CHAPITRE II
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Madrid , quand tes taureaux bondissent, Bien des blanches mains applaudissent, Bien des écharpes sont en jeu.
A. DE Musset,
Espagne ! Espagne ! que ton soleil se lève pur et brillant ! Déjà Santa-Maria est baignée de flots de lumière; les mille fenêtres de ses maisons blanches scintillent et flamboient, et les orangers parfumés de l'Alameda semblent couverts de feuilles d'or. Au loin, c'est Cadix, enveloppé d'une vapeur chaude et rougeàtre, et là, sur le sable éblouissant de la plage, de grandes lames bleues et transparentes viennent dérouler comme un long feston de diamants lem* écume étincelante des feux du solotl ; et puis, dans le port ce sont des myriades de felouques, de balanceUes, dont les flammes se déploient, soulevées par uîie légère brise qui circule en sifflant dans les cordages. C'est la fraîche senteur des algues marines , le chant des matelots qui déploient les larges voiles grises, encore humides de la rosée de la nuit, le tintement des cloches de l'église, le hennissement des chevaux qui bondissent en s'élançant dans les prairies verdoyantes qui s'étendent derrière la ville... Tout enfin est bruit, parfum et lumière.
Et l'empressement causé par l'annonce d^ine course de taureaux qui devait avoir lieu le jour même à Santa-Maria augmentait encore ce tumulte. Presque toute la population des villes et des viQages environnants encombre les chemins. Là, des calèches rouges , couvertes de riches dorures , volent en-
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irainées par ua cheval rapide dont la tête est Q\i^é^ i^ plumes bigarrées et de clochettes qui résonnent au loin ; ici, le pavé tremble et ^émit sous les pas de huit mulets dont le^ harnais resplendissent de chiffres et d'a;*moiries d'argent, et qui conduisent à grand'peine un coc)ie lourd et ip^issif entouré par la magnifique livrée d'un grand d'Espagne, et prér cédé par des coureurs couverts de moire et de tresses écia* tantes.
Plu3 loin, c'est l'ali^i^ presse ei musmu^ 9u paysan ^^* kms. De par tous les saints d'Aragon, qu'U est bi^n ayec S09 amoureuse fsii croupe et spp beau costumée brun tou^ brodé de soie noire et dou^é d'incarnat 1 Ë( ces milliers de petits bpur tons d'or taillés à jour qui serpentent le long de la cuisse et viennent s'arrêtei* au-dessus de ses çi^êtr^s de chamois I Comm^ son pied s'appuie ferme dans son large étrier |[pauresque! Mais on ne peut voir sa figure, ç^r elljs est presque voiléjs p^ U, mantille de son A^dalouse.
Par saint Jacques, le joli couple! cpnune elle l'étreint de ses deux bras, et que les manches yeiies de son nionillo se dessinent ayec gi*âce sur la couleur sombre de la veste de 90U am^it! Quel feu dans ces prunelle^ qui scintillent sous ce| épais sourcils noirs! Vrai Dieu! quels regards! quelle tailla souple ! et que la Vierge bénisse cette complaisante basquine aux longes franges de satin, qui laisse yoir une jambe fine et ronde et un pied d'enfant !... Trois fois bénie soit-elle, car on a vu un oioment la jaiTetière blei^e qui attache et son bas de soie , et le petit poignai d de Toscane qu'une véiitable Andalouse ne quitte jamais!
En avant! Lem* bon cheval bai s'est élancé : sa crinière noire tressée de rubans incarnats flotte sui* son cou nerveux, et l'écume blanchit déjà son mors et ses brillantes bossettes. En avant, jeune garçon ! que ton éperon presse le fianc de ta monture, car ta brune aipi longs sourcils, toute trpmbjante de ces bonds précipités , te serrei^a violemment contre son coeiu*, et tu en sentiras les battements; et ses cheveux caresseront ton front, et son souffle bi-ûlera ta joue !
Par saint Jacques, en avant, jeune couple, et disparaissez aux yeux jaloux daps ce nuage de poussière ^ovéQ f
Maïs voilà la porte de Santa-Maria. Tout se presse et se heurte : ce sont des cris confus de douleur et de joie; hommes^ femmes, vieillards, enfants, sont là immobiles, attendant avec angoisse le moment de la course. Enfin les barrières s'ouvrent, le peuple se précipite , et en un instant les immenses galeries qui entourent l'arène sont remplies de spectateurs haletants de désir et d'impatience.
— Place ! place à l'alcade , à la Junte et à monseigneur le gouverneur! Devant eux marchent les miliciens de la ville avec leiu^ longues carabines ; puis les sergents , qui sonnent de leurs clairons , et portent des bannières jaunes et rouges oïl sont brodés les lions des Castilles et la couronne royale.
- — Place, place à la Monja! car ceci est la première et la dernière fête à laquelle la pauvre jeune fille assistera. Aujourd'hui elle appartient au monde , demain elle appartiendra à Dieu : aussi, aujourd'hui eUe est éblouissante de pierreries, sa robe est toute luisante de paillettes d'argent, et cinq rangs de perles entourent son cou d'albâtre ; encore des perles et des diamants sur ses bras blancs et potelés, encore des perles et des fleurs dans ses beaux cheveux noirs qui ombragent son front pâle. — Voyez, qu'elle est touchante ! comme elle regarde la supérieure du couvent de Santa-Magdalena avec amour et respect ! 11 n'y a pas un coup d'oeil pour ce spectacle bruyant et animé ; pas un sourire pour ce murmure d'admiration qui la suit, pour les hommages empressés de la plus haute noblesse de SéviUe et de Cordoue. Rien ne la peut distraire de ses saintes pensées. Orpheline, riche, on la donne à Dieu et puis à la supérieure de Santa-Magdalena. Ce cœur pur et naïf craint le monde sans le connaître, car on a voulu lui faire gagner le ciel sans combattre. Demain, suivant l'usage, cette épaisse cheveliu'e tombera sous le ciseau ; demain la toile et la bure remplaceront ces éclatants tissus; demain ^lle sera liée à jamais par un serment redoutable; mais aujourd'hui l'usage veut qu'elle assiste aux vanités et aux joies trompeuses de ce monde qu'elle ignore, comme pour lui faire un étemel et dernier adieu.
— Place donc ! place à la Monja, qui entre dans sa loge toute pavoisée et toute tendue d'étofie blanche semée de fleurs.
— Bravo ! les clairons sonnent, le signal est donné, les barrières s^ouvrent : un taureau s'élance et bondit dans l'arène ! C'est on brave taureau sauvage, né dans les forêts de San- Lucar; il est fauve; seulement une étroite ligne blanche serpente sur son dos. Ses cornes sont courtes, mais fortes et acérées, et il n'y a pas d'acier plus luisant et plus poli. Son cou musculeux supporte sans peine une tête énorme, et ses jambes sèches et nerveuses ne faibUssent pas sous le poids de son poitrail et de sa croupe, qui sont d'une largeur extraordinaire.
Quant à ses flancs, ils sont osseux, arrondis et retentissent sous les coups réitérés de sa longue queue, qui, en les battant, bruit comme un fouet.
Quand il entra, ce fut une explosion d'admiration à ébranler les montagnes de la Sierra, et les cris de bravo y toro! retentirent de toutes parts. — Lui, s'arrêta court, suspendit un moment les battements de sa queue, et regarda avec étonnement autour de lui... Puis il fit à pas lents le tour de l'enceinte qui séparait l'arène des spectateurs, y chercha une issue, et, n'en trouvant pas, revint au milieu du cirque, et là, commençant d'aiguiser ses cornes, y fit tourbillonner le sable au-dessus de sa tête.
A ce moment un chulillo se présenta.
— Que la Vierge te protège, mon fils! et fasse le ciel que ton bel habit de satin bleu brodé d'argent n'ait pas tout à l'heure une doublure rouge comme la banderole que tu fais voltiger devant les yeux de ce compère qui mugit et s'irrite î
— Bravo, chulillo, ta patronne veille sur toi! car c'est à peine si tu as eu le temps de te jeter derrière l'enceinte poiu* échapper au taureau, dont les yeux commencent à briller comme des charbons ardents.
— Mais, patience, voici venir le picador avec sa longue lance, et monté suir un vaillant cheval pie; son large chapeau gris est tout chargé de rubans, et il porte des espèces de bottes et de cuissards rembourrés pour se préserver des premières atteintes.
— Bravo, taureau f tu prends ton élan la tête baissée, tu te précipites sur le picador... Mais il t'arrête court en t'enfon-
çatit sa bonne lance au-dessus de l'épaule gauche. Ton sang ruisselle, tu mugis, et ta fureur redouble. Vrai Dieu! la coiirse sera belle!
— Par saint Jacques ! quel bond! quel mugissement ! bravo, taureau! le picador roule renversé; son vaillant cheval pie a le flanc entr'ouvert; ses entrailles sortent au milieu de flots de sang. 11 fait quelques pas... tombe... et meurt... Bien, mon compère aux cornes aiguës, bien! aussi tu entends résonner les trépignements et les cris d'une joie frénétique. Je le dis encore : vrai Dieu!... la course sera belle!
— Mais silence! voici les benderillas de fuego. Oh! oh!... tu t'accules le long de l'enceinte en foulant la terre et en poussant des hurlements horribles. Que sera-ce donc, mon fils, quand ce brave chulillo, que Notre-Dame protège! t'enfoncera dans le poitrail ces longues flèches garnies de fleurs et entourées de fusées et de pétards qui s'allument comme par enchantement? — Tiens, ne disais-je pas vrai !... Par l'àme de mon père, le chulillo est éventré! — Jésus! le beau coup de corne! — C'est sa faute, il ne s'est pas jeté de côté assez à temps. Bravo, taureau! que tu es noble et ûer, bondissant au milieu de ces flammes qui éclatent et se croisent! Ton sang se mêle au feu; ta peau frémit et craque sous les fusées qui seipentent, s'aiTondissent en gerbes, et retombent en pluie d'or; ta rage est à son comble, et les spectateurs ont fui de la première enceinte, craignant que tu ne la franchisses, et pourtant elle a six barres de haut !
— Enfer! le matador n'arrive pas! voici pourtant le moment. En trouvera-t-il un plus désirable? Jamais; car jamais la furie de ce compère n'atteindra un plus haut degré , et je parierais ma bonne escopette contre un fusil anglais que le matador y périra. — Sainte Vierge ! comme il tarde ! fais donc qu'il arrive bientôt.
— Mais c'est lui... le voici : c'est Pepé Ortis!
— Viva Pepé! viva Pepé Ortis!
— Ah!... il salue monseigneur le gouverneur et la Junte, et puis la Monja... 11 a ôté son chapeau, et l'on voit pendre sa résille rouge. Bon ! il fait ployer sa large épée à deiLx tranchants..* Jésus! que d'or sm* sa veste orange I j'en suis ébloui!
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DePor partout!... de For jusque sur les coins de ses bas et sur les bouffîettes de ses souM«*s de daim gris. Enfin le voilà dans Farène!...
— Tue le taureau poiu* moi^ mon amom*, lui crie une Andalouse au teint bruni et aux dents d'émail. — Par le Christ, ne souris donc pas ainsi à ta maîtresse!... Fuis, José, fuisi le taureau fond sur toi. — Mais non, José Fattend de pied ferme, son épée entre les dents, saisit une de ses cornes, et saute légèrement par -dessus lui. — Bravo, mon digne matador, bravo! aussi ramasse la fleur d'amandier que ton amoureuse t'a jetée en battant des mains.
Mais voici q}xe le taureau se retourne! Santa Carmen! mauvais signe! Il s'an'ête, ne mugit plus; ses jambes sont tendues, ses yeux en feu, et sa queue roulée en anneaux. Recommande ton âme à Dieu, José, car la barrière est loin et le taureau est proche. En avant I demoniol... en avant ta bonne lame ! — Jésus ! il est trop tard I Fépée se brise en éclats, et José, traversé par une corne du tam'eau, est cloué sur la balustrade! Je le disais bien, vrai Dieu! oue la course serait belle!
Ce furent alors des nuriemenis qe joie, et des cris d'une admiration convulsive, des cris à éveiUer des morts.
— Bravo, taureau! bravo!... s'écrièrent toutes les voix de la foule. Toutes?... non, une seule manqua, ce fut celle de la jeune fîlle à la fleur d'amandier.
Depuis longtemps pareille fête ne s'était vue : le taureau, encore excité par sa victoire, parcourait le cii^que en faisant des bonds effroyables, se ruait sur les restes sanglants du matador et du chuliUo, et des lambeaux de ces deux maladj'oits pleuvaient sm* les spectateurs! On était donc dans une cruelle inceilitude siu l'issue de la course, car la fin de Pepé Ortis avait singulièrement refroidi le zèle de ses confrères, lorsqu'un incident bizarre, inouï, rendit la foule silencieuse et stupéfaite d'étonnement.