CHAPITRE XIV ET DERNIER
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. . . E|le frappe les airs comme I0 glas funeste Qui demande aaz virants des larmes pour les morts, Alors qu'un froid cercueil est tout ce qui nous reste 0e cellt qui sourit à nos premiers efforts.
SBXTI0S Delacnat, Œuvre» inédite$.
Figurez-vous une anse resserrée entre deux montagnes^ dans laquelle une foule de bateaux bretons» aux voiles rouges et carrées, viennent aborder en s'échouant sur un beau, fond de sable d'une blancheur éblouissante.
Au fond, c'est la mer, dont, les flots bleus, après awir prolongé les contours de la baie, viennent mourir sur de fraîches prairies toutes coupées de haies de rosiers sauvages et d'aubépines en fleurs qui répandent au loin, leur parfum.
Çà et là quelques chênes séculaires soutiennent un toU de chaume couveit de jolies pervenches bleues et de clématitcsi qui pendent en longues guirlandes.
Pour aiùiacr ce passage, tantôt c'est uoe cbèvxc drcssco
PLl^ ET «PLOK ^71
mr ses pattes fie derrière, qui pdraît-suspenBue à ces festons ▼erdoyants:; tantôt «c'eét la mince chaiTette traînée par Ûe gran^ «bœiifs, et le cri rauque et continu de l'essieu, et la cbanson sauvage du 6Fagbubra8,^et Pallure rapide du monta- •gnard d'Arrès, qui monte à cru un He ces petits chevaux noirs au poil frisé, à l'œil saillant, aux jambes nerveuses, qui gravissent les mornes de la eôte avec autant de légèreté qu'un ehamois.
Puis, au milieu de cette colline, dont la pente est presque insensible, on voit les bâtiments consacrés à Saint-Jean-du- Doigt. Ici l'église gothique, avec ses arceaux et ses ogives, ses longues et frêles colonnes, ses frontons découpés à joUr comme une légère dentelle, contraste singulièrement avec le lourd clocher de jrfomb qui élève son faîte gris et terne au-4essus de la sombre vefdi»e dos mélèzes et des sapins.
'Les'tintBmentsredoUblés de toutes les clodhes de l'église de Saint-Jean annonçaient la cérémonie dont nous avons parlée un service funèbre pour Pâme de feu M. Barbe-Nicolas Kernok, propriétaire à Treheurel. Or, toute la population du canton, dont le digne vieillarè était adoré, avait quitté ses travaux pour venir rendre un dernier^hommage à son respectable bienfaitem*.
n fallait voii* quelle foule se pressait sous le porche de l'église, elles jeilnes fiHe3 au corset écarlate brodé de bleu, à la blan- 4)he coiffe, et les vieilles fenunes avec leurs capes, qui les cachaient, et les hommes avec leur barrette noire, d'oùs'échappaient de .long$ cheveiK qui tombaient jusque sur leur largo ceinture de cuir, où était passé \m large couteau.
Tout cela seheurtdit et devisait en attendaiit que les portes 'ftisent ourdies.
Bientôt arrivèrent ^Grain^e^Sël et maître Durand. A leui* aspect, toutes les têtâs «'inclinèrent; eux ne répondirent que 'par un sttlutiprotecteur à ces marques de. déférence.
'Bnfin, la porte 9^ivrit: cliacun se rua, «e heurta, se cou« <doiya,>et chacun fut casé.
Le soleil dardait joyeusement ses rayons dorés à travers les vitraux coloriés de la cbapdie, et venait réfléchir leurs mille nuances sur le banc de chêne noir et pdli, 'tout chargé de Jwttdgs BCHlptmes, sur lei))anc où js^épanouissait Kemok^ux
n PUR ET PLOK
jours solennels. Hélas! qu'il était bien! avec quelle dignité calme il étalait son immense jabot et son habit marron! avec quelle adresse il dérobait sa chique à l'œil du curé! avec quel air de componction il fermait les yeux, feignant de prier et de se recueilUr, alors que le prône du prédicant TaffeCtait de la plus agréable somnolence.
Et il fallait que le souvenir de cette figure vénérable fût en* core bien présent à la pensée de Grain-de-Sel et de M. Durand; car ils s'ai'rêtèrent immobiles devant le banc d'oeuvre.
— Je crois toujours le voir, — dit M. Durand.
— Et moi aussi, — répondit Grain-de-Sel.
Une rumeur sourde annonça l'arrivée de M. Karadeuc^ le desservant de la paroisse.
11 officia.
Après l'office, M. Karadeuc monta en chaire.
Alors les fidèles saisirent ce moment pour étemuer, se moucher, tousser, bâiller, soupirer, se tourner et se retourner.
Puis on fit silence... mais un grand silence!
Le prédicateur s'avança sur le bord de sa tribune, y étala des mains osseuses et velues; ses yeux brillaient sous ses épais sourcils roux, et sa bouche grimaçait un singulier sourire... puiâ il commença :
(( Mes chers frères, apprehendi te ah extremis terroB et a longin(iuis ejus vocavi te; elegi te, et non abject te; ne tir meas, quia ego tecum sum, »
Comme l'auditoire se composait de bas Bretons renforcés^ cet exorde fit peu d'effet.
« Oui, mes frères, ce qui veut dire : Je t'ai pris pai' la main pour te ramener des extrémités de la terre; je t'ai appelé des lieux les plus éloignés; je t'ai choisi, et je ne t'ai pas rejeté; ne crains rien, parce que je viens à toi.
» Or, mes frères, ces pai'oles peuvent s'apphquer au va> tueux, au digne, au respectable vieillard que nous pleurons tous... en im mot, à Barbe-Nicolas Kemok, ancien négociant. »
Ici M. Dm-and donne un premier coup de coude à Grain-de- Sel, qui, se prenant le nez entre le pouce et l'index, laisse échapper une espèce de mugissement sourd et de rire étouffé.
c( Hélas! mes frères^ reprit le curé^ cet ancien négociant^ ce
Kemok; c'était aussi un agneau éloigné du.bercail! Cet agneau était aussi dans des pays éloignés... et la Providence Ta pris par la main. »
— Par la patte, dit le vieux Durand.
— Comparer le capitaine à un agneau! — répondit Grainde-Sel en mettant sa toque devant sa figure.
Le prédicateur continua nonobstant.
« La Providence, mes frères, lui a dit aussi : Elegi, non aJbjeci t«... Je t'ai choisi, et je ne t'ai pas repoussé, quoique ta vie ait été agitée. »
— 11 appelle ça agitée, — murmm'a Durand en donnant un second coup de coude à Grain-de-Sel, qui riposta avec la même énergie, c'est-ànlire d'une force à enfoncer deux côtes à l'excharpentier-chirurgien-canonnier. Oh ! ils se comprenaient.
flt ... Oui, mes frères, agitée. Mais après avoir navigué sur une mer orageuse, la poupe de son esquif atteignit im rivage de paix et de repos. »
— La poupe! ça parle marine! — dit Durand d'un air méprisant; la proue donc, la proue, sacristain!
Le curé jeta un regard d'indignation sur Durand et répéta avec obstination :
« Mais la poupe de son esquif atteignit enfin le rivage de paix et de repos, où ce vertueux, ce digne, ce respectable, cet angélique vieillard fit épanouir la fiem* de la bienfaisance et de la religion. »
— Est-il bête, ce curé ! — murmura Grain-de-Sel.
— Bête comme un hareng, — répondit Durand en haussant les épaules.
«... Ainsi, mes frères, reprit le prédicateur, unissez-vous à moi poir remercier le Roi des rois de ce qu'il a coiu*onné celui que nous pleurons d'une des aiu*éoles de son éternité. »
— Amen, — répondirent les assistants.
— Dis donc, Grain-de-Sel, vois-tu le capitaine Kernok coiffé d'une auréole? — dit maître Durand.
Mais Grain-de-Sel ne l'écoutait plus, car le curé était descendu de la chah'e pour se diriger vers le cimetière où repor sait Kernok; iLs arrivèrent devant sa tombe.
La figure de Grain-de-Sel devint sombre <el sévère, il tena?
sa toque dans ses deux mains pendantes^ et Durand liû serrait le bras en s^essuyant les yeux.
Alors le curé dit quelques prières, qui furent répétées en chœur par les assistants agenouillés, puis tout le monde se retira.
D\u*and et Grain-de-Sel restèrent seuls.
Et le soleil avait déjà disparu depuis longtemps derrière les montagnes de Tregnier, que les deux amis étaient encore assis près du tombeau de Kernok^ mu0l9 et pensifs, la tête cachée dans leurs mains.