CHAPITRE IX
Homicide point oe serai I Comm. de Dieu*
Pendant que le brave Massareo écrasait l'une des tartanes , Fautre, sortie de la passe de la Torre, naviguait avec habileté, malgré fes rafales du levante, dont la violence diminuait pour* taiit^sensiblement.
11 n'y avait rien au monde de plus éblouissant que la petite chambre de ce navire, au mitieu de laqpielle deux convives étaient alors attablés. Un énorme globe de cristal fixé au plafond projetait une clarté vive et pure, qui se jouait sur une riche éiùSe turque, d'im bleu lapis, où l'on voyait brodés de
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beaux oiseaux rouges qui déployaient des ailes dorées^ et tenaient entre leurs pattes d^argent de longs serpents aux écailles vertes comme des émeraudes^ enfin un divan de satin brun faisait le tour de cette pièce^ qui formait un carré long.
Au centre^ et proche du divan^ s'élevait une table servie avec une recherche et un goût exquis; mais, au lieu d'être soutenue par des pieds^ quatre légères chaînes de bronze la suspendaient au plancher, dans la crainte du mouveâient du tangage et du roulis. Le tintiUa de Rota, le xérès et le pacarète étincelaient dans de précieux flacons de cristal dont les mille facettes réfléchissaient une lumière changeante et colorée comme les nuances du prisme, tandis que les raisins de San-Lucar, aux grains violets et veloutés, les figues noires de Médina, les grenades de SéviUe, que le soleil avait fendues, et les oranges longues d'Altrava, s'élevaient en pyramides élégantes dans des corbeilles tressées d'un léger filigrane de vermeil, telles qu'ion en voit à Smyrne; puis le tinge éclatant de blancheur était, selon la mode orientale, traversé en tous sens par de brillants dessins brochés d'or et de soie.
Seulement de simples bouteilles d'un verre brun, au col long çt étroit, au bouchon goudronné et fixé par des liens de fer, des bouteilles enfin qui sentaient la France et le Champagne d'une lieue, contrastaient singulièrement avec le luxe et l'appareil tout asiatique qui régnait dans cette pièce.
Et c'était bien du Champagne, car deux coupes coniques et cyhndriques, qui se dressaient siu* leur large pied de cristal, venaient d'être glorieusement rempUes, et la liqueur rosée qui pétillait, scintillait, éleva bientôt sa mousse frémissante bien au-dessus des bords du verre,
— Attention, commandant, la marée monte!
Ainsi disait le jeune honune imberbe qui conmiandait cette tartane sosie, poursuivie avec tant d'acharnement et de malheiu* par les deux lougres gardes-cotes, pendant que le damné débarquait la contrebande du couvent de San-Juan au pied des rochers de la Torre...
La même tartane que le brave lago avait enlevée à Pabordage contre un bœuf et ses cornes, et dont son vaiUaut capitaine achevait la défaite à gi'ands coups de canon.
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— Commandant^ la marée baisse, et si vous n'y prenez garde, elle sera tout à fait basse dans une minute, — répéta l'enfant, et d*un trait il biuna ce qu'il appelait la marée, de façon que son verre fut à sec. — Que j'aime ce vin de France ! Car notre xérès et notre malaga, avec leur couleur d'un jaune wmhre, me semblent aussi tristes qu'un cantique chanté par une duègne; tandis que la teinte riante et rosée de ce Champagne me ravit d'aise. Vrai Dieu! c'est comme si j'entendais la Juana fredonner sur ma guitare un vif et fringant boléro. Ma foi, vive le vin de France, reprit-il en abaissant si joyeusement son verre sur la table qu'il le brisa. Ce bruit tira l'autre convive de sa rêverie, c'était le Gitano.
— La France! Fasillo, sur ma parole, c'est un digne pays!
— Pays de l'hospitalité, — dit Fasillo en absorbant un second verre de Champagne.
Le Gitano regarda, se pencha en arrière sur les coussins du divan, et partit d'un éclat de rire.
— Et de la liberté, — continua Fasillo avec le même geste.
Ici les éclats de rire du Gitano furent si violents qu'ils retentirent au-dessus du bruit de la tempête qui mugissait au dehors, et ils redoublèrent même à la grande confusion du pauvre Fasillo, qui le regardait d'un air mécontent et étonné.
Le Gitano s'en aperçut.
— Pardon, Fasillo, pardon, mon enfant; mais ta naïve admiration pour ce doux pays de France, comme on dit, m'a rappelé tant de choses ! . . .
Après un moment de silence, le Gitano passa rapidement sa naain sur son front, comme pour chasser une idée pénible, et dit en souriant :
— Maintenant que nous ne pouvons plus faire la contre- Ittnde, et que notre escadre est réduite de moitié, oii ironsnous, Fasillo?
— En Italie, commandant ! Comme ici, le soleil est chaud, le ciel bleu, les arbres verts; comme ici, les femmes brunes diantent sur la guitare et s'agenouillent devant la Madone ! »ns compter que plus d'une anse de la côte de Sicile offrirait M bon et sûr ancrage à votre tai^tane. Allons! le cap sur lltafie, conunandant.
— En Italie!... non, car les meurtriers y sont punis de mort, vois-tu, Fasillo!
— Dieu! vous, meurtrier! — s'écria l'enfant avec effroi.
— Écoute, Fasillo, j'avais quatorze ans; moi et ma sœur Sedlha nous conduisions mon père, qui marchait à peine, lorsqu'il tomba frappé d'un coup de carabine. C'était le fkoiit d'une sainte haine que nous portait un chrétien. Je n^avais sur moi que mon stylet; je m'élançai, poursuivis l'assassin, et l'atteignis près d'un rocher. Il était fort et vigoureux, mais le sang de mon pèi-e avait taché ma ceintm-e... et je Fégorgeai avec délices. Voilà comme je quittai l'Italie avec ma pauvre petite Sediha. Qu'aurais-tu fait, toi, Fasillo?
— J'am-ais vengé mon père, — dit l'enfant après un moment de silence expressif. Mais il reprit en soupirant : — Virons de bord, commandant, et allons en Egypte. On dit que Méhémet-Ali et Ibrahim accueillent les étrangers. AUons à Alexandrie...
— C'est une bonne ville qu'Alexandrie : c'est là que je débarquai en fuyant l'Italie. Un brave émir me recueillit avec ma sœur et m'envoya au collège, car il y a plus d'instruction et de collèges à Alexandrie que dans toutes les Ëspagnes^ Fasillo.
— Je vous crois, commandant.
— Là, j'appris la langue franque, l'espagnol, la science des chiffres, l'art nautique. Enfin on fit de moi un brave marin.
— Et par ma mère! on fit un brave marin.
-^ Au bout de six ans je commandais un )>rick qui rencontra le brûlot de Canaris, Fasillo.
Fasillo fit le salut militaire.
— Et ie revins dans le port pour me radouber, réparer les ravages du feiî, et recruter un nouvel équipage : ce qui arrivait toujours quand on rencontrait Canaris et son brûlot. On me reçut avec joie à Alexandrie. Vrai, c'est une joyeuse ville, surtout par un beau soir, quand le soleil se couche derrière les sables du désert, et qu'à dore de ses rayons le harem dç Jléhémet, les fortifications du vieux port, le palais de Pharaon et la colonne de Pompée. Alors la brise de mer rafraîchit l'air embrasé; les nègres ont étendu la tente rayée t>lei|
SUT la terrasse, et, couché sur un moelleux coussin, on attire la vapeur du tabac levantin, qui se parfume en traversant une eau de rose et de lilas. Et puis, une belle fiHe de Candie ou de Samos s'agenouille en rougissant et vous offre un sorbet glacé dans une coupe richement ciselée. Vous faites un signe, elle approche tout près, et, un bras passé autour de son beau cou, qui se penche, vous considérez avec insouciance cette tête d'ange qui se dessine comme une apparition iantastique au mUieu d'une fumée bleuâtre et odorante, qui, en tourbillonnant, s'élève de votre narghiléh au bout d'ambre. Les yeux de FasiBo briDaient certainement davantage que les facettes scintillantes des flacons de cristal : — Allons à Alexandrie, commandant! — s'écria-t-il en se levant à demi.
— A Alexandrie! qu'éprouverais-tu, mon cher enfant, si l'on t'asseyait sur la flèche aiguë d'un minaret au dôme d'étain qui s'élance dans les nuages ! flèche d'ailleurs étincelante et dorée, et qu'on te laissât dans cette gênante position jusqu'à ce que les corbeaux aient dévoré les prunelles de tes grands yeux noirs?
Cette proposition éteignit l'ardeur de FasiUo, qui remplit prestement son verre en souriant : — Virons donc encore de bord, conunandant.
— Oui, FasiUo, car tel est le sort qui m'attend en Egypte, si iamais le beaupré de ma tartane se dirige vers ce sol enchanté !
— Et pourquoi, commandant?
— Oh ! parce que f ai plongé cinq fois mon kangiar dans la gorge du bon vieil émir qui nous accueillit, ma Sedifia et moi, et me fit instruire comme im rabbin,
— Dieu du ciel! encore im meurtre! vous, meurtrier de votre bienfaiteur!
— II avait abusé de l'hospitalité donnée pour séduire ma sœur, et U ne pouvait la prendre pour femme. Qu'am-ais-tu fait à ma place, FasiBo?
Le jeune Espagnol cacha sa tête dans sa main,
— Et votre sœur? — demànda-t-iï.
— n me restait encore une dernière preuve d'aflection à bn donner, et ]e la lui donnd,
— Et laquelle?
186 PLIK ET PLOR
— Je Fai ixvée, FasiUo.
— Tuée! votre sœur aussi! vous, fratricide! Anathème!
— Enfant! sais-tu, en Egypte, quel sort attend une jeiine fille de ina caste qui a succombé, quand son séducteur est marié? le sais-tu? On la dépouille de ses vêtements et on la promène nue par la ville; puis on la mutile de la manière la plus horrible, on la revêt d'un sac, et on l'expose à la porte d'une mosquée, où tout homme, même im chrétien, peut la couvrir de coups, d'injures et de boue... Qu'aurais-tu donc fait de plus pour ta sœur, toi, Fasillo?
— Ainsi, toujours des meurtres, toujours! Cependant, malgré moi je l'admire, — dit Fasillo anéanti.
— Buvons, enfant ! vois, la mousse argentée frissonne et pétille. Buvons, et chassons les sombres souvenirs d'autrefois. A ta maîtresse, à la Juana et à ses yeux noirs!
Fasillo répéta presque machinalement :
— A la Juana et à ses yeux noirs!
— Fasillo, mais où allons-nous donc jeter l'ancre?
— J'y suis, en France, commandant; — et il montrait son verre à moitié vide. — Car, par la Juana, si les Français ressemblent à leur vin!...
— Juste, Fasillo, juste. Comme leur vin, ils éclatent, pétillent et s'évaporent.
— n n'y a poiulant pas là, j'espère, de minarets aux flèches aiguës, sur lesquelles on vous assoit, de mosquées où l'on insulte de jeunes filles, et de chrétiens qui abattent un vieillard comme un chevreuil. D'ailleurs, n'y avez-vous pas été, commandant?
— Oui, Fasillo.
— Et vous êtes resté longtemps dans ce beau pays?
— Fasillo, quand je quittai l'Egypte, je vins à Cadix, du temps des Cortès : j'offris mes services; on ne me demanda pas si je portais la croix ou le turban, mais on me fit manœuvrer ime bonne frégate de guerre, et quand on vit ce que je valais, on me la confia. Je fis quelques croisières heureuses, et surtout je parcourus la côte avec le plus grand soin. Plus tard, quand la sainte alliance eut reconnu par expei^ts que ton doux pays avait la fièvre jaune...
— Par Mina^ c^était bien une fièvre de liberté.
— Bien, Fasillo, ce fut im petit accès de liberté, court et rapide, que la sainte alliance arrêta vite avec quelque peu de poudre à canon. Belle victoire ! car tes compatriotes, qui iie tirent jamais sur im homme qui porte un crucifix, dwent abaisser leurs armes devant les croix, les bannières et les moines qui précédaient l'armée française, et s'agenouillèrent devant Fennemi comme au passage d'une procession. Aussi ce fut une victoire, ime victoire d'eau bénite, FasiUo. Moi, suivant un autre système, je laissais passer les tonsures et je tirais sur les soldats. Aussi, à la paix de Cadix, je fus condamné à mort comme franc-maçon , comimero , rebelle , hérétique, ce qui est tout un. Je m'échappai à Tarifa, où nous nous renfermâmes avec Yaldès et quelques autres hommes. On nous assiégea, et au bout de huit jours d'une vigoureuse défense, j'eus le bonheur de tomber mourant entre les mains d'un officier français qui favorisa ma fuite, et j'arrivai à Bayonne, de là à Paris.
— A Paiis, commandant, vous avez été à Paris ?
— Oui, mon enfant ; et là, vie neuve et singulière : je renoue connaissance avec im capitaine de navire que j'avais vu au Grand-Caire, au moment où il allait être décapité pour avoir levé le voile d'une des femmes d'un fellah. Je l'avais sauvé à bord de mon brick. Me trouvant en France, il voulut me témoigner sa reconnaissance, et me présenta chez un petit nombre d'amis comme un Égyptien proscrit par l'inquisition. Alors, ce furent de si vives et de si chaudes protestations d'intérêt que j'en lus ému, Fasillo. Bientôt le cercle s'agrandit, et chacun voulut m'entendre raconter mon existence malheureuse. Moi, je m'y prêtai; il est toujours doux de parler de ses malheurs à ceux qui vous plaignent, et il y a jusque dans l'infortune im misérable amom*-propre qui vous pousse à dire : "Voyez comme ma plaie saigne, voyez. Mais je fus cmeUement puni de cette vanité de souffrances, car je m'aperçus un jour qu'on me faisait bien souvent répéter mes malheurs. Plus défiant, j'étudiai ces âmes généreuses, j'écoutai les réflexions que faisaient naître mes aveux. Là, je pus apprécier l'espèce d'intérêt qu'on portait à un homme brise
par le chagrin. D'abord je fus accabié, depuis j'en aï ri. Figure-toi, Fasillo, qu'il leur fallait à tout prix des émotions neuves, comme ils disaient, et, pour en trouver, je crois qu'ils auraient assisté à l'agonie d'un moiu*ant et analysé un à un ses mouvements convulsifs. Or, à défaut de mon agonie^ ils exploitèrent le récit de mes maux; ils se plurent à faire vibrer ^chaque corde douloureuse de mon cœur pour voir quel son elle rendait. Oui, quand moi, les yeux étincelants, la poitnne gonflée de sanglots, je leur disais l'agonie de ma pauvre soeur et mes horribles imprécations quand je vis qu'elle était morte... morte pour toujours! eux disaient, en battant des mains : «Quelle expression! — quel geste! — Qu'il jouerait bien Othello ! »
Oui, qua^d moi je racontais mes combats pour l'indépendance de l'Espagne, qui m'avait proscrit; quand, mon exaltation africaine arrivant jusqu'au délire, haletant, je m'écriais encore : Liberté! liberté!... eux disaient : « C'est vraiment un bel homme! qu'il jouerait bien Brutus! »
Et puis, quand ils avaient assisté à cette torture morale qu'ils m'imposaient en exaltant mes souvenirs, ils s'en allaient froidement au bal, à leurs affaires, à d'autres plaisirs; car poiu* eux tout était dit : la pièce était jouée. Alors, je croyais me réveiller d'un songe, et je me trouvais seul avec mon ami le capitaine de navire, ûer de moi comme d'un tigre apprivoisé que l'on montre!
— Les infâmes ! — s'écria Fasillo.
— Non, Fasillo; ces braves gens cherchaient des distractions. I^e joui' est si long! et d'ailleurs de quoi me plaindraisje? ils ne m'ont pas sifQé; au contraire, ils m'ont applaudi. Que veux-tu? ma vie était mon rôle; car là comme ailleurs tout est rôle, amitié, com*age, vertu, gloire, dévouement.
— Oh! commandant! — dit Fasillo avec amertume.
— Tout, enfant, tout! même la pitié des femmes pour le malheur. Tiens, vois-tu, Fasillo, j'aimais avec passion une femme beUe, jeune, riche et brillante. Un soir, je m'étais glissé avant l'heure dans son boudoir, et, tapi deirière une glace, j'attendais. Tout à coup la porte s'ouvre, et Jcnny entre avec ime femme belle, jeime aussi. Bientôt vinrent les conli-
dences;' et comme son amie lui enviait mon amom', Jenny lui répondit : — Crois-tu pas que je l'aime? non, comtesse, non; mais il m^étonne et m'attendrit; il me fait peur, enfin il m'amuse. Que les lamentations d'un héros de roman sont pâles auprès de son désespoir; car, ma chère, quand je mets le pauvre garçon sur le chapitre de ses chagrins d'autrefois, il pleure de vraies larmes, et, le croirais-tu? j'en suis tout émue,
— ajouta-t-elle en riant à gorge déployée.
Vois-tu, Fasillo, elle avait tralii ses devoirs; elle s'était donnée à moi pour me faire jouer aussi tour à tour le remords, la fureur ou l'amour : j'en eus pitié, Fasillo. A boire, enfant!
— Voilà poin* l'hospitalité de France, comme tu disais; voici pour la liberté : — Un matin, mon ami le capitaine de navire vint ro'apprendre que ma présence à Paris était dans ié cas de rallumer le flambeau de la révolte en Espagne, et que^ si je n'avais pas quitté la France dans trois jours , je risquais fort d'être arrêté et conduit jusqu'aux frontières; de là... tu comprends ce qui m'attendait. Voyant mon embarras, Fasillo, ce brave homme, qui allait prendre à Nantes le commandement d'un négiier, me proposa de partir avec lui : j'acceptai, et dix jours après nous étions en vue du détroit de Gibraltar, Mon bon ami voulut bien relâcher à Tanger, où je restai quelque temps; là, un juif, Zameiith, affilié à une de nos sectes de l'Orient, un des chefs, me céda les deux tartanes avec leurs équipages de nègres muets; et toi, caro mio, pardessus le marché ; toi, pauvre aspirant de marine, qu'on avait pris à bord d'un yacht dont on massacra les passagers , tu t'attachas à mon sort, pauvre enfant ! — Tu aimes le damné, dis-tu ? bien vrai, tu m'aimes ?
Le Gitano prononça ces derniers mots d'un air ému. La seule larme qu'il eût répandue depuis bien longtemps brilla un moment dans ses yeux , et il tendit la main à Fasillo , qui la saisit avec une exaltation inconcevable , en s'écriant : — A la vie, à la mort, commandant !
Et ime larme aussi obscurcit le regard de Fasillo ; car tout ce qui impressionnait l'esprit ou la figure du maudit se reflétait chez lui comme dans un miroir.
Pourtant, quoiqu'il adoptât les idées du Gitano, ce n'était
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point la pâle et servile parodie de ce caractère saillant ; mais^ ce caractère résumant à ses yeux tous les traits qiil font lliomme supérieur^ il le copiait comme une belle âme copie la vertu. S^il voulait partager ses périls , c'est qu'il était mû par une espèce de fatalisme^ persuadé qu'il vivait de sa vie et qu'il mourrait de sa mort. Enfin cet homme bizarre était pour cet enfant passionné plus que pcre^ ami, maîtresse, c'était une croyance.
Et de fait, ce composé d'audace et de sang-froid, de cruauté et de sensibilité ; ce coup d'œil sûr et perçant du profond tacticien , joint à une promptitude d'exécution toujours justitice par le succès; ce langage tantôt chargé de couleiu^ orientales, tantôt dur et abrupt; ces vastes connaissances, ces crimes que l'on comprend et que l'on excuse, cet intérêt qui s'attache au proscrit, cette existence flétrie sitôt, les révélations amères de cette âme forte et généreuse, que le destin amène à prouver l'amour filial par un meiulre , et l'amour fraternel par un memire encore! enfin, la vue de ce réprouvé, grand de tant de malheurs, tout cela devait fasciner une tête ardente et jeune. Aussi le Gitano exerçait sur FasiUo cette inévitable et puissante influence qu'un homme aussi extraordinaire devait imposer à tout caractère exalté ; en un mot , Fasillo éprouvait pour lui ce sentiment qui commence à l'admiration et finit au dévouement héroïque.
— A boire, Fasillo, — reprit le commandant, dont le regard avait repris sa vivacité habituelle, — à boire; car je viens de te faire une longue et ennuyeuse confession, mon enfant; seulement songe à ne plus me reparler de tout ceci jamais , jamais. Tu sais ma vie maintenant. — Allons, à ta Juana!
— A votre Monja! commandant.
— Je l'avais oubliée , ainsi que mon projet d'escalade , car les murs sont élevés, Fasillo.
— Par le ciel, commandant, si les murs du couvent de Santa-Magdalena sont élevés, une flèche garnie d'un fil de soie lancée par une arbalète peut atteindre bien haut et retomber dans le jardin du cloître.
— Et puis, Fasillo?
-— Et puis, conunandant, votre Monja, qui a reçu le fil de
srae dont vous avez gardé un bout^ vous en avertit par un léger mouvement; alors vous attachez ime échelle de corde à l'extrémité du fil qui retombe de votre côté ; la jeime fille l'attire à elle y fixe l'échelle en dedans du mur^ comme vous en dehors/^et, par la Vierge ! vous pouvez, par une belle nuit, entrer dams le saint lieu et en sortir aussi facilement que je vide ce verre.
— Par mon kangiar, jeune homme, tu connais le fort et le faible de la redoute, et ma foi, j'ai bien envie...
A ce moment, un vieux nègre à cheveux blancs, le seul de l'équipage qui ne fût pas muet, descendit rapidement, s'élan^ dans la chambre, et interrompit le Gitano.
CHAPIÏRE X
i£ ncmiGB
.... Je n'y comprends rien, maître, il est démon cm sorcier; mon plaid rouge est devena noir, et j'ai ébréché ma claymore en frappant s\ir l'aile satinée d'un jeune cygne.
Wobd'Wok, AfttvXwit de BtUbom le bon fou,
— Eh bien ! Bentek, — dit le Gitano au vieux nègre, — que veux-tu? Pourquoi arriver ici en sautant et en te démenant conune un requin piqué par le harpon? — Mais Bentek, vivant au miUeu de son équipage de muets, avait fini par prendre la parole en horreur et en perdre presque l'habitude; aussi il ne répondit au damné que par le monosyllabe de poûn... poûni.,. qu'il accompagnait de gestes brusques et précipités. — Ah! j'y suis, — dit Fasillo; — le vieux cormoran veut probablement parler du canon.
Fasillo ne se trompait pas, car il achevait à peine cette phrase qu^un coup de canon éloigné se fit entendre, puis un second, puis un troisième. Enfin, on distingua bientôt une vive canonnade.
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C^étaient les braves de Massareo qui détruisaient l'autre tartane.
— Par les saints du paradis! — s'écria le bouillant jeune homme, — voilà du canon.
Le Gitâno écoutait silencieusement, pendant que Bentek continuait sans interruption ses poûn,,, poûn!.., et sa vive pantomime. Fasillo, lui, bouclant à la hâte le ceinturon de son sabre, y glissait son poignard et ses pistolets. Il avait déjà le p^cd sur la première marche de Fescalier du faux-pont, lorsque le Gitano, qui s'était replongé dans le duvet de son divan, lui cria : — Fasillo, à boire, mon enfant, et causons de la Monja et de Fescalade du couvent de Santa-Magdalena.
— A boire... causer... dans ce moment? — demanda Fasillo, confondu, en abandonnant le cordon de soie pourpre qui allait lui servir à monter l'escalier.
Le Gitano regarda fixement Bentek, et fit un geste dont le vieux nègre comprit toute l'expression, car en deux bonds il avait disparu.
— Oui, mon enfant, à boii-e dans ce moment; car, Fasillo, tu es comme le jeune et ardent savo, qui, ne distinguant pas le cri inoffensif de l'alcyon du cri de guerre du tarak, étend ses ongles et aiguise son bec pom* soutenir un combat imaginaire.
— Comment!...
— Écoute attentivement ce bruit, et tu entendras qu'on ne riposte pas à cette canonnade; si tu n'étais pas là, si tu n'avais pas été forcé par ce levante d'enfer d'abandonner la pauvre sœur de ma tartane, qui, toute désemparée, flotte maintenant au gré des lames comme le nid désert d'un goéland; si tu n'étais pas là, te dis-je, caro mio, je ne resterais pas étendu sur ce sofa, car je craindrais pour toi. Ainsi, calme celte ardeur, Fasillo; c'est assurément quelque navire qui périt et demande du secours. Il s'adresse mal, Fasillo; ce que j'ai fait pour toi hier, je ne l'eusse fait ni ne le ferai jamais pour personne.
— Je vous dois la vie une seconde fois, commandant; sans vous, sans la vague qui m'a }eté siu* votre passage, j'étais englouti avec le malheureux canot que je montais en nféloignant de ma tartane.
— Pauvre enfant, tu avais pourtant manœuvré avec une rare adresse pour emmener ces deux pesants gardes-côteà loin de la pointe de la Torre, pendant que j'y débarquais la contrebande du tonsuré. — Mauvaise nuit pour lui, Fasillo; aussi, pourquoi a-t-il blasphémé. . . — le bon Dieu l'a puni, — ajoutat-il en riant et en vidant son verre.
— Par Pâme de ma mère, commandant, votre seconde tartane marchait comme une dorade : quelle légèreté I elle eût viré de bord dans un verre d'eau. Hélas ! qu'en reste^t-il, de ce fin et joli navire, maintenant? rien... que quelques planches brisées ou accrochées sur les roches.
— J'arrivais donc bien à propos, Fasillo?
— Dieu du cie} l commandant, j'étais démâté de mon grand mât, de mon beaupré; les trois quarts de mon éqidpage avaient été emportés par les lames, et mes pompes ne franchissaient plus la voie d'eau; hélas! il me fallut bien abandonner le bâtiment, qui peut-être est déjà coulé tout à fait. — Eu ce moment, le bruit de la canonnade devint si distinct que le Gitano s'élança sur le pont, suivi de Fajsillô.
La nuit était noire et épaisse, et le damné, se trouvant au vent dii lougre de Massareo, qui tirait du côté opposé, avait pu s'approcher sans être vu, la lueur des coups de canon n'éclairant que la carcasse du navire sur lequel on pointait.
Le damné laissa porter encore un instant, ût éteindre tous les feux, et mit en panne à ime demi-portée de fusil du gardecôte, qui canonnait, canonnait, et dont l'équipage, attentif, était groupé sur les bastingages. On entendait parfaitement la voix de lago et le conmiandement du brave Massareo.
— Par }e ciel, c'est la coque de l'autre tartane que ces chiens font couler! — s'écria Fasillo à voix basse, en montrant au Gitane les débris du pauvre bâtiment, qui était éclairé par chaque volée et commençait à s'abîm<er. — Feu sur eux, commandant, feu!
— Silence, enfant, — répondit le damné. Et il emmena Fafiillo dans sa chambre, où il fit aussitôt descendre Bentek.
On sait qu'après la vaillante expédition de lago contre le bâtiment qui avait im innocent bœuf pour tout défenseur, on sait que, revenu à bord, le digue Uevfteoant de la Châsse ^
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saint Joseph avait décidé le capitaine Massareo à détruire la tartane, espérant par là effacer les traces de son mensonge.
Sa voix aigre et criarde dominait surtout à bord du lougre espagnol. — Allons, courage, mes fils! — disait-il; — Dieu est juste, et, par son assistance et la mienne, nous allons être déliviés de cet infernal Gitano.
— Gomment! — demanda Fhonnête Massareo, — vous êtes donc bien sûr, lago, que le danmé est au nombre des morts ?
— Où voulez-vous qu'il soit, capitaine? Ce n'est pas avec mi pareil temps que l'on peut se sauver à la nage d'un bâtiment qui sombre. — Mais écoutez, j'ai voulu vous ménager une sm*prise, — dit lago, s'apercevant que la tartane s'abîmait à vue d'œil : —j'ai la certitude que le damné était au nombre des blessés, je l'ai terrassé et garrotté.
— Toi ! — dit Massareo d'un air plus que dubitatif.
— Moi! — répond lago avec ime inconcevable insolence.
— lago, si tu peux me donner mie preuve de ce que tu avances, par l'orteil de san Bemardo ! la douane et M. le gouverneur de Cadix te donneront plus de piastres qu'il ne t'en faudra pour armer et équiper un bon trois-mâts et faire les voyages du Mexique.
— Une preuve, capitaine; quand ce ne seraient que ces horribles hurlements que l'on entend... tenez... un honmie ordidinaire parle-t-il de cette façon-là? qui voulez-vous que ce soit, si ce n'est le damné?
C'était encore le malheureux bœuf, qui, pressentant sa fin, mugissait à faire trenibler.
— Le fait est, lago, — reprit le capitaine en frissonnant, — que ni vous ni moi n'appellerions au secours de cette manière.
— Et si vous l'aviez vu, le maudit, — reprit lago, — quand je lui plantai deux balles dans le côté : si vous aviez vu le monstre, comme il se débattait ! mais, par les sept douleurs de Notre-Dame, son sang était noir, noir comme du goudron, et sentait si tort le soufre que Bendito a cru qu'on brûlait des mèches dans la cale.
— Sainte Vierge, ayez pitié de nous, — dit le bon Massareo, intéressé au dernier point; — mais pourquoi avez-vous autant tardé à nous donner ces détails?
Comme une volée partit en même temps cpie la question du capitaine^ lago n^eut pas l'air de l'avoir entendue, et reprit avec une imperturbable impudence : — Je le vois encore, capitaine, habillé tout de rouge, le scélérat ! avec des têtes de mort brodées en argent, et puis une taille... huit pieds et quelques pouces; des épaules... des épaules larges comme Vavrière du lougre, et puis une barbe rouge, des cheveux rouges, des yeux brillants, et des dents,., c'est-à-dire des défenses, conmie im sanglier des forêts de Galzar. Quant à ses pieds, ils étaient fourchus comme les pattes de mon bélier Pelieko. — Massareo louait Dieu, en se signant, de ce que, par sa volonté, on avait pu délivrer la côte d'un pareil réprouvé.
A ce moment, la tartane coula fracassée, aux cris joyeux de Féquipage du garde-côte, et l'épaisseur des ténèbres, qui, pendant cette longue canonnade, avait été dissipée par intervalles, semblait encore augmenter. La mer était presque calme, et il ne régnait qu\ine faible brise du sud.
— Enfui, — s'écria le capitaine, — nous en sommes débarrassés par l'intercession de Notre-Dame et le courage de lago, qui peut compter pom* un miracle éclatant ! Mais que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses. Mes fils, à genoux, et remercions le ciel de ce témoignage de sa bonté pour les bénis, et de sa colère contre les maudits. — Amen, — dit l'équipage qui s'agenouilla; et tous entonnèrent en chœur une espèce de Te Dmm d'un effet fort agréable. L'air était lourd, la nuit sombre, et l'on ne pouvait se voir à deux pas.
A la fin du premier verset, il se fit un silence, un profond silence. Massareo reprit seul :
— Dieu de bonté, qui veilles sur tes enfants et les défends contre Satan... — Il ne put aller plus loin.
Lui, lago et tout l'équipage restèrent pétrifiés sur le pont, les yeux fixes, hagards, et dans une effrayante immobilité.
— Sur ma parole... je le crois...
Vous savez que la mer était bien calme, la nuit noire... tout était noir. Eh bien?
Un immense foyer d'une lumière rouge et éclatante s'embrasa tout à coup; la mer, réfléchissant cette clarté flamboyante, roula des vagues de feu, l'atmosphère s'enflamma et
les somniets dqs rocliers de la Torre furent teinta d'une lueur pourpre^ con^me si un vaste incendie eût dévoré )a côte.
Cette lumineuse auréole était sillonnée en tous sens par de longs Jets ^e flanunes qui éclataient en mille étinceUes^ se croisaient en losanges ou retombaient en pluie d'or, d'azur ou de lumière. C'étaient des myriades d'ardents météores qui scintillaient en pétillant, de yifs et fréquents éclairs d'une blancheur éblouissante.
Et puis, au milieu de ce lac de feu, apparaissait le Gitane et sa tartane.
C'était le Gitano lui-même, entouré de son équipage de nègres, dont les hideuses figures ressemblaient h des masques de bronze rougis au feu...
Le Gitano, snr le pont de son navire, tout habillé de noir^ avec sa tocjue noire^ et sa plume branche, sçs bras croisés, et ^lonté sur son petit cheval, qui portait une riche housse de pom-pre, et dont les crins, tressés de ûl d'or, retombaient en balançant des nœu4s de cristaux et de pierreries liés par des rubans d'argent.
A côté du damné, et appuyé sur le cou d'Iskar, était Fasillo^ vêtu de noir aussi et tenant à la main une longue carabine damasquinée; puis Bentek et ses noirs, rangés sur deux lignes, cntomaient silencieusement les canons, et la légère fumée blanchâtre qui s'élevait de distance en distance prouvait que les mèches étaient allumées, les pièces chargées.
Il n'y avait rien au ponde de plus inpposant que ce spectacle, qfX} ^vaU l'air d'une apparition satanique; car le profond «jlcnce de l^équipage du réprouvé, son immobilité, ce navire noir avec toutes ses voiles serrées, ses agrès soigneusement rangés, qui, aux yeux des Espagnols, qui ignoraient que le Gitano çût deux tartaneç, semblait surgu* du fond de l'abîme au milieu c|e flots de lumière et de jets de flammes, au «loment même où ils croyaient l'avoir à jamais détruit; cette figm-e calme et froide du damné, dont le regaid avait quelque chose de surhumain, tout cela devait terrifier le malheureux Massareo et sa bande, quj ne virent dans cette aventure pyrotechnique que le triomphe de Satan.
La voix du damné tonna, et tout l'équipage du loi^e^ (jui
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était agenouillé et comme fasciné par cet étrange spectacle^ se précipita la face contre le pont.
— Eh bien ! — dit le Gitano, — eh bien, brave garde-côte, tu vois que ni le feu ni Veaux ne veulent de moi, et que chacun de tes boulets a réparé une de mes avaries. Par Satan ! mon maître, t'exposeras -tu encore à la poursuite du Gitano, croiras-tu encore que des misérables tels que toi et les tiens puissent arrêter dans sa course celui qui résiste au souffle des tempêtes et à la volonté de ton Dieu?
Personne de l'équipage du lougre ne fut tenté de relever cette impertinente fanfaronnade.
— Mais, par lo^ prunelle ardente de Moloch! vous ne répondez pas? Allons, que ce capitaine qui vient de radouber ma tartane s^vec tant d'adresse, que ce vaillant capitaine se lève, ou j'écrase ce bateau. Sm* ma parole ! songez-y bien, mes frères, vous ne trouverez pas comme moi, au fond de l'Océan, de braves démons aux ailes de feu qui, sortant des abîmes de lave ardente où ils s'agitent, prendront votre Ipugre sur leur large dos pour le remettre à flot 1 Car la clarté que vous voyez, mes frères, n'est que le reflet de leurs ailes qu'ils ont dé^ ployées un instant. Encore une fois lèvertoi, capitaine, ou j'attache à ton navire un certain feu que l'eau bénite et les exorcismes u'éteindront pas, je te le jure.
Tous les Espagnols firent ii^stantanéiuent un soubresaut, comme s'ils avaient reçu ime couunotion électrique, mais per« sonne ne se releva.
— De par l'ongle de Belzébuth! c'est s[ans doute ce héros à l'habit bleu et à l'épaulette d'or qui cache sa tête derrière une caronade, et ne bouge pas plus qu'un poisson mort. — Fasillo, mon enfant, remue-lui un peu cette jaxnbe que l'on voit encore, car le vaUlant se glisse comme une couleuvre le long de cet affût.
Fasillo lâcha la détente de sa longue carabine, et le capitaine Massareo, par le brusque mouvement que lui fît faire sa blessure, se trouva presque assis sur le pont, fixant sur le Gitano des yeux éteints qui regardaient sans voir.
La balle de Fasillo lui avait, je croiç, cassé la jambe.
rr Y^ dire axu^ limiers 4e la douane et au gouverneur de
Cadix que j'aurais pu te mettre en pièces et incendier ton navire, et que je ne Pai pas fait. Regarde-moi bien là, ajouta le Gitano en mettant le bout de l'index au milieu de son front large et découvert, regarde-moi bien là, pour te souvenir du damné et de sa clémence; mais comme demain tu pourrais croire avoir fait un rêve, voici qui te prouvera la réalité de ta vision. Adieu, brave !
En même temps, il prit une mèche de la main de Bentck , et s'approcha d'un canon ; le coup partit, le boulet siffla, brisa le mât de misaine du lougre garde-côte , défonça une partie du plat-bord de l'avant, tua deux hommes et en blessa trois.
A peine le coup de canon avait-il retenti que l'immense foyer de lumière du milieu duquel était apparu le Gitano s'éteignit comme par enchantement , et l'obscurité profonde qui remplaça cette clarté éblouissante rendit les ténèbres plus épaisses encore; on ne distingua plus absolument rien, et l'on n'entendit aucun bruit.
— Eh bien, Fasillo, que dis-tu de ma vengeance? — demanda le Gitano à son jeune compagnon , après qu'ils se furent beaucoup éloignés du lougre au moyen des longs avirons de la tartane, qu'on avait soigneusement enveloppés, de façon que la manière mystérieuse dont le Gitano disparut pût passer aux yeux des Espagnols pour un nouveau prodige.
— Votre vengeance, commandant, votre vengeance ! Comment donc auriez-vous traité vos amis? laisser ces misérables!... Par la Vierge! si vous saviez ce que je souffrais en voyant la pauvre tartane tomber pièce à pièce sous le canon de ces lâches!
— Tu es im enfant, caro moi, si j'avais coulé ces misérables et leur lougre, qui Pamrait su? on les croirait perdus dans le coup de vent, et demain deux autres lougres se mettraient de nouveau à ma poursuite. Demain, Fasillo, ni brick, ni frégate, ni vaisseau ne l'oseront, tant a été grande la terreur que j'ai su inspirer airs gardes-côtes. J'aurais tué douze lâches ; je paralyserai le courage de dix mille braves, parce que dans ton doux pays, on s'y bat vaillamment contre des hommes, mais on a encore peur du diable. — Les moines le savent bien;
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aussi ils se servent de Dieu, comme je me sers de Satan. Encore un rôle, Fasillo.
Fasillo ne répondit rien, mais demanda au Gitano ce qu'il comptait faire désormais.
— Ma foi , mon enfant , il ne faut plus penser à la contrebande; il ne nous reste guère qu'une chance, c'est d'aller offrir nos services aux insurgés de l'Amérique du Sud; mais avant de partir, je veux revoir la Monja. La terreur de tes compatriotes durera longtemps, Fasillo; d'ailleurs notre retraite est toujours aussi sûre et aussi secrète : ainsi causons du couvent de Santa-Magdalena, Fasillo.
— Causons, commandant.
Ils causèrent, et longuement.
Quant à Massareo et à son équipage, ils attendirent le jour dans la même position, c'est-à-dire le nez sur le pont du navire, et ce n'est que lorsque le soleil fut tout à fait haut qu'ils osèrent lever la tête ; mais comme ils n'avaient pas manœuvré pendant cette nuit terrible , ils se trouvèrent échoués sm* la côte de Conil, en face de la tour qui sert aux signaux.
Alors ces malheureux, pâles et défaits, se soulevant à peine, se regardèrent avec un geste de frayeur, et d'un bond sautèrent sm* la grève, en se sauvant à toutes jambes, comme si le Gitano eût été sur leurs traces.
Ils trouvèrent un asile à Conil; là, ils racontèrent longuement le prodige infernal, et ce récit, déjà dénatiu*é par eux, prit, en passant par la bouche des paysans de Conil et des environs, un caractère tel que ce n'était plus une tartane, mais un immense vaisseau, rempli de légions de démons vomissant des flanmies, portant des ailes de feu, et ayant à leur tête le Gitano, — ou plutôt Satan lui-même, comme on l'avait dit judicieusement dans la boutique du barbier, — qui s'était élancé du fond de l'Océan , au moment où la tartane venait de s'abîmer sous les coups du garde-côte ; enfin ce fut une histoire digne du Romancero , mais qui, tout absurde qu'elle était , et suivant la prédiction du Gitano , tint pendant longtemps tout le littoral en haleine, et porta à son comble la terreur qu'inspirait le nom du damné.
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