‹ Plik et Plok. Atar-gullChapitre 40 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ARTIIUlt ET MARIB

— Oh !... — lui dit-il en mourant; — oh ! mon Anna, coupe les boucles de mes longs cheveux qui ressemblent aux tiens...

— Au moins, — se dit à part la donce fille, •— je pourrai donner des bagues à mes amants ■ans dégarnir ma chevelure. -— Ils me suivront au tombeau... qui, je te le jure, est entr'oavert, mon adoré... — reprit-elle tout haut.

Une larme brilla dans les yeux ardents du moribond.

Historiqve.

Ils auraient dû vivre invisibles dans l'épaisseur des bois, comme les rossignols mélodieux; ils n'auraient jamais dû. habiter ces vastes solitudes appelées sociMés, où tout est vice et haine: chaque créature née libre se plaît dans un secret asile. Les oiseaux les plus doux ne nichent qu'avec une compagne, l'aigle prend seul son essor, la mouette et les corbeaux se ^réunissent en troupes sur les cadavres, comme font les mortels.

Btbon, Don Juarif ch. iv, zziv.

Pour en finir une bonne fois avec tous les antécédents, vrais ou faux, attribués à Brulart, nous rapportons ici une anecdote qui, sans se rattacher précisément à son histoire, y a trait, en ce sens que le héros de Paventure porte aussi ce nom ancien, historique, déjà illustre sous François !•% ce nom dont quelques-uns honoraient Brulart, ainsi qu'on l'a fait observer ailleurs.

A peine âgé de vingt-sept ans, le comte de*** avait déjà mené ime existence passablement orageuse; doué par la nature d'une puissance physique et intellectuelle extraordinaire, jeune encore, il s'était livré avec emportement à tous les excès, à toutes les débauches, et conséquemment avait beaucoup dimi-

nué le patrimoine considérable que lui avait légué son père.

D vit par hasard dans le monde, où il allait très-peu, une jeune fille fort belle, mais sans fortune.

Par hasard aussi il en devint éperdument amoureux; c'était son premier amour véritable. Or, un premier amoui* de débauché, c'est, on le sait, la passion la plus frénétique, la plus violente qu'on puisse imaginer.

La jeune flUe, fbrt belle, répondit bien à la passion frénétique; mais comme elle était aussi sage que jolie, mais comme sa tante, qui l'avait élevée, s'était mariée quatre fois et possédait naturellement une prodigieuse expérience dé ce bas monde, on n'accorda ni un baiser, ni im serrement de main avant l'union civile et religieuse.

Le comte de *** avait reniarqué dans Marie (la fllle fort belle s'appelait Marie) une tête ardente, des idées exaltées, et surtout un profond îtistinct dti confortable qui n'attendait que la jouissance d'une fortune brillante poiu* se développer.

Or, avant de signer le contrat, il hii dit à peu près ceci.

— Marie, y ai dès vices, des défauts et même des ridicules... La jeune fille sourit... en montrant deux rangées de petites

perles blanches.

— Marie, je suis violent, emporté, querelleur, et jusqu'à présent malheureux en duels comme en amour...

La jeune flfle soupira, en le regardant avec un air de compassion touchant et sincère. Mais il fallait voir quels yeux!... et comme les sotij)îts allaient bien à cette gor^e de vierge !

— Mdrie, j'avais beaucoup d'argent, beaucoup; lès chevaux, les chiens, la table et les femmes m'en ont absorbé une furieuse quantité...

La jeune fllle sourit avec indifférence... en levant ses jolies épaules rondes...

— Marie, il me reste, je crois, trois cents et quelques mille francs, vdùs atèz dix-neuf ans, des émotions toutes fraîches à satisfaire; la vie est neuve pour vous; le luxé, les plaisirs, le tourbillon enivrant d'une grande ville, vous sont inconnus. . . et, par conséquent, doivent vous faire grande envié. Pour répondre à tous ces besoins, j'ai peu d'argent, et beaucoup dé défauts; mais enfin voulez-vous de moi?

Le jeune fille lui ferma la bouche avec sa main mignonne et potelée.

Le comte de *** Fépousa donc.

De quoi ses amis rirent beaucoup.

Sa femme, jusqu'alors froide et réservée, se livra à tout le délire d'une première passion; brune, jeune, ardente, efle sympathisa vite avec Fâme brûlante, le caractère fougueux de son maiî.

Chose étrange ! la possession n'affaiblit pas leur ivresse, et les plaisirs du jour naissaient des souvenirs de la veille.

On l'a dit, quoique le patrimoine du comte eût singulièrement maigri, il avait encore ime honnête rotondité de cent mille écus au moment du mariage.

Mais conune, avant tout, le comte adorait son idole, son dieu, sa Marie, son dieu resplendissait de pierreries, ne foulait que le satin et le cachemire, et n'aventurait jamais ses petits pieds sur le pavé des rues ou la poussière des promenades.

Et le malheureux patrimoine desséchait, fondait à vue d'œU que c'était pitié...

Or, im jom*, sur les trois heiu'es du soir, quati*e mois après lem* mariage, et le lendemain du retour du comte, qui avait fait une légère absence, ils étaient couchés tous deux, beaux de leur pâleur, de leurs traits fatigués : — Arthur, — disait Marie, en peignant ses longs cheveux noirs, qu'elle avait si beaux, avec ses jolis doigts blancs un peu amaigris, — Arthur... encore un mois de pareil bonheur... et puis mourir... dis, mon ange, nous aurons usé tous les plaisirs, depuis la molle et douce extase jusqu'au spasme nerveux et convulsif qui fait envier notre luxe, notre ivresse toujours renaissante... Nous sommes trop heureux... il est impossible que cela dure... devançons l'heure des regrets qui viendrait peut-être I veux-tu, dis, mon amour... veux-tu mourir bientôt?... Un charbon parfumé, ma bouche sur ta bouche, et nous nous en irons comme toiyoïvs... ensemble...

Et la délicieuse créature, sa tête entre les mains, ses coudes à mignonnes fossettes appuyés sur les riches dentelles de son oreiller, attachait ses grands yeux battus et voilés sur la pâle figure de son mari.

ATAR-GULL Î4l

Arthur se dressa de toute la hauteur de son huste^ son regard flamboyait^ et une incroyable expression d'étonnement et de joie rayonnait sur son front... U était plongé dans une ravissante béatitude... cette idée lui était venue à lui... cinq jours avant^ et au fait :

A vingt-huit ans il avait vécu autant qu'il est possible de vivre avec un corps de fer, une âme de feu et des tonnes d^or; cette passion qu'il éprouvait pour sa femme semblait résiuner toutes ses passions, car il l'aimait de tout l'amom* qu'il avait eu pour les chevaux, les chiens, le jeu, le vin et les ûlles d'opéra ou d'ailleurs.

Et puis aussi le misérable patrimoine était devenu si étique, si soufireteux, si chétif, si diaphane, qu'on voyait la misère au travers.

Et puis aussi, l'accord parfait qui avait existé jusque-là entre pouvoir et volonté (eût dit Scudéry) avait disparu... qu'aurait-il regretté?...

Aussi Arthur ne répondit rien. D est de ces sensations qu'aucune langue humaine ne peut exprimer; — deux grosses larmes roulèrent sur ses joues flétries... ce fut sa seule, son unique réponse...

Mais le dévouement de Marie eut ime si inconcevable in-» fhience sur cet être énergique, qu'il l'exalta pour quelque temps encore à un degré de puissance inouïe et presque surnaturelle... n faut avouer que cette influence magique ne s'étendit pourtant pas jusqu'au patrimoine, car quinze jours après il était défunt, le patrimoine ! oh ! bien défunt... et lui donc ! . . . Bone Deus I pauvre Arthur !

— C'est donc aujourd'hui, — disait Marie, toujours belle, quoique amincie, car avant son mariage elle était un peu grasse, un peu colorée...

— C'est ce soir... — répondit-il tendrement.

— As-tu écrit?... — demanda-t-elle.

— Sois tranquille, on n'inquiétera personne, chère et bonne Marie. — Et ils arrivèrent calmes et joyeux dans les bois de Ville-d'Avray, car ils avaient abandonné l'idée de l'asphyxie; c'est commun, au lieu qu'avec im bon poison rapide comme la

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foudre, on peut quitter la vie sous un bel ,ombrage frais et riant; justement on était en juillet.

— Ce n'est pas une femme, c'est un ange, — disait Arthur en voyant Marie déboucher tout heureuse , toute souriante, un petit flacon de cristal mince, friable et rempli d'une belle liqueur limpide, verte comme l'émeraude.

Us s'étendirent tous deux sous un chêne magnifique, dans un épais taillis, désert et reculé; Fair était tiède, le cîèl pur, le soleil à son déclin.

— Devine, cher adoré... comment nous allons partager cette douce liqueur, — dit la jeune femme en jetant son bras blanc et potelé autour du cou de son mairl, et le baisant au front.

— Je ne sais, mon ange, — répondit Arthur avec insouciance en comptant sous ses lèvres les palpitations du cœiu' dé Marie.

— Eh bien! — dit-elle avec un regard ardent et passionné, pendant qu'un frisson voluptueux semblait courir par tout son corps, — eh bien! mon Arthiu*, nous mettrons ce nunce cristal à moitié entre nos dents... et nous le briserons au milieu d'un de ces baisers délirants... tu sais...

— Oh ! viens... donc... — dit Arthur.

Le soleil se coucha.

Le lendemain, à la nuit, le comte sortit comme d'un affreux sommeil, la langue rude et sèche... le gosier brûlant et des battements d'artères à lui rompre le crâne...

Il était à la même place que la veille. Il sentit aussi mille pointes aiguës lui déchirer les entrailles.

Pour lors il se tordit, cria, mordit là terre, car il souffrait des douleurs atroces...

Dans uii moment de calme, il chercha le cadavre de Mario avec angoisse.

Elle n'y était plus...

Les douleurs le reprenant, il se tordît de nouveau, hurla tant et si bien, qu'un honnête garde-chasse le recueillit, l'emmena dans sa maison et le soigna comme un fils. . L'mcroyable force de tempérament du comte résista à

cette violente secousse, et au bout de quinze jours il fut presque hors de danger.

Mais qu'était devenue Marie? c'est ce qu'il ne put savoir.

Un matin le brave garde-chasse apporta, avec sa petite note pour les bons soina donnéa à monsieur (ce qui cotait l'humanité du garde-chasse à dix francs par joui'), apporta, pour distraire son hôte, un numéro de l'honnête Journal de Paris.

Le comte se mit à le lire, et sa figure prit une expression bien étrange.

Veux cents francs de récompense à qui ramènera chez M, M..., rue ***, un lévrier blanc, de grande taille^ marqua de taches Jaurès axix oreilles t fort méchant, et mordant au nom de Verdaw.

Ce n'est pourtant pas cela qui pouvait faire craquer si violemment les dents du comte les unes contre les autres... continuons :

Le nommé Chavard a été condamné à cinq ans de travaux forcés et à la marque pour avoir volé, avec effraction, escalade nocturne et à main armée, cinq choux et un lapin blanc; mais, vu les circonstances atténuantes (Chavard jouissait, avant ce crime, d'une bonne réputation, et veuf, père de cinq petits enfants^ vivait d*une industrie qui venait d'être détruite par Vinvention d*une nouvelle machine à vapeur fort économique, employée par un banquier millionnaire).

Tu ces circonstances, on lui fait remise de la marque, etc, etc.

Ce n'était pourtant pas non plus cette conséquence d'une civilisation très-avancée qui faisait pâlir le comte et rouler ses yeux sanglants dans leur orbite; voyons autre chose, nous y sommes, je crois :

Depuis quinze jours environ, le comte Arthur de *** a disparu de son domicile; il y a tout lieu de croire qu'un suicide a mis fin à ses jours, et que des affaires dérangées et des chagrins domestiques Sauront poussé à cette extrémité , d'autant plus que l'on assure que madame la comtesse de *** est partie la veille même ou le lendemain de la disparition de son mari, avec un des plus riches sei. gneurs de la capitale ; ils ont pris, dit'On, la route de Marseille,

C'est cela pour sûr qui tenifia le comte et le fit tomber sur

au ATAR-GULL

son lit sans connaissance. Pendant cet évanouissement douloureux et poignant comme un cauchemar par une nuit d'été, lourde et chaude, il lui sembla voir des êtres fantastiques, hideux et flamboyants, qui, en se rapprochant les uns des autres, formaient un sens, comme s'ils eussent été les signes animés 4'une langue inconnue.

Et il lut les mots suivants qui étin celaient et tournaient rapides, rapides comme la roue d'im moulin :

(( Une jeune et jolie femme ne renonce jamais au luxe et aux plaisirs...

— Pour se tuer, surtout...

— EUe t'a joué, sot...

— Elle a aimé ton or, quand tu avais de l'or...

— Elle a aimé ta jeimesse et ta beauté, quand tu avais de la jeunesse et de la beauté.

— L'orange est sucée, adieu l'écorce...

— Elle en aime un autre qui a de l'or, comme tu avais de l'or; de la beauté, comme tu avais de la beauté...

— Elle a voulu se débarrasser de toi...

— EUe a compté sm* ta niaise exaltation...

— Et puis sur ta ruine...

— Et puis sur son sang-froid et son adresse pendant que tu te livrerais à xm dernier transport frénétique et convulsif...

— Et elle rit de toi avec son amant, — son amant^ — son amant...

— Car elle te croit mort, — mort, — mort... »

Ici le comte fit un bond affreux, se réveilla, se dressa roide sur ses pieds, tout d'une pièce, la bouche ecumante, et tomba en travers de son lit, les yeux grands ouverts, fixes, presque sans pouls et faisant entendre un râlement sourd et étouffé...

Ce fut encore le bon garde-chasse qui le tira de cette nouvelle crise, qui le combla de nouveaux soins, toujours à dix francs la jomnée d'aflection et d'attachement.

Q^and le comte put se lever et marcher, il lui donna un brillant pour aller le vendre, le paya sur le prix, et s'en fut.

One depuis le bon garde-chasse n'en entendit parler.

S'il eût pourtant lu le Sémaphore de Marseille, il eût été peut-être frappé du paragraphe qui suit :

ATAR-GULL î<5

Vn crime affreux vteni de jeter la consternation dans nos nwrs; depuis quelque temps, madame la comtesse veuve de *** était **Tivée ici avec M, de *"*, parent de notre archevêque; cette dame u^yageait, dit-on, pour sa santé, et voyait toute notre grande société, lorsque hier, au coucher du soleil, des cris affreux partent de Vap' parlement de cette dame, qui est logée sur le port, hôtel des Ambassttdeurs. On enfonce la porte, et on la trouve baignée dans son sang, percée de plusieurs coups de poignard; elle n*a pu dire que ces mots à son compagnon de voyage : « Je le croyais mort, il ne l'est pas,,, il vient de m' assassiner,,, crains tout de lui... je n'ai aimé que toi, amour.,» » — Et elle expira.

Ses obsèques ont eu lieu ce matin dans V église de Saint-Joseph; on est à la recherche de Vas^sassin, qui est, dit-on, le mari de cette dame, le comte Arthur de ***, qu'on avait cru mort ; mais on n'es^ père pets le découvrir, car plusieurs témoins affirment avoir vu, avant-hier soir, peu de temps après le meurtre, un homme marchant fort vite se dirigeant vers le port, et dans la soirée, on sait qu*un mistic sous pavillon sarde a mis à la voile. Mais les plus fortes présomptions portent à croire que ce monstre de jalousie a terminé sa vie dans les flots. Voici le signalement affiché à la pré^ fecture : Taille, cinq pieds dix pouces, — très-maigre, figure longue etpéUe, — sourcils noirs, — barbe noire, — cheveux noirs, — yeux bleu très-clair, — dents blanches, — m,enton carré , — vêtu d'une redingote verte et d'un chapeau rond.

Nous n'aurions pas fatigue le lecteur de ces longs et fastidieux extraits de journaux, si la coïncidence de noms ne nous avait frappé, comme on Fa déjà dit.

Quoique le signalement précité oflre quelques points de ressemblance avec celui du commandant Bnilart, d'autant plus que, dix années s'étant écoulées depuis cette aventure, Tàge du comte Arthur de ***, s'il vivait, se rapporterait parfaitement à celui de Brulart, qui est maintenant, je crois, dans son trente-septième printemps; pourtant nJus n'oserions prendre sur nous d'affirmer l'identité : nous laissons à la perspicacité du lecteur le soin d'éclaircir ce doute.

Toujours est-il que Brulart (comte ou non) monta sur le pont, laissant l'honnête Benoît maugréer à son aise, étendu sur le gi'and coffre.

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