‹ Plume et pinceau: e?tudes de litte?rature & d'artChapitre 21 sur 40 · Benedicite de Saint-Guillem · texte numérisé non relu

Benedicite de Saint-Guillem

Noue Bommes assez pour manger ce que nous ayons.

liais en français, la traduction ne rime pas.

boucles sur ses épaules et sur un petit fichu bleu. Elle est tout à fait absorbée par un livre à couverture jaune, et qui doit être par conséquent une nouveauté littéraire. Elle paraît sourire à sa lecture. Ses yeux baissés sur le livre ne montrent que le voile des paupières longues et fines, ombragées par de jolis cils à leurs bords. Il n'y a nulle pose dans cet abandon gracieux et tellement naturel qu'on ne sait comment l'exprimer. Un romancier de l'école anglaise, chaste et délicate, qui n'exclut ni le sentiment, ni la passion, y trouverait le sujet d'une création charmante. Le fond du tableau est exquis avec sa teinte un peu nuageuse, qui entoure cette jeune femme comme une émanation radieuse de sa beauté.

Bien que M. Jules Laurens soit de Carpentras, trop de souvenirs rattachent à notre pays pour que nous ne le considérions pas comme des nôtres. Il se présente au Salon avec deux peintures et deux lithographies. La porte d'Uscoup, en Asie Mineure, est un monument en ruine et des plus élémentaires, à l'entrée d'une ville ; on dirait qu'on s'est contenté, pour la construire, de poser trois pierres, dont deux verticales, l'autre horizontale. Les habitants vont et viennent sous ce pont improvisé. Un vieillard à barbe blanche mé-

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dite tout à côté, à Tombre ; le ciel est d'un bleu à défier le nôtre. Une femme, qui mène un âne chargé de légumes, me fait Teffet de venir de Pignan ou de Saint-Jean de Yédas. Uîllusion serait possible sans les minarets et les dômes orientaux, qui se découpent en blanc à travers de très-beaux arbres. M. Laurens a déployé là des qualités de savant orientaliste ; c'est une composition trèslumineuse et d'une coloration charmante.

Ses Chrysanthèmes blanches et rouges, dans un vase bleu, se fanent mélancoliquement et poétiquement. C'est le tableau de la Chute des fleurs.

Avec ses deux lithographies, d'après Gridel, il a fait la fortune de deux tableaux fort intéressants et qui le méritaient bien. Le Sauve qui peut ! et Une patrouille en famille sont tout simplement deux études de mœurs de la vie des' marcassins, dont l'une représente une troupe de ces animaux surprise par l'approche d'une locomotive et fuyant affolée. L'œuvre de M. Gridel était oubliée ; M. Jules Laurens l'a remise en honneur avec ses deux lithographies, et il s'est surpassé dans son interprétation spirituelle et fine sur la pierre.

Un recueil littéraire « nous montrera prochainement M. Jules Laurens observateur, plume en main, du langage et des mœurs du Midi. Pour

1, Le volume de la Cigale (chez Sandoz et Fiechbacherj.

aujourd'hui, nous devons un salut à son frère, M. Bonaventure Laurens, bien connu à Montpellier, qui a envoyé une aquarelle, dont le sujet est un effet de roseaux et de marécages pris à Palavas.

Nous ne pouvons passer devant le Brigand, de M. Edouard Marsal, sans fredonner un air connu de Fra Diavoïo : Voyez sur cette roche, etc. Hé quoi 1 c'est là cet artiste qui illustre si gaiment le Siège de Caderousse, le Sermon de M. Sistre, et qui va chercher des types de convention dans les opéras comiques démodés, quand il n'a qu'à regarder autour de lui pour y trouver des types intéressants et vivants ! Après tout, M. Marsal a peut-être voulu peindre Pomarède* déguisé en brigand calabrais. Nous nous demandons pourquoi les bandits de ces montagnes affectent des costumes si voyants, si compromettants, quand il serait si simple et si prudent de prendre la couleur des arbres et du terrain, comme font certains animaux qui se déguisent sous les feuilles. M. Marsal a de bonnes qualités de peintre, et il nous enverra une autre année une scène de mœurs locales.

.1. Célèbre brigand, guillotiné à Pézenas.

Nous félicitons très-sincèrement de son idylle M. Mathieu, de Saint-Jean-de-Fos . C'est une œuvre pleine de poésie et de fraîcheur. Voilà ce que c'est que de s'abandonner à la nature : avec elle, on n'a pas à craindre d'être trahi. Deux jeunes bergers, un garçon et une petite fille, se sont réfugiés, pendant qu'il fait trop chaud, dans une grotte toute tapissée de vigne vierge, d'iris et de bouillons fleuris.

Rien n'est plus doux à l'œil que l'intérieur de cette salle naturelle de verdure, où se passe une charmante idylle. Le jeune berger joue de la flûte et tient à charmer sa compagne, une innocente enfant encore toute jeune, et qui n'entend pas plus malice que lui à ces jeux charmahts de Daphnis et Ghloë. Elle est étendue à terre à ses pieds, vêtue seulement d'une peau de mouton blanc, en harmonie avec la couleur de ses cheveux blonds, tandis que l'adolescent n'est couvert à son tour que d'une peau noire de bouc ou de chèvre, qui cadre aussi avec la couleur de ses cheveux d'un noir de jais et de ses yeux qu'il a spirituels et malins. Il s'ingénie à jouer de son instrument : ses doigts cherchent les notes sur la flûte. Autour d'eux, tout sourit dans la nature;

leurs moutons, moins innocents qu'eux, paissent au dehors à l'entrée de la grotte. On chercherait cependant, pour que Tidylle antique fût complète et moins réaliste, un pied fourchu à ce jeune satyre qui ignore encore, mais dont la physionomie promet. Quant à la jeune fille, elle est dans toute sa candeur naïve.

M. Trinquier, du Vigem, et M. Roussy, de Cette, ont exposé, Tun une table de cuisine, Tautre un pot de raisiné. Sur la table de M. Trinquier, nous trouvons un chaudron où aura certainement cuit le raisiné de M. Roussy. Quant au pot de ce dernier, il nous paraît emprunté à la patrie de M. Mathieu, dont nous venons de parler : c'est de la poterie de Saint-Jean-do-Fos. On en voit à Sèvres, comme échantillon^ dans la collection de céramique de tous les pays.

Nos amis abusent un peu du sujet de la Cigale en peinture. Voilà M. Emile Villa qui en donne une à son tour, comme M. Charles Brun; mais la Cigale de M. Villa a dû trouver une fourmi moins avare que celle de La Fontaine, car clic n'a pas l'air de crier famine. Elle est, au contraire, des

plus riches, des plus élégantes, dans sa chape historiée et surchargée d'ornements. Elle pince d^un petit instrument de musique qui paraît être aussi im objet d^art fort délicat et d^un grand prix, comme son costume.

En pendant à sa Cigale, M. Villa a peint une jeime fille habillée dans une robe à la Watteau, et donnant Tessor à des papillons enfermés dans une boîte. G^est une idée, cela. Est-ce aussi un symbole? Les* papillons représentent-ils les amants de la dame retenus dans ses liens de soie et rendus un jour à la liberté? Ou bien sont-ce les maux qui s^échappent de la boîte de Pandore?

emme, emme^ que de maux Tu causes dans un régiment 1

Il faudrait s^expliquer; mais M. Villa songe sans doute avec raison qu^avant tout les qualités de peintre doivent dominer dans de telles études, et les sujets de ses tableaux ne sont que des prétextes à &ire valoir la richesse de sa palette. Le succès a récompensé M. Villa, car sa Cigale a été une des premières toiles achetées par M. Goupil.

Il ne nous reste plus qu'à parler de la sculpture; mais il est trop tard pour aujourd'hui. Nous la remettrons à un autre jour.

13 mai 1877.

LE

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