurs célèbres sont-ils plus ou moins tous des psychopathes de l'amour.
Les bouffons ne manquent pas ici :
Marie Alacoque, la sœur Nizette, Benoît Labre, les amateurs de la rue Duphot, la clientèle du café Roy (1888), du Scarabée (1900) et autres lieux où le consommateur achète à prix d'or la satisfaction d'être mécanisé, battu
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et larronné, sont justiciables moins de Swift ou de Juvénal que de Tabarin et de Gauthier-Garguille. On peut lire dans Carlier {Les Deux profititiitions , 1 vol., Dentu, 1889) — tous les anciens chefs de la Sûreté demandent aux casseroles des journaux de leur fabriquer d' « authentiques mémoires » — quelques historiettes assez vives. Un uraniste viennois demande, par la voie des petites affiches, des coltineurs de bonne volonté ; répondre bureaux du journal ; adresser à Monsieur V Amant de la Nature. La Princesse Salomé (1867), notable commerçant, riche, considéré, emploie à d'étranges passetemps les soirs de carnaval. Il va aux abattoirs, aux fabriques de Grenelle ou de Saint-Ouen. Dans les guinches mal famés, il recrute les souteneurs, les costauds les plus drus. Des poings démesurés, un visage bestial servent de recommandation. Quand la troupe est au complet, ils s'égaillent parmi les terrains vagues des /orti/s. Le maniaque appelle un des voyous qui tombe sur lui à poings rabattus et ne l'abandonne qu'après l'avoir exactement dévalisé.
A peine seul, avec de grands cris et des soupirs, « la Princesse » lamente son infortune : « Quel accident pleure-t-il, pour un jeune homme de si bonne famille! » Puis il fait tinter ostensiblement quelques pièces de monnaie au fond d'une poche secrète.
Paraît aussitôt un truand de renfort qui le pille et le houpille. C'est un concours entre les g-onses poilus. Ils mettent à rouer leur client, à
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débrider sa pécune la plus louable émulation. Leur manège se renouvelle autant de fois que la « Princesse » demande ses acolytes et dure jusqu'au bout du rouleau. Quant les gars musculeux ont suffisamment battu et grugé leur pratique, le moment vient de clore la séance. Avec beaucoup de pleurs et de quérimonies, « Salomé » emprunte au dernier de ses aminches de quoi payer un fiacre et, le lendemain, par la poste, retourne exactement cette petite somme : car, en affaires, c'est le plus exact des négociants.
Tel fut, pendant 1 '« orgie impériale », un des masques les plus divertissants du carnaval bonapartiste. Il ne semble pas que la République ait moralisé Paris. Les papiers publics, avec un cynisme digne des plus chevronnées maquerelles, offrent à leur quatrième page, « Annonces » et « Petite correspondance », un catalogue étoffé de toutes les ignominies (cf. la collection du Gil Blas, du Journal, etc.). Les filles donnent, avec leur adresse, un aperçu de leurs talents, ou bien, après fortune faite, sollicitent la main d'un officier dans le besoin, d'un gentilhomme que les « taches » n'incommodent pas ; un grec lance des appels de fonds pour « voyage en Péioponèse », offrent la moitié de la recette au banquier sans scrupule. Viennent les masseuses, les chiromanciennes, les maisons interlopes de modes et de parfumerie, celles où, pourvu de quelques louis, un pérégrin peut aimer à l'heure, ou à la course, comme on prend une voiture^
acheter de fausses vierges, des éphèbes ou des mâles, recevoir ou donner toute espèce de nazardes et de flagellations.
Il ne paraît pas que la presse des autres capitales mette dans ces trafics beaucoup de retenue.
Ainsi on a pu lire, dans la Gazette de Berlin^ dans la Vossische Zeilung et dans le Journal de Berlin^ la note que voici :
Monsieur, Irente-trois ans, désire connaissance d'une dame qui s'inléresse aux œuvres de Sacher-Masoch. Y. 0. 1378. — Bureau du journal.
Une autre, plus laconique, mais non moins explicite, emprunte au romancier favori la teneur de ses offres :
Séverin cherche sa Wanda.
Sous la rubrique : « Mariages », un avis est rédigé en ces termes :
Monsieur, trente-sept ans, caractère faible, épouserait dame impérieuse, autoritaire, etc.
La Vossische Zeitung^ aux annonces pédagogiques :
Institutrice sévère demandée pour grands garçons. Oa voudrait une dame connaissant à fond la discipline anglaise.
Il paraît que la Wanda ne se fît pas attendre» car le même journal publiait, peu de temps après, une lettre du jeune homme au comble de ses vœux :
Ma sévère maîtresse, j'ai trente-quatre ans ; je suis un garçon mal élevé qui a besoin qu'une gouvernante impérieuse le redresse. Sachez, en outre, que je suis très gai, très enjoué, d'humeur pétulante et que nul, jusqu'à présent, ne réussit à me dompter.
Je désire, cependant, être châtié quelquefois par une main des plus rudes.
Serez-vous capable de me soumettre? Je suis fier et ne me rendrai pas volontiers. Je m'insurge contre l'autorité; je n'endurerai point, sans révolte, vos essais de domination. Votre lâche ne sera donc pas facile ; mais soyez sans crainte, et vous verrez alors ce qu'il vous est possible de tenter en ma faveur. Cela dit, si vous croyez pouvoir assumer la charge d'un enfant indisciplinable, le mettre à vos pieds et le dompter à coups de fouet, veuillez, je vous prie, m'en aviser au plus tôt, — Votre humble garçon mal élevé.
Il paraît que la deuxième lettre donna contentement au Séverin inoccupé. La Wanda pouvait faire les délices du masochiste le plus exigeant. Son nouvel abonné chante leur épithalame, se réjouit à l'expectative des affronts et des coups.
Il expose à la « déesse impitoyable » les détails de la réception qu'il en espère : quelques souf'Ilets, par manière de hors-d'œuvre; puis, le visiteur (qui ne partage point l'avis de la comtesse de Pimbêche) demande à être lié de la façon la plus étroite. Il opposera une résistance furieuse; mais que sa déesse le ligote, pieds et poings, dût-elle se faire assister par une demidouzaine de p... Il veut ensuite qu'on implante avec des épingles un ruban sur ses bras et sa poitrine (à l'inverse du Vieux Loufoque, de Forain, Courrier Français, 1889). Gela fait,
qu'on le cingle à coups de garcette jusqu'au temps que la peau se vulnère et que le sang dégoutte sur le parquet.
Tels sont, brièvement indiqués, les principaux aspects de la folie algolagnique. On a dû toucher à l'horreur et provoquer le dégoût. Mais l'honnêteté d'un pareil discours se tonde sur la licence même. Il est permis de dire crûment les hontes et les forfaits dont se délecte l'hypocrisie abominable des riches, des ventrus. Voilà ce qu'imposent à leurs victimes les acheteurs de prostituées, dans les bagnes, les Sodomes, les cloaques et les ergastules où, sous ses maigres haillons, la Faim demande au Viol une aumône exécrée.
La lucarne fumeuse de Lysisca, l'odeur du lupanar, le méphitisme des haleines, le remugle de chairs, de liqueurs spiritueuses, de cosmétiques rances et de tabac invétéré se mêlent aux vapeurs du sang, aux miasmes du charnier. Comme une bête férue à mort, la Luxure brame et pleure au fond de sa couche homicide. Qu'importe! sur la bourgeoisie ordurière — cadavre nauséabond et maquillé — sur la ruine des civilisations démentes, sur la névrose du riche qui se plaît aux étreintes carnassières de Yalgolagnie, sur la déréliclion des pauvresses qui « travaillent en chemise ))^ l'amour sauveur épanouit son allégresse — tel un arbre d'avril sur les bords d'un cloaque. La terre est verte
comme un jeune espoir. Dans le ciel bleu passent des nuées de tourterelles. Des effluves de miel imprègnent l'air plus doux. Les filles de quinze ans suspendent à leur chevelure des grappes de lilas. Par l'enclos ténébreux où l'herbe fait aux morts un linceul d'émeraude, les couples ingénus se baisent à pleines lèvres. C'est la Caverne de Platon : ceux qui n'ont pu trouver le champ de leur désir, la glèbe hospitalière de joie et de beauté, cèlent au plus morne des nuits les stigmates dérisoires de leurs travaux perdus ; mais, loin des enchaînés et des ensevelis, baigné par des lueurs et des frissons d'aurore, debout sur la croupe virgilienne des coteaux, épris d'orgueil, d'harmonie et de lumière, un pâtre arcadien chante au soleil levant : « Tu souris sur des tombes, immortel Amour 1 »
Prison de la Santé, 27 janvier 1902.