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CHAPITRE II

Vtf» 111789

^ Gaeule Diea ! c*est lai qui ^oni pppste céaM,

et il nous plante là au miliea de la beso£[ne !

Victor Hogo, Notre-Dame de Paris*

Oh 1 oh ! I^ rofé compère... yoilà de qiipi ^ nous faire rire le soir à la veillée.

• BuBLB, la Femme folle.

^ Le matin, sur les quatre heures, la fre'gate était au plus à

ÉB mille de la CcUlierine et de la H\iène; mais ses grandes

piles blanches et ses feux qui étinçelaient au milieu d^me de

Bes nuits des tropiques si claires et si transparentes, avaient

Hianreilleusement aidé le Borgne à découvrir Fennefid qui l^

Éoorsiiivait.

I Les deux navires de Brulart venaient de mettra en panne^ et

tfe Borgne s'était rendu à bord du brick.

\ Lui, Brulart et le Malais tenaient conseil sur Parrière de la

Innette.

— 11 n'y a qu'une chose à faire, — disait le Bor^e... — Iffest de filer...

— Filons... — répéta le Malais.

^ — Anes, chiens, que vous êtes! — cria Brulart, — la frelate vous laissera faire, n'est-ce pas? car elle m'a l'air de marpber comme une autruche. Ce n'est pas ça... réponds, le ^rgne, combien peut-il tenir de noirs... en plus dans la ^lette?

— Mais, en les serrant un peu... trente... ' — Pas plus?...

' — Non, car ils n'auraient pas même leurs coudées franches^ liradra les arrimer de côté...

— Mettons quarante; ils ne sont pas ici au bal pour faire les beaux bras et les jolis cœurs.

— kkxi mettons cinquante, — dit le Borgne.

— Bon... cinquante... que tu vas choisir ici, pai*mil grands Nanaaquois; tu les aman*eras d^un côté ctlespeti Namaquois de l'autre, pour qu'ils ne se dévorent pas... i m'entends ?

-^ Oui, capitaine.

— Pendant ce temps-là, toi, le Malais, tu prendras tout i qui nous reste de poudre à bord de la goélette, moins un baii et tu l'apporteras ici... tu m'entends?...

— Oui, capitaine.

— Et dépêchons, car je vous cognerai si dans une deai heure tout n'est pas pai'é...

Le Borgne descendit dans le faux-pont du brick, choïâ\ peu près cinquante nègi*es ou négresses, y compris Atar-GullJ doubla leurs fers et les fit embarquer à mesure par section J dix, dans un canot qui les transportait à bord de la goëletti là, on les déposait pix}visoirement sur le pont... bien et dûind enchaînés.

De son côté, le Malais ouvrit la soute aux poudres del Hyène, fort honnêtement garnie, et fit apporter sur le çm\à la Catherine environ trois cents kiiogranunes de poudre reri fermée dans de petits barils.

Pendant ce temps, Brulart fixait son regard pénétrant, qi| semblait percer l'obscurité de la nuit, sur la frégate, (pi avançait toujours... et à une lueur qui éclata tout à cou! (c'était sans doute un signal), il put juger sûrement del distance qui le séparait d'elle...

— Sacré mille tonnerres de diable! — cria-t-il:..— c'a juste ce qu'il nous reste de temps pour prendre de l'air... 1 Borgne... le Borgne... ici, chien, ici...

Le Borgne accourut...

— Fais embarquer tout l'équipage à bord de la goélette,; compris les noirs.

— Les noirs y sont déjà...

— Bien... tu resteras ici seul avec moi et le Malais... Le Borgne frémit...

— Et dis à un vieux matelot de tout parer pour prendre h large sitôt que nous retournerons à bord de la Hyène,

Ces ordres furent exécutés avec une merveilleuse rapidif^;^

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au bout d'un quart d'heure, Brulart, le Borgne et le Malais restaient seuls sur le pont de la Catherine qui se balançait silencieuse sur l'Océan...

La Hyène, aussi toujours en panne, n'attendait que la présence de Brulart et de ses deux acolytes pour mettre à la voile.

Le Borgne et le Malais échangeaient de fréquents regards et des mouvements d'yeux expressifs en considérant Brulart, qui, appuyé sur son gi'os bâton, semblait méditer profondément.

Cet infernal trio avait une singulière expressioti, éclah^é à moitié par la clai^té du fanal que Cartahut balançait machinalement.

La figure de Binilart, reflétée au plafond par cette lumière rougeâtre, avait une horrible expression de méchanceté; on voyait aux rides qui, se croisant dans tous les sens sur son large front, s'effaçaient, allaient et revenaient, qu'il était sous l'influence d'une idée fixe, cherhant sans doute la solution d'un projet quelconque...

Enfin... frappant un gi^and coup de bâton sur le dos de Cartahut, il s'écria joyeux et triomphant :

— J'y suis... j'y suis. Ah! dame frégate, tu veux manger dans ma gamelle... eh bien! tu vas goûter de ma soupe... Et vous autres, — dit-il au Borgne et au Malais, qui causaient à voix basse de je ne sais quel meurtre ou quel vol, — vous autres, imitez-moi... prenez des haches... mais d'abord descendons ces barils de poudre dans le faux-pont...

Ce qui fut fait... puis ils enlevèrent avec précaution le dessus de chaque baril de poudre...

Puis ils agglomérèrent ces barils en les entourant de trois ou quatre tours de câbles et de chaînes... afin de les faire éclater avec une incroyable violence.

Puis Brulart mit au-dessus d'un des barils un pistolet anné et chargé, dont le canon plongeait dans la poudre.

Puis il attacha une longue corde à la détente de ce pistolet.

Pendant cette délicate opération, ses deux confrères se regardaient en frissonnant, il fallait un geste, un rien pour les faire sauter. Mais Brulart avait tant de sang-froid cl d'adi'essc!...

— Montons là-haut, — reprit-il en emportant le bout de la

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grande corae qui répondait au pistolet, — et toi, Cartahut, tu resteras ici...

Le malheureux mousse jeta un cri d'effroi.

•^ Allons, — dit Brulart, — non, je ne t'y laisserai pas tout a fait, seulement ferme et calfate bien l'entrée du petit panneau... Nous allons t'attendre sur le pont... — et il poussait du coude ses acolytes comme poiu* les prévenir d'une intention plaisante...

J'oubliais V de dire qu'il restait ime ou deux douzaines de nègres dan^ le faux-pont, de ceux que le Borgne n'avait pas désignés comme devant aller à bord de la goélette...

Cartahut ferma, verrouilla le petit panneau, et sortit parle grand...

— Alors Brulart, avant de recouvrir cette ouverture avec la planche carrée destinée à cet effet, attacha au-dessous de cette planche, du côté qui donnait dans le faux-pont, attacha, dis-je, la corde qui répondait à son pétard, et replaça ce couvercle sur le panneau à demi ouvert»

— Comprenez-vous? — dit-il aux deux autres, qui suivaient ses mouvements avec une impatiente curiosité.

*— Non... capitaine...

— Vous êtes des bêtes... je... Mais nous causerons de ça à bord de la Hyène; toi, le Borgne, laisse le brick amiu*é comme il l'est, laisse-le en panne, et suis-moi.

Or, tous trois descendirent dans la yole amarrée aux flancs du brick, suivis de Cartahut, qui l'avait échappé belle., ma foi; et, le Malais et le Borgne ramant avec ardeur, ils atteignirent la Hyène en un instant...

A peine Brulart fut-il sur le pont que, de sa grosse et tonnante voix, il cria :

— Brassez bâbord, laissez arriver vent arrière, larguez toutes les voiles, toutes, à chavirer s'il le faut... mais filons vite, car la camarade... nous apprête une chasse.

Et, la nuit devenant plus clause, il montrait la frégate qui était à deux ou trois portées de canon...

La Hyène sentit bientôt cette augmentation dévoiles, et vola avec une inconcevable rapidité sur la surlace de la mer, favorisée par ime bonne brise...

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— Eh bien... vous abandonnez donc le brick, capitaine? — crièrent le Borgne et le Malais.

— Je le crois bien... mais voici la chose : Comme vous voyez, il reste en panne dans Faire de vent de la frégate; nous sommes deux navires, elle est seule, il faut choisir; elle pique d'abord droit au cul lourd, au bâtiment en panne, on ne se défie pas de ça, un vrai bateau marchand; elle s'approche à petite portée de voix... et se met à héler... pas un mot de réponse; embêtée de ça, elle envoie du monde à bord, on monte. . . —personne... — on va au petit panneau... fermé, veiTouillé; on va au grand... Bon! — font-ils; il est à moitié ouvert, ils veulent Pouvrirtout à fait, la corde roidit, la détente part... et allez donc! six cents livres de poudre en feu. Avis aux amateurs !

— Quel homme ! — se dirent des yeux le Borgne et le Malais. . , -^Vous voyez la chose : le brûlot éclate, désempare laûégâte ou à peu près, lui tue un monde iou; si proche, c'est une bénédiction! elle ne pense pas à nous poursuivre; nous profitons de ça pour filer, et dans deux jours nous sommes à la Jamaïque. . . à boire. . .

Et il se dit en lui-même : Quel vilain rêvet *

Le pont' de la Hyène ofirait un singulier spectacle : encombré de nègres et de matelots, chargé de plus du double de monde qu'il n'en pouvait contenir; vrai, c'était à faire piti^ que de voir ces noirs, enchaînés, battus, foulés aux pieds pendant les manœuvres, ne sachant où se mettre et roués de coups par les marins.

— Avant qu'il soit dix minutes, — murmura Brulart, — vous verrez l'effet de ma mécanique.

A peine achevait-il ces mots qu'une inunense clarté illumina le ciel et l'Océan, une énorme colonne de fumée blanche et compacte se déroula en larges volutes, et la goélette trembla dans sa membrure au bruit d'une épouvantable détonation.

... C'était cette pauvre Catherine qui sautait en l'air en couvrant sans doute la frégate le Cambrian de ses débris enflammés, tuant peut-être son jeune et brave commandant, son bon et gourmand docteur, son petit conamissaire malgré sa tante... que sais-je, moi?

Pauvre Catherine, adieu ! laissez-moi lui donner un regret!

Adieu ^ c^en est donc fait; aussi bien tu devais suivre la destinée de ton capitaine^ du bon et digne Benoit^ car sans lui que serais-tu devenu, pauvre cher brick?... quelque infâme bâtiment pirate... toi, accoutumée aux jurons si chastes, si candides de Claude-Borromée-Martial, tu aurais peut-être retenti d'ignobles et crapuleux blasphèmes ! d'infâmes orgies eussent souillé la blanchem* virginale de ton plancher, tes mâts en auraient frémi d'indignation, et, au lieu de voir pendre à tes jolies vergues luisantes l'habit et le pantalon de ton bon capitaine, qui soignait si bien sa modeste garde-robe, on les am^ait peut-être vues fléchir, ces jolies vergues, sous les balancements de cadavres pendus çà et là.

Ainsi, repose en paix, Catherine, tu as trouvé un tombeau digne de toi; mieux vaut cent fois pour toml)e la profondeur transparente de l'Océan que les lourds et chauds estomacs des petits Namaquois...

Et certes, Benoît le dirait, s'il vivait, s'il n'avait pas été digéré, le pauvre homme...

Adieu donc encore... adieu^ Catherine.,, que les vagues te soient légères...

On ne peut se faire une idée du transport, du délire que cet événement excita à bord de la Hyène : c'étaient des cris, des battements de mains à la faire sombrer; Brulart surtout ne se possédait pas de joie; il sautait, gambadait, tonnait, ravi de voir la réussite de sa ruse,,.

Au lever du soleil il avait perdu la frégate de vue.

Le surlendemain, sur les quatre hem*es du soir, il débarquait ses nègres à la Jamaïque, près de l'anse Carbet... sur l'habitation de M. Wil, brave colon, une de ses plus anciennes pratiques.

Par exemple, sur les noirs sauvés du brick, il n'en restait que dix-sept et Atar-Gull. La cargaison de la goélette avait moins souffert, il en restait les deux tiers; somme toute : — il jouissait de quarante-sept nègi^es ou négresses, qu'il vendit, l'un dans l'autre, quinze cents francs pièce, c'était donné...

Tom Wil le pa^a comptant, mais il l'engagea à ne pas

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faire un long séjour dans la colonie^ par mesure de prudence...

Brulart goûta d^autant plus cet avis qu'il se souvenait de l'espièglerie faite à la frégate; or, il mit bientôt à la voile pour Saint-Thomas, en se proposant de renouveler sa tontine s'il en trouvait l'occasion, car Tom Wil lui avait appris que, comptant marier sa fille, il faudrait alors monter l'atelier qu'il lui donnait en dot, et que lui, Brulai't, étant raisonnable, il voulait le charger de cette fournitm*e.

Brulart partit donc, et de quelque temps on n'en entendit plus parler.

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