CHAPITRE IV
LE PÈRE ET Île FILS
11 y a une grande difTérence, voyez-Tous, entre un capital productif et un capital improductif.
Car un capital, employé prodnctivemcnt, est an des trois grands agents de la production, et prend part aux profits de cette production.
Employer un capital dans la production, c'est avancer les frais de production. La valeur da produit qui en résulte rembourse cette avance. J. B. Sat, Écotwmie poîiiiquef 1. 11, p. 255.
— Sais-tu ce que c'est que ce supplice que roas font subir durant de longues nuits vos artères qui bouillonnent, votre cœur qui crève, votre tète qui rompt, vos dents qui mordent vos mains; tourmonteurs acliarnés qui vous retournent sans re- Idohe comme sur un gril ardent?...
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.
H est, je crois, nécessaire d'expliquer le motif de la haine que portait Atar-Gull à M. Wil, qui, par sa conduite, ne paraît
peut-être pas, comme le capitaine Brûlai t, devoir inspirer cet afireux sentiment à son esclave. ^
Voici le fait :
C'était quelque vingt jours après Farrivée des grands et petits Namaquois dans la colonie; M. Wil dinait ce joui'-là chez M. Beufiry, riche et industrieux planteur.
Quand vint le dessert, l'heure des confidences, les dames s'en allèrent, et chaque femme fut remplacée par une respectable bouteille d'un excellent et vieux madère... c'était le seul moyen de compenser la retraite du beau sexe.
La conversation vint à tomber sur les nègres, les habitations, les chances, les pertes, les bénéfices, et M. Wil et M. Beufry occupèrent bientôt l'attention générale, car on avait une entière confiance dans lem^s lumières et dans leur longue expérience.
BEDFRT. — Eh bien! dites-moi, Wil, êtes-vous content de votre acquisition? Gonmient vont les nouveaux?. . . se font-ils un peu?...
WIL. — Très-bien... très-bien... Ce diable de Brulart a la main heureuse, il les choisit à ravir... je n'en ai perdu que cinq...
BEUFRT. — Par exemple, que Dieu me damne si je sais comment il y trouve son compte en les donnant à ce prix...
WIL. — Ma foi, peu m'importe, c'est la troisième fournée qu'il me procure depuis dix-huit mois, et il ne m'a jamais trompe... c'est-à-dire... si... ime fois... oh! j'ai été joué... c'est un fin maquignon, allez...
BEUFRY ET LES CONVIVES. — Contcz-nous ça, mousicur Wil, c'est utile...
WIL. — Eh bien ! car je n'y mets pas d'amour-prope, il y a trois mois, il m'a fourré, au milieu de son avant-dernière fourniture, un vieux, vieux nègre, auquel il avait teint les cheveux avec du chai-bon, et qu'il avait sans doute engraissé avec de la farine ou je ne sais quoi. — Enfin... trois jours après son départ, j'envoie faire baigner mes noirs à la mer, et mon vieil aiiimial me revient les cheveux tout blancs; au bout de cinq jom's cette graisse factice tombe, car il était soufflé, et je m'aperçois aux dents, aux plis du front et des yeux, que c'est
un homme d'au moins soixante ans^ et si faible^ si faible^ qu'il est depuis ce temps-là incapable de me rendre aucun service ; et pourtant le scéle'rat mange comme im vautoiu*; aussi c'est un cheval à l'écurie... ça fait le cinquième que je nourris à rbn faire... et quand on les a payés des quinze cents^ des deux mille francs, ce n'est pas gai...
BEUFRY. — C'est un voleur que votre Brulail; mais moi j'ai un moyen bien commode, non-seulement d'éviter la nourritui'c de mes vieux nègres hors de service, mais encore de rentrer dans mes fonds et au delà...
wiL ET LES CONVIVES. — Coutez-nous ça... c'est un miracle.
BEUFRY. — Du tout, c'cst bien simple : vous savez que le gou* vcrnemenl donne deux mille francs de tout nègre supplicié pour assassinat ou pour vol, afin que le propriétaire n'essaye pas de soustraire le coupable à la justice, dans la crainte do perdre une valem*...
WIL. — Eh bien?
BEUFRY. — Eh bien!... les gueux de noirs, arrivés surtout à un âge très-avancé, ont bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, c'est impossible autrement; ainsi, on est toujom-s sûr de ne pas se tromper; on aposte donc deux témoins qui affirment l'avoir vu voler, par exemple. Les preuves ne manquent pas; on l'envoie à la geôle, et, s'il est trouvé coupable, ce qui arrive ordinairement, on le pend... et, eu échange, on vous compte deux miUe francs écus..
WIL, avec rëpugnaoce. — Diable... diable.
BEUFRY. — N'allez-vous pas laire la petite bouche? au lieu d'un capital improductif qui vous absorbe encore un intérêt quelconque... vous avez, par mon procédé... im capital productif qui peut vous rapporter sept et huit pour cent... c'est hoi^s de toute proportion...
wiL. — Oui, mais c'est \m peu dur... de... (t^imxA le geiie d«
pendre).
BEUFRY. — Ah ! pardieu, s'il s'agissait d'un homme, je ne vous dirais pas un mot de cela; mes principes sont connus, je crois avoir prouvé dans ce dernier incendie que j'avais quelque humanité...
WIL. — C'est vrai; non content d'avoir sauvé ce pauvre Ciol-
ATAR-GDLL SOS
strop et ses deux' enfants, vous l'avez aidd à rebâtir sa caféine de vos propres deniers... mais faire pendre... hum..«
BEUFRY. — Ah! mon Dieu, avez-vous la tête dure! Supposez qu'une loi vous dise : « Chaque mulet atteint de la morve (par exemple) sera détruit, mais on indemnisera le propriétaire en lui en comptant la valeiu-; » est-ce que, si vous pouviez faire passer pour morveux un vieux mulet qui croupit à rien faire dans votre écurie, vous ne le feriez pas, préférant avoir deux cents bonnes gourdes bien sonnantes qui vous en rapporteraient quinze ou vingt, à garder un animal infirme qui vous en dépense la moitié sans vous rendre aucun service? Que diable! soyez donc conséquent; poiu*quoi ne pas faire pour un nègre ce que vous feriez pour un mulet?
PLUSIEURS voix. — 11 a raison, c'est clair comme deux et deux font quatre.
wiL. — Pardieu, je le sais bien, je n'aime pas plus qu'un lutre à avoir de l'argent en friche, et puisque Beufry s'est servi de cette combinaison... puisque vous autres ne la désapprouvez pas...
PLUSIEURS VOIX. — Mais au contraire. . . nous ferions de même.
WIL. — Au fait, je ne vois pas pourquoi je m'amuserais à jeter de l'argent par les fenêtres... Ce qui me retenait, voyezvous, c'était le respect humain... parce que, avant tout, on lient à l'opinion de la société, et quand on est père de famille, quand depuis quarante ans on mène une conduite irréprodiable... on n'aime pas à la voir ternir...
BEUFRT. — Je ne puis mieux faire que de me citer pour exemple...
wiL. — Je me rends, mon ami, je me rends; j'étais un fou; mais dites-moi, le témoignage de deux blancs suffit-il?
BEUFRY. — De deux blancs ou de quatre mulâtres... et on ous débarrasse de votre capital improductif... après quoi, e greffier vous rembourse le pendu en espèces sonnantes.
WIL. — Pas plus tard que denaain, j'en essayerai...
BEUFRT. — Ali çà, messieurs, c'est assez parler d'affaires; ces dames doivent s'ennuyer, un verre de madère, et allons les rejoindre dans la galerie... Wil, je vous retiens pour ma rartie de trictrac...
wiL. — C'est donc une revanche que vous voulez... vous l'aurez... à vos ordres... mais nous ne jouerons pas tard, car j'ai ma fille un peu souffrante, (ils sortent.) , Cinq jours après cette conversation, le bonhomme Wfl comptait, en soupirant un peu, dix piles de quarante gourdes chacime... (Oh! dans ce doux pays les exécutions et les procédures marchent grand train, grâce à la justice coloniale.)
Mais la cabane du vieux Job était déserte...
Seulement deux ou trois petits enfants pleuraient assis à la poiie, car le pauvre vieux Job, qui ne pouvait plus travailler, aimait à s'asseoir au soleil et à faire des jouets en bois de palmier pour tous les négiûUons de son voisinage... qui sautaient de joie et battaient des mains à son approche... en criant : — Voilà le père Job... hé! bon Job?...
Aussi ils plombaient le vieux nègre dont le cadavre se bar lançait accroché au gibet de la savane, et qui ainsi ne coûtait plus rien à son maître.
Le lendemain de l'exécution, il était nuit, mais mie nuit des tropiques, une belle nuit claire et ti'ansparente, inondée de la moUe clailé de la lune.
Les noirs s'étaient agenouillés au dernier coup de cloche, car M. Wil, sa femme et sa fille leur avaient donné l'exemple, en commençant la prière commune à haute voix.
Et c'était un grand et noble spectacle que de voir le maître et l'esclave égaux devant le Créateur, se courbant ensemble, prier de la même prière sous la voûte azurée du firmament, tout étincelante du feu des étoiles.
Autour d'eux... pas le plus léger bruit... on n'entendait que la voix grave et sonore du colon, et par instants le timbre pur et argentin de celle de Jenny, qui répétait une phrase sainte avec sa mère.
Les palmiei's agitaient en silence leius grandes feuilles vernissées, et les fleurs du caféier, s'ouvrant à la fraîchem* de la nuit, répandaient ime senteur délicieuse.
Après la prière, les nègi*es allèrent se reposer ou errer dans les savanes, car on leur accordait cette permission.
Atar-GuU ne pouvait dormû* la nuit, lui...
Oh! la nuit il aimait à errer seul, c'était l'unique instant où
il pouvait quitter son masque d'humble et basse soumission, son doux et tendre souiire.
Il faUait aloi's le voir bondir, haletant, crispé, furieux, se rouler en inigissant comme un lion, et mordre la tcn'e avec rage, en pensant aux outrages, aux coups de chaque jour!
En pensant à Bruiart, qu'il espérait revoir tôt ou tard; au colon qui l'avait fait battre, et avait pour lui une pitié insultante, lin attachement d'homme à bête, de maître à chien! Alors ses yeux étincelaient dans l'ombre, ses dents s'entrechoquaient.
Et voyez quelle puissance il avait sur lui-même!... avec ce caractère indomptable et sauvage, cette énergie dévorante; dans le jour, il som^iait à chaque coup qu'il recevait, et baisait la main qui le frappait.
11 fallait pour arriver à ce résultat incroyable une idée fixe, arrêtée, immuable, à laquelle le nègre fait tous les sacrifices :
La vengeance!
Et encore cette vengeance n'était motivée que pai' la brutalité de Bruiart et la rage de se voir esclave; mais à quel degré d'intensité arriva-t-elle, mon Dieu! quand il sut ce que vous allez savoir.
Entraîné dans une course rapide, ce malheureux bondissait çà et là comme pour s'échapper à lui-même...
En vain l'air pur et embaumé, la douce solitude de la nuit venaient rafraîchir ses sens.
Toujouj's com*ant, il arriva près d'une savane déserte que la lime couvrait d'une nappe de pâle lumière.
Au milieu s'élevait un gibet.
Après le gibet était accroché un noir, c'était le vieux Job.
Atar-Gull, sortant des allées sombres et obscures qui entouraient cet espace nu et découvert, fut comme ébloui de cette clarté resplendissante qui argentait les longues herbes de la savane et le rideau de tamarin et de mangotiers qui l'ombrageaient.
Mais bientôt il fut saisi d'un inexplicable sentiment de douleur en voyant ce gibet noir et ce corps noir, qui se dressaient et se découpaient si sombres sm* les feuilles brillantes et nacrées de la foret.
Il s'approcha plus près...
Plus près encore...
Ses jambes fléchirent... il tomba... la face contre terre,,.
Après être resté quelques minutes dans cette position^ il se releva, et s'élançant comme un tigre, sauta d'un bond sur la fourche du gibet.
AiTivé là, il poussa un cri... un cri dont vous comprendrez l'expression quand vous saurez que le malheureux venait de reconnaître...
Son père...
Son père vendu comme lui, victime de la traite, et volé peut-être parBrulart à quelque autre Benoit.
Atar-Gull ne conserva plus aucun doute quand il eut vu une espèce de talisman ou de fétiche que le vieillard portait au cou...
Couper la corde qui attachait le cadavre à la potence, le prendre sur ses épaules et fuir dans les bois avec ce précieux fardeau, ce fut l'affaire d'un moment pour Atar-Gull.
Il est de ces doulem's qui ont besoin d'ombre et de profonde solitude.
Le lendemain, au premier coup de cloche, Atar-Gull était déjà rendu à l'atelier, toujours avec sa bonne figure ouverte et franche, son éternel sourire qui laissait voir ses dents blanches et aiguës...
Et voilà poiu*quoi M. Wil partageait avec Brulart le privilège d'occuper incessamment l'imagination d'Atar-Gull, d^autant plus que Cham, auquel Atar-Gull avait fait sa confidence, que Cham, auquel cinq ans de séjom^ dans la colonie et dans Fintérieur du colon avaient donné quelque habitude et quelque connaissance des spéculations des planteurs, mit charitablement Atar-Gull au iait des causes et résultats de la mort de son père.
Quant au cadavre du vieux Job, on ne le retrouva plus, et on pensa sur l'habitation que les empoisonneurs s'en étaient emparés pour quelques-unes de leurs opérations magiques.
On conçoit maintenant, je crois, la haine du noir pour cet estimable colon, et quelle dut être sa joie lorsqu'il put soiq)çonner que son service presque intime le mettrait à même de
se venger; aussi, pendant cinq mois qui servirent d'essai, d¥preuves, il étonna tellement M. Wil par son zèle, par son dévouement, son activité, que le colon le proclama le modèle des bons serviteurs, l'éleva à la dignité de valet de chambre et mit en lui sa plus entière confiance.
Cet engouement est d'ailleurs un des traits caractéristiques des colons.
Ainsi Atar-Gull fut chargé de surveiller les préparatifs de la fête qui devait précéder les fiançailles de la jolie Jenny et de Théodrick.