I.*OUIftAGAll
Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise Défaillait dans la Toile, immobile et sans voix. Et les ombres couraient, et sous leur teinte grisoy Tout, sur le ciel et l'eau, s'effaçait à la fois. Et dans mon âme aussi, pâlissant à mesure, Tous les bruits d'ici-bas tombaient avec le jour, / «. Et quelque chose en moi, comme dans la nature,
Pleuraitf priait, souffrait, bénissait tour à tour.
Lamartinb, Harmoniet, L II, h. ii.
Hélas ! quand la mer roule sur des catholiques, *^ ils sont obligés d'attendre plusieurs semaines
qu'une messe leur ôte un boisseau de charbons ardents du purgatoire ; car, tant qu'on ignore ce qu'ils sont devenus, les gens ne veulent pas risquer leur argent pour les âmes des morts : il en coûte trois francs pour faire dire une messe!
Byron, Don Juan, ch. ii, st. lti.
Heureux matelot! ta vie est accidentée d'une manière si piquante ! tout à l'heure du calme, du soleil, un balancement doux comme celui qu'ime jeune Indienne imprime à l'érable
' On donne ce nom à un changement subit de plusieurs quarts dans le vent régnant. Les marins expérimentés jugent du moment où le veut doit sauter
rouge festonné de guirlandes d'apios qui cache parmi ses fleiu^ le berceau de son fils.
Alors l'insouciance, la molle paresse, une causerie sans suite, capricieuse et vagabonde; alors tes gais souvenirs de terre, le vieux chant de ton pays, et une bouteille de ce genièvre poivré qui réjouit tant le cœur et y verse la poésie à flots; car ta poésie, à toi, bon marin, c'est l'espérance!... L'espérance de voir dans l'avenir des combats dont tu sors vainqueur, une grosse orgie, un ancrage sûr où ton navire puisse dormir pendant que tu sèmes à teiTC les piastres, les gourdes, les onces, les moïdors, que sais-je, moi? car, en vérité, tu as des monnaies de toutes sortes, brave homme; le ciel sait où tu les prends... Enfin, le genièvre te montre tout cela à travei*s son prisme jaune et brillant comme la topaze. Tu poignardes ton ennemi, tu serres ton or, tu baises les joues d'une joyeuse tille... Tiens, des sequins; tiens, des peziques... en voici, cordieu! en voici; achète des robes à falbalas comme la femme d^un amiral, fais-toi belle, et donne-moi le bras...
Mais tout à coup le ciel se couvre, l'Océan mugit, le vent gronde, laisse là ton veiTC à moitié plein, n'achève ni ton projet, ni ta chanson, ni ton sourire, plisse ton front et brave la mort, car elle est menaçante...
Or, aussi à bord de la Catherine, on était généralement d'avis qu'elle menaçait.
L'équipage monta sur le pont, triste, silencieux, car op n'était pas encore au fort du péril; on l'attendait, on le voyait arriver, et cette conscience d'un danger prochain, inévitable, avait assonibri toutes les figures.
Le brick s'était fièrement redi'essé, quoiqu'il eût perdu son petit mât de hune dans la bourrasque. Mais les vagues commencèrent à s'enfler, et le ciel se couvrit de vapeurs glauques et rougeâtres comme la fumée d'un incendie, qui, se reûétant sur les eaux, voilèrent d'une teinte giise et lugubre cet Océan tantôt si frais et si bleu.
— C'est un échantillon de ce que le vent nous promet, et il
par le calme qui précède ; ce qui est important pour ne pas perdre des mâts ou ^ Toiles, car les sautes de vent arriyent avec une furieuse violence.
tiendra, — avait dit Benoît qui s'y connaissait; aussi, à peine les huniers étaient-ils amenés qu'un mugissement sourd se fit entendre, et une large zone de nuages sombres, noirs, qui semblait unir le ciel et la mer, s'avança rapidement du nordouest en chassant devant elle un banc d'écume bouillonnante, effroyable preuve de la fureur des vagues qui accouraient avec la tempête...
Benoît et Simon se serrèrent la main en échangeant- un coup d'oeil sublime.
Ces physionomies, naguère insignifiantes comme la brise folle qui se jouait dans les cordages du vaisseau, parurent sorth' d'un sommeil léthargique; ces hommes vulgaires, ces nains pendant le calme, grandirent... grandirent avec l'ouragan et se dressèrent, géants intrépides, au premier choc de la tempête.
Ce qu'il y avait de mesquin et de plat dans la figure du capitaine disparut; ce front tout à l'heure stupide se releva brillant d'une incroyable audace qui semblait défier le ciel! ce regard terne devint éclatant, et un sourire de dédain et de supériorité donna ime admirable expression à cette bouche si niaise.
C'est qu'aussi, en présence de ces instants décisifs, de ces imminentes questions de vie ou de mort, les petits détails de beauté conventionnelle s'effacent, l'àme seule se reflète sur le visage, et si, au moment du péril, cette âme s'est réveillée puissante et vigoureuse, elle imprimera toujours un caractère noble et grandiose aux traits de l'homme qui osera lutter contre la nature en furie.
— Enfants, — cria le capitaine, cai' déjà l'ouragan hurlait plus fort que le tonnerre; — enfants, ne craignez rien, ce n'est que de l'eau et du vent; dépassez le mât de hune qui ' nous reste. Toi , Simon, coui-s à l'avant, nous essayerons de tenir la cape avec la grande voile au bas ris, tâché de la fairo amurer... et toi, timonier, la barre dessous; mettez-vous deux, trois s'il le faut, pom* gouverner; car je crois que le vent va s'entêter contre le brick, comme un enfant mutin conti'e son père... Aussi, mes garçons, ne lui cédons pas... c'est d'un mauvais exemple.
A peine Benoît achevait-il ces mots, que Pouragan tombait à bord.
La Catherineiox\v\À\\oxm^ longtemps sur des lames affreuses qui se brisaient entre elles, et disparut même au milieu d'une pluie d'écume soulevée par la violence de la tempête qui sifflait dans les manœuvres, pendant que les craciLLiinents de la mcmbrui'e se succédaient, secs et précipités, comme le bruit d'un marteau sur une enclume ; inondé par d'énormes masses d'eau qui, s'abattant sur le pont avec un horrible fi-acas, le balayaient dans toute sa longueur ; soulevé sur le dos monstrueux des vagues et lancé dans un abîme sans fond, le malheureux brick semblait devoir s'engloutir à chaque instant.
— Tenez-vous aiuc haubans et aux râteliers, — criait Benoît, — ce n'est rien, ça rafraîchit, il fait si chaud!... et puis la propreté de Catherine sera faite pour demain... et vous, la barre sous le vent... lofez... lofez... ou sinon...
Il ne put achever, ime montagne d'eau qui s'élevait à la hauteur des hunes, déferlant contre la dunette, se déroula sur le pont, le couvrit de débris et se retira vers la proue en emportant deux hommes qui disparurent au milieu des flots. Ces deu\ hommes venaient, je crois, d'épouser les deux sœurs, deux Nantaises fraîches et roses ; ils s'aimaient beaucoup, une forte amitié de matelots; toujours de quart ensemble, toujours ivres ensemble, toujours se battant ensemble ; l'un s'était marié pour faire comme l'autre, l'autre se jeta à l'eau pom- sauver sou ami ou faire comme lui, — se noyer. — Or, ils finirent ainsi qu'ils avaient commencé : — ensemble !
Simon était fortement accroché à une drisse ; quand la vague fut écoulée, il se releva fièrement, le front intrépide, ruisselant d'eau, ses cheveux collés sur ses joues.
Un matelot, jeté violemment sur la drôme par cette dernière lame, s'était cassé le bras, et hurlait très-fort.
— Yeux -tu fermer la bouche, braillard, — lui dit Simon, — ou tu avaleras la première baleine * qui tombera à bord.
Les cris redoublaient.
* La première lame
— Après tout, je m'en moque, — dit Simon, — fais la pompe, si ça t'amuse...
11 fallait bien tâcher de consoler et d'égayer ce pauvre blessé.
— Et toi, mon vieux Caiot, — disait le capitaine Benoît ai timonier, — la barre sous le vent... attention...
— Oh ! capitaine, — répondait celui-ci en s'essuyant le front.
— tant que le navire gouvernera, n'y a pas de soin, ça balance, c'est, sauf respect, comme le tape-cul qui est à Nantej au Panier fleun, autant jouer à ça qu'à autre chose, et ol n'a pas à craindre les plats-dos.
— Défiez-vous... défiez-vous, capitaine, — cria Simon, cai il vit arriver avec fracas une énorme lame qui , se dressant menaçante, resta immobile pendant cet espace si court où le sommet est tenu en équilibre sm* sa base... mais la violence du vent la fit pencher; elle plia sur eUe-mêmc, se déroula pesamment en poussant devant elle une nappe d'eau blanchissante, vint s'abattre avec fracas sm* l'arrière du brick, et il disparut encore sous cette vague qui tonnait comme la foudi-e...
La commotion fut si violente, que le safran du gouvernail , heurté par le travers, donna une affreuse secousse à la baiTC : les trois hommes qui la tenaient furent renvei-sés sur le pont, et par suite de ce malheureux accident, le brick venant au vent, la grande voile fasilla et fut masquée en grand.
Benoît sortait alors de dessous la vague qui venait de se retirer, et tenait embrassé le portrait de sa femme qu'il avait repêché au milieu des débris de la dunette.
— Je ne laisse pas comme cela enlever Catherine, — disaitil, — car ma pauvi*e épouse...
Il ne put achever en voyant le position critique du navire.
— Nous sommes perdus ! — s'écria-t-il, et d'un bond il se précipita sur la baiTe pour laisser arriver et tâcher de démasquer.
Impossible... il était trop tai'd.
Le grand mât résista à peine deux secondes, plia... se rompit avec un bmit éclatant, brisa le gréement qui se tenait du côté du vent, tomba sm* le bastingage de bâbord... et de là dans la mer, en cnti'aînant les haubans qui l'attachaient toujoui's au navire.
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Ce qu'il y avait d'homblc dans cette position, c'est que ce niàt, poussé par les lames furieuses, allait et revenait contre le brick, auquel il tenait encore par une partie de ses manflpuvTcs, et, agissant comme un bélier sur ses flancs, menaçait d'y faire une trouée qui Peut coulé à fond.
Une seule chose restait à faire : c'était de couper les cordages qui liaient cette poutre au brick *.
— 11 n'y a pas à balancer, c'est dangereux, mais il y va de notre peau, — dit Benoît en s'amaiTant aussitôt au bout d'une manœuvTc, et d^m saut il fut à cheval sur le bastingage, sa hache à la main.
— Catherine et Thomas, — dit le brave homme en enjambant le plat-bord, — c'est pour vous...
11 s'élança...
Mais une main de fer saisit la corde au moment où il allait sauter, et le digne Benoît fut im instant suspendu en Pair, puis halé à bord par son ami Simon.
— Ah ! gredin ! — s'écria Benoît , — tu veux donc faire sombrer le brick?
Et il dirigea sa hache sur Simon, qui évita le coup...
— Diable! vous devenez vif, capitaine; je voulais vous dire <ïae ce n'est pas là votre place... Pour cette besogne vous no Temez pas assez clair : Catherine et Thomas vous brouilleraient la vue...
Et U sauta sur le bastingage.
— Mon bon Simon, — dit Benoît en l'arrêtant par la jambe, —jure-moi...
— Sacré mille tonnerres, mille millions de diables ! voulezvous me lâcher?... sacré...
— Ce n'est pas comme ça que je voulais te faire jurer, mais amarre-toi... pour l'amour de Dieu, amarre-toi...
Simon ne l'entendait plus, il s'était déjà jeté à la mer, afm d'atteindre le mât et de s'y cramponner pour le débarrasser de son gréement.
' Mais le àànççer était immense, car ou ne pouvait opérer cette scission qo'en se jetant à la mer, afin de s'accrocher au chouque du mût... là seulement les haubans n'étaient pas en chaînes de fer, comme cette partie an Piment qui tient au porte-hauban.
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Le vent se calmait, mais la houle était toujom*s très-forte,
— Pauvre Simon!... il est cuit, — dit Benoit en voyant soii second tâchant de se tenir à cheval sur cette poutre ronde qui roulait à chaque lame et s'avançait vers le flanc du brick.
La position de Simon était homblement dangereuse, car il risquait à tout moment d'être écrasé contre le navire.
— Encore un coup de hache, Simon, — criait Benoît, — et nous sommes parés. . . Ah ! . . . mon Dieu. . . Simon. . . Si mon . . . défie la vague... à la mer... jette-toi à la mer... tu vas... Simon... Ah!..v
Et le capitaine poussa un cri affreux en mettant la main devant ses yeux.
Simon avait eu la tête broyée entre le mât et le brick; mais aussi, grâce à son intrépide sang-froid, le navire était sauvé d'une position bien critique, je vous assm*e.
L'ouragan s'apaisait peu à peu, comme toutes les bourrasques des mers des Tropiques, qui tombent aussi rapidement qu'elles s'élèvent; le vent se régla, les nuages chassèrent rapidement vers le sud.
Quand Benoît eut accordé quelques moments à sa douleur et à ses regrets, il fit nettoyer le pont des débris de manœuvi*es et de charpente qui l'encombraient, amurer la misaine, et, profitant d'un vent bon frais, mit le cap au sud-est.
Comme on le pense bien, l'expression grandiose de M. Benoît sembla disparaître avec le danger et la tempête; — une fois la brise réglée, le navire en route... il redevint l'homme grossier, vulgaire, niais, mais honnête, faisant la traite avec autant de conscience et de probité qu'il est possible d'en mettre dans les affaires, et ne croyant pas agir plus mal que s'il eût vendu des bestiaux ou des denrées coloniales, ne pensant enfin qu'à s'amasser une fortune indépendante pour vivi-e tranquillement le reste de ses jours et assurer l'avenir de sa petite famille. Le digne père !
Il veilla toute la nuit et pensa même plus à Simon qu'à sa chère Catherine : Simon naviguait avec lui depuis si longtemps ! Simon connaissait ses habitudes, lui était dévoué, s'occupait des minutieux détails de l'emménagement des nègres à bord avec une patience, une humanité qui charmaient le capi-
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laine; jamais les noirs ne manquaient de vivres, et, sauf le déchet, qu'on ne pouvait éviter, la cargaison arrivait toujours aux colonies, grâce à cette paternelle administration, anivait, dis-je, toujours saine et bien portante. Simon était son factotum. A Nantes il menait promener Thomas ou allait au marché avec madame Benoît, un panier au bras; enfin, Simon était pour le capitaine un être inappréciable, un ami véritable et dévoué.
Aussi, en attendant le jour, M. Benoît s'essuya-t-il plus d'une fois les yeux.
n était encore plongé dans ses douloureux regrets, lorsque le matelot de vigie cria : — Terre à bord !
— Déjà? — dit Benoît en montant sur son banc de quart. —Je ne me croyais pas si près des côtes, heureusement elles sont açores. Toi, timonier, tiens cette montagne ouverte d'un quart, avec ce bouquet de palmiers, jusqu'à ce que tu aiTives à renobouchiu'e de la rivière Rouge.
— Enfin nous y voilà, — dit le capitaine, — pourvu que le père Van-Hop ait de quoi me radouber et me regréer... Je ne parle pas du bois d'ébène; c'est le plus fm courtier de la côte d'Afrique, et il conndt les bons endroits, le compère... mais il vam'écorcher. Ah ! si mon pauvre Simon était là au moins... mais non... plus jamais!... Ah ! mon Dieu, plus jamais... comme c'est triste !...
Et le bonhomme mouilla son troisième mouchoir à tabac, précieusement marqué, par sa chère Catherine, d'un C et d'unB.