AU XVII« SIÈCLE
DOCUMENT NOUVEAU SUR SÉBASTIEN BOURDON. — MINUTE DE SON CONTRAT DE MARIAGE AVEC LA SOEUR DE LOUIS DU GUERNIER, PEINTRE MINIATURISTE (1641).
Parmi les oubliés et les dédaignés qui ont joué un rôle considérable pendant le graind siècle et qui ne sont plus que poussière aujourd'hui, il faut citer Louis du Guernier. Ce nom, qui a été celui de Fun des plus célèbres peintres en miniature de son temps, ne réveille de nos jours aucun souvenir, excepté parmi les amateurs les plus érudits en matière de beaux-arts. Mais il ne saurait être rattaché à des œuvres connues, et, s'il subsiste encore, c'est grâce à Félibien, Thistoriographe de l'Académie de peinture, qui lui a consacré l'un de ses plus longs et plus intéressants Entretiens. Le biographe officiel a payé à la mémoire de l'artiste un véritable tribut d'admiration et de respect. Il fallait que du Guernier
i. Extrait du journal l'Art,
eût une bien grande autorité dans le corps dont il faisait partie, pour exciter tant de regrets et d'éloges, bien quHl fût calviniste. Cette restriction, qui revient plusieurs fois, gâte un pém le panégyrique, mais elle ne fait qu'ajouter à la couleur du temps. En somme, Ton était sous le règne de la miniature : c'était le genre à la mode, et du Guemier était souvent mandé à la cour.
Félibien raconte qu'il fit « plusieurs portraits du roi et de toutes les personnes de la première qualité:»; et comme s'il voulait jeter à la fin un grain de sel dans son Entretien, il le termine par ce renseignement peu édifiant : « Lorsque le duc de Guise alla à Rome, il emporta un livre de prières où du Guemier avait représenté en saintes toutes les plus belles dames de la cour peintes au naturel. » — C'est frivole et léger; mais c'est un trait piquant pour l'histoire. Félibien, qui ne manque pas une occasion de réprouver l'hérésie, n'ajoute pas un mot de blâme en cette circonstance *.
i. Lo duc do Guise dont il d'agit ici est le même qui goaverna quoique temps à Naples, dont il avait favorisé, en 1647, le soulèvement conti*o les Espagnols. Il est célèbre par ses aventures de guerre et d'amour. Le président Ilénault a dit de lui dans son Abrégé chronologique (à Tannée 1641} : i Ce prince était aussi inconstant dans ses mariages que les autres le sont en galanterie : il 60 fit séparor do sa première femme, Anne de Gonzague, qu'il avait épousée par amour, pour épouser la comtesse de Bossul, qu'il aimait, et il passa le reste de sa vie à faire casser son mariage avec celle-ci pour pouvoir épouser M^i* de Pons, qui à son tour devint sa mattrcsae. » C'est pendant son séjour à Rome,
Nous ne nous étendrons pas plus longtemps sur les œuvres de du Guemier, d'autant plus que nous n'en pouvons montrer aucune. C'est un phénomène analogue à ce qui s'çst produit pour quelques poètes de l'antiquité que cet artiste du XVII® siècle qui se présente à nous avec un nom célèbre et pas une œuvre. Pourtant ces merveilleux portraits, d'une ressemblance parfaite, et « d'im volume si petit » qu'en sortant des mains de l'artiste ils étaient enchâssés dans des chatons de bagues, n'ont pu être tous anéantis ou perdus. Il y a eu de tout temps des amateurs de miniatures. Celles de du Guemier, qui n'ont pas été détruites, sont peut-être conservées dans de riches collections où il est impossible de les reconnaître, parce qu'elles ne sont pas signées K
oft il poursuivait la dissolution de son mariage avec la comtesse de Bossut, que les Napolitains révoltés l'appelèrent à leur tôte, après l'assassinat de Masaniello. Bayle a dit du duc de Guise que c'était c l'un des plus galants et des plus accomplis seigneurs de France. >
i. Un homonyme de Louis du Guemier, avec lequel on est-sujet à le confondre, fut graveur à Londres pendant la première moitié du xviu* siècle. On trouve quelquefois des ouvrages anglais et particulièrement des poètes ou des écrivains de l'antiquité, illustrés par lui : ce sont, en général, d'assez médiocres gravures. Il est probable que cet artiste, qui porte également le prénom et le nom de Louis du Guemier, était un neveu de celui qui nous occupe et qu'il se réfugia en Angleterre lors de la révocation de l'ôdit de Nantes. — Ce n'était pas la première fois du reste qu'un membre de cette famille prenait le chemin de l'exil. L'histoire des du Guemier date des persécutions religieuses qui ensanglantèrent Rouen à la fin du' xti« siècle. Leur aïeul paternel possédait, d'après Félibien, une chaîne considérable dans le Parlement de
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n existe un très-beao portrait de Louis da Gnemier par Samuel Bernard *. Cest le seul que Ton connaisse anjourdlim de notre artiste. Les Archives de VArt français (DoeumenUy t. n, p. 359) font pourtant mention d'un autre portrait de du Gnemier, peint par Sébastien Bourdon, et dont une copie fut présentée comme morceau de réception à rAcaLdémie de peinture, en 1663^, par un peintre nonmié Antoine Berthellemj. Il serait important de retrouver aujourdliui Toriginal ou la copie de ce portrait. Nous ne le voyons pas signalé ailleurs, et c^est une grande lacune dans l'œuvre de Sébastien Bourdon. Les portraits peints par cet artiste restent la plus belle partie de son œuvre et la plus originale.
Sébastien Bourdon avait épousé la sœur de du Guemier. La minute de son contrat de mariage vient d^ôtre retrouvée, et c'est la pièce
cotte TiUo : < Mais pendant los guerres de la Religion, il perdit la TÎe pour Touloir tùutenir un mauvaii parti. > C'est l'histo» rîographe du Roi qui 'parle. Le fils de ce du Guemier, Alexandre, le premier du nom qui fut peintre, voyant tous les biens de son père au pillage, alla en Angleterre, d*où il revint quand les troubles furent un pou apaisés, et il se mit à peindre de miniature. Calait le père de celui dont Félibien, qui se montre si impitoyable pour son aïeul, a écrit le panégyrique.
1 . On peut en voir une éprouve gravée au Cabinet des estampes, à la Bibliothèque nationale, dans le dossier Samuel Bernard. — Ce graveur, père du fameux traitant, avait été élève de Louis do Guernior pour In miniature. (Jal, Dictionnaire critique de Hographie rt d^hittoire»)
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que nous allons mettre sous les yeux du lecteur.
On a parlé, à propos de ce premier mariage de Sébastien Bourdon, de la beauté de Suzanne du Guemier (voir notanmient un article de M. Arsène Houssaye dans la Presse du 7 septembre 1864). Il est bien difficile d'apprécier aujourd'hui toutes les raisons de convenance ou d*amour qui furent la. cause de cette union. Félibien en donne une, que nous ne voyons aucun inconvénient à accepter de la bouche d'un contemporain. « Du Guemier, qui était connu à la cour, et qui avait quantité d'amis, lui procurait (à Bourdon) des ouvrages en différents endroits. » — Bourdon appartenait, en outre, à la religion réformée, et c'était un lien de plus entre les deux époux. .
La sœur de Louis du Guemier « dessinait fort bien », et ce n'était probablement pas un mince mérite non plus aux yeux de son second mari, — car nous allons voir tout à l'heure qu'elle était déjà veuve et sans enfants. Elle en eut neuf de Bourdon, qui presque tous moururent jeunes; elle mourut elle-même en 1658, âgée d'environ quarante ans» disent les registres protestants cités par Jal. Ainsi Tannée même de sa naissance est inconnue. Quant à Bourdon, il se remaria Tannée suivante, et il eut encore sept enfants de sa seconde femme.
Florent Le Comte parle de deux filles de Sébastien Bourdon, qui peignaient fort bien la mi-
niature. Nous ne savons si elles étaient nées du premier ou du second lit. Nous apprenons seulement par un document, cité par Jal, qu'Anne Bourdon, fille de Bourdon et de Suzanne du Guernier, née à Stockholm en 16b3, pendant le séjour du peintre à la cour de la reine Christine, fut forcée de s'expatrier en 1687, par suite de la révocation de Pédit de Nantes.
Il ne nous reste plus qu'à publier notre document.
Nous le tenons de l'obligeance de M. Eudora Soulié, qui a eu, comme on sait, l'idée originale de reconstruire la vie de Molière à l'aide de documents notariés *. L'acte, daté du 9 janvier 1641, que nous allons reproduire, a été retrouvé par lui dans l'étude de M<^ Simon, notaire à Paris, 85, rue de Richelieu ; il est extrait, comme on le verra par la signature, des minutes de M« Marreau, un notaire du xvii® siècle, parmi lesquelles le savant chercheur a fait bien d'autres découvertes *.
« Furent présens en leurs personnes noble homme Sébastien Bourdon, fils de défunts Marin Bourdon, vivant maître peintre en la ville de Montpellier, et de Jeanne Gau-
i. Un volume, fruit do ses Recherches, a paru à la librairie
Hachctlo.
2. M. Champfleury a dû particuli(';remenl à M. Eudore Soulié la communication de nouveaux Documents positifs sur les frères Le Nain, IcHquclg, publiés en I860, à la suite de son grand ouvrage, sont restés lo dernier mot de l'érudition sur les peintres de Laon.
tier, jadis sa femme *, ledit Bourdon fils, aussi peintre à Paris, y demeurant dans les galeries du Louvre, — pour lui et en son nom d'une part ;
< Et Suzanne du Guernier, veuve de feu honorable homme Nicolas CoUissons *, vivant ingénieur à Paris, assistée et du consentement de dame Marie Dauphin, sa mère^ veuve do feu sieur Alexandre du Guemier, vivant maître peintre enlumineur ^, demeurant sur le quai de Tile du Palais , regardant le quai de la Mégisserie , — pour elle et en son nom d'autre part ;
« Lesquelles parties en la présence et par Tavis de leurs parons et amis ci-après nommés, savoir de la part dudit Bourdon, de noble homme Isaac du Vernes, bourgeois de Montpellier; Pierre Le Saige, marchand joaillier; Claude Rousselle et Jean Girard, orfèvres ; Louis BouUongne et Jean Le Sage, peintres, ses amis ; '
« Et de la part de ladite du Guemier et sadite mère» de Louis du Guernier, enlumineur du roi, Alexandre du Guernier, frères; honorables hommes Paul Belliart, marchand orfèvre; François Cousin, marchand bourgeois de Paris, cousins ; Antoine Vigeon, bourgeois de Paris; Jean Ghau-
1. Les registres de l'Église réformée de Charenton, où l'on sait qu'était relégué le culte protestant et où les deux époux reçurent la bénédiction nuptiale 4e 13 du môme mois, donnent un autre nom à la mère de Sébastien Bourdon. Elle y est appelée Jehanne Parité. (Voir le Dictionnaire de Jal» à l'article Bourdon.)
2. Dans le Dictionnaire de Jal, le premier mari de Suzanne du Guemier est appelé Nicolas Colsonnet : c'est un diminutif et une variante du nom.
3. Ce mot d'enlumineur relève tellement aujourd'hui de l'érudition artistique, qu'on nous saura peut-être gré du renseignement suivant, puisé dans le Dictionnaire de Furetiôre : c II est défendu aux enlumineurs de s'ériger en mattrise, par sentence du 38 mars 1608. I — A, un point de vue purement littéraire, Joinyille, l'historiographe du roi Louis IX, définit ainsi l'art de l'enlumineur : < L'écrivain, dit-il, qui a fait son livre, Venlumine d'or et d'azur, i
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chon, sieur de Brenault, exempt des gardes du roi, cousins à cause de leurs femmes ; Jacques Belliart, maître orfèvre ; Mathieu Aulmont, enlumineur du roi ; Antoine Sautereau ; Guillaume Le Blanc, bourgeois de Paris, aussi cousins ; noble homme Denis Gibert, avocat en Parlement; Jean Laigle, marchand bourgeois de Paris, amis; dame Suzanne Belliard, veuve de feu Jean Pronde, marchand joaillier, marraine et cousine de la future épouse.
€ Volontairement reconnurent et confessèrent avoir fait, Orent et font entre elles les traité de mariage, dons, douaire, conventions et choses qui ensuivent.
« C'est à savoir, ledit Bourdon et ladite Suzanne du Guernier s'être prorais et promettent prendre l'un l'autre par loi et nom de mariage et icelui faire solenniser en face de l'Eglise le plus tôt que commodément ce faire pourra et qu'il sera avisé et délibéré entre eux, leursdits parens et amis.
« Les futurs époux seront uns et communs en tous biens, meubles et conquests immeubles, suivant et au désir de la coutume de Paris, conformément à laquelle les conditions du présent contrat de mariage seront réglées, quoique ciaprès ils fissent leur demeure et acquisitions ailleurs, dérogeant pour cet effet à toutes coutumes contraires, néanmoins ne seront tenus des dettes l'un de l'autre faites et créées auparavant la célébration dudit mariage. Et si aucunes y avait, elles seront payées par celui qui les aura contractées.
« La future épouse apportera au futur époux la sonome de trois mille livres tournois, savoir mille livres en deniers comptans, huit cens livres en meubles et ustensiles d'hôtel, le tout la veille de leurs épousailles ; — et les douze cens livres restans, en une petite maison à présent bâtie et édifiée sur le quai du pont Marie du côté de l'église Saint- Paul, dont il se paye de loyer par an cent trente-cinq livres sur lesquelles sont à déduire trente-six livres qui se payent annuellement au sieur Poltier, laquelle somme de mille livres en deniers comptans et les huit cens livres en meubles entreront en la communauté ; — et la valeur de ladite
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petite maison et les deniers provenant d'icelle ou du dédommagement (au cas qu'il convienne recevoir ledit dédommagement) seront et demeureront propres à ladite future épouse et aux siens de son côté et ligne.
« Ledit futur époux a doué et doue sadite future épouse de mille livres tournois de douaire préfîx pour une fois payée, dont elle jouira suivant la coutume, du jour qu'il aura lieu, sur tous lés biens dudit futur époux qui en demeureront chargés.
« Le survivant desdits futurs époux aura et prendra par préciput et avant partage des biens meubles de leur communauté tels qu'il voudra choisir réciproquement jusques à la somme de quatre cens livres tournois, selon la prisée de l'inventaire et sans crue, ou ladite somme en deniers au choix dudit survivant.
< Sera loisible à la future épouse seulement et non aux siens, arrivant dissolution de communauté, de renoncer à icelle et, ce faisant, reprendre ladite somme de trois mille livres, sesdits douaire et préciput, tels que dessus et tout ce que pendant ledit mariage lui serait advenu et échu par succession, donation ou autrement. Le tout, franchement et quittement sans être tenus d'aucunes dettes de ladite communauté, quoiqu'elle y eût parlé, y fût obligée ou condamnée, dont elle sera acquittée par et sur les biens dudit futur époux.
« Si, pendant ledit mariage, il est vendu aucuns biens propres de l'un ou l'autre des futurs époux, remploi en sera fait sur les biens de ladite communauté ; et si elle' ne suffit à l'égard de la future épouse sur les propres dudit futur époux au moyen des avantages que ladite future épouse a reçus de sa mère, tant par son premier mariage, nourriture, logement, que de la meilleure partie qu'elle lui fournira des mille livres ci-dessus promis en deniers comptans.
f Lesdits futurs époux ont déchargé et déchargent ladite Marie Dauphin, mère de la future épouse, de rendre aucun compte de la tuition qu'elle a eue de ladite future épouse et du posthume (qui est décédé), dont elle était enceinte lors du décès de son premier mari et encore mineure ; —
sans que ci-après elle en puisse être recherchée ni inquiétée en quelque sorte et manière que ce soit, à condition toutefois que ladite future épouse après le décès de sadite mère pourra se porter héritière de sadite mère ou se tenir par ladite future épouse aux avantages qu'elle aura reçus d'elle.
€ Car ainsi a été accordé entre lesdites parties, promettant, etc.
« Fait et passé à Paris en la maison où ladite veuve du Guernicr et ladite future épouse sont demeurantes, l'an mil six cens quarante et un, le neuvième jour de janvier après midi, et leur a été déclaré ces présentes sujettes au scel sous les peines de l'édit et déclaration du Roi.
« Fiourdon, Suzanne du Guernier, Marie Dauphin, du Guernicr, P. Bclliard, Le Sage, BouUongne, Vernes, L. Le Sage, Vigeon, Claude Housselle, F. Cousin, A. Saultereau, J. Girard, Chauchon, S. de Breneau, Gibert, M. Aumont, J. Belliard, Laigle, Suzanne Belliard, Gu""" Le Blanc, Marie Belliard, Quarré, Marreau.
« Ledit Sébastien Bourdon, nommé au contrat de mariage devant écrit, reconnaît et confesse avoir eu et reçu de ladite Marie Dauphin , veuve dudit feu sieur Alexandre du Guernier, sa belle-mère, et de ladite Suzanne du Guernier, veuve dudit feu sieur Nicolas CoUissons à présent sa femme, — ladite veuve Alexandre du Guernier à ce présente et acceptante, — la somme de trois mille livres tant en argent comptant, meubles et ustensiles de ménage que autres choses contenues et portées par le contrat dudit mariage d'entre lui et ladite Suzanne du Guernier à présent sa femme, dont quittance, promettant, etc.
« Fait et passé à Paris es étude l'an mil six cens quarante et un, le quatrième jour de mai après midi, et ont signé :
« Sébastien Bourdon, Marie Dauphin, Quarré, Marreau. »
Nous demandons la permission, en terminant, de vider une ancienne querelle avec M. Jal, Tauteur du Dictionnaire critique. Il est le pre-
mier qui ait élevé des doutes sur Tannée de la naissance de Sébastien Bourdon et sur sa religion, n conteste à la fois que cet artiste soit né en 1616 et qu'il ait été tout d'abord calviniste. Nous n'avons eu qu'à consulter les registres de l'Église réformée de Montpellier, sa ville natale, et voici ce qu'ils ont répondu :
< Du mercredi 10 février 1616, Sébastien, fils de Marin Bourdon, maître peintre et vitrier, et Jeanne *.. . , né le second dudit mois ; — parrain Sébastien Dumas, maître menuisier, et Isabeau Toussel ; ^- baptisé par M/ Le Faucheur, i
Rien que ce nom de Le Faucheur indiquerait un baptême protestant. Ce nom figure, en effet, sur la liste des plus anciens pasteurs de l'Église réformée de Montpellier *.
15 août 1875.
1. Cette fois le nom est illisible; mais après le document cidessus, le prénom de Jeanne reste bien avéré.
2. Voir la lidte des pasteurs de cette yille dans Y Histoire de l'Église réformée de Montpellier, par M. le pasteur Corbière, page 596.
rinlérieur des terres ; et, depuis un temps immémorial, aucun mouvement rétrograde de la mer n'a été constaté sur cette partie du littoral de la Méditerranée. » — Quant à saint Louis, il s'embarqua au lieu appelé le Gravr-Louis. « Notons, » dit M. Lenthéric, « avec un soin tout particulier et une fidèle exactitude l'emplacement de ce point spécial de notre rivage, qui a été deux fois le théâtre de l'embarquement des croisés pour la terre sainte. Le Grau-Louis est à égale distance du grau du Roi et du grau de Melgueil, Mauguio, aujourd'hui comblé, c'estrà-dire à 7 kilomètres de l'un et de l'autre de ces deux graus *. C'est l'embouchure aujourd'hui fermée et déserte
\. On donne le nom de grau (probablement du latin graâui^ passage) à ces nombreux canaux qui coupent la plage sur le littoral languedocien et qui mettent les étangs en communication avec la mer. Le plus célèbre acluollement, à cause de la station balnéaire qui s'est étendue sur ses deux rives, est le grau de Palavas, à l'embouchure du Lez. Palavas est une des plus jolies commones maritimes de France : c'est J'Arcachon du sud-est, plus éloigné, il est vrai, de Paris que son heureux rival de Bordeaux, mais qui attire la fashion de tous les grands centres plus rapprochés de la Méditerranée que de l'Océan. En quelques années, Palavas e^t devenu une ville florissante et bien vivante, — tout le contraire d'une ville morte sur cette plage de Maguelone, — grâce surtout au chemin de fer qui y mène aujourd'hui de Montpellier en un quart d'heure. C'est même un des plus grands attraits de cett% dernière ville, à laquelle Mérimée reprochait, dans ses lettres, de manquer de promenades dans ses environs. Depuis que Montpellier ne se contente plus de son horizon bleu, et qu'un chemin de fer le met en communication si rapide avec la mer, c'est une vraie ville italienne ou espagnole de la côte, par son faubourg de Palavas.
de rancien chenal, le cansd Viel, qui serpentait à travers la lagune d^Aigues-Mortes, dont les remparts crénelés et la massive toiir de Constance se détachent à Thorizon. »
A la fin du xvii® siècle et pendant le xviii*, cette horrible tour- de Constance, privée de jour et d^air à Tintérieur, a servi de prison d^État à des réformés de tout âge et des deux sexes qui refusaient de se convertir. Il faut lire, à ce sujet, dans V Éloge du prince de Beauvau, prononcé à r Académie française, en 1805, par le chevalier de Boufïlers, le récit d'une visite qu'ils avaient &ite tous les deux, en 1767, à la tour de Constance, pour voir les prisonnières. Le passage est cité tout au long par M. Charles Martins dans une remarquable Étude sur Aigues-Mortes (1875). « Quatorze femmes, dit le chevalier de BoufHers, languissaient dans la misère, l'infection et les larmes. Le commandant (prince de Beauvau] eut
peine à contenir son émotion Hélas 1 tout
leur crime était d'avoir été élevées dans la même religion que Henri IV. La plus jeune de ces martyres était âgée de plus de quarante-cinq ans; elle en avait huit lorsqu'on l'avait arrêtée allant au prêche avec sa mère, et la punition durait encore I »
Un beau passage dans l'ouvrage de M. Lenthéric est celui où il nous retrace le paysage d' Aigues-Mortes et de son quadrilatère de remparts. Nous ne pouvons faire mieux connaître ce
livre qu'en le citant : nous avons à la vérité rembarras du choix dans ces pages si variées et si pleines d'observations de toute nature. Citons donc au hasard :
« Sans la production du sel, que l'on récolte en abondance à la surface de tous les marais du littoral et qui dépasse annuellement 60,000 tonnes, la vie semblerait absolument éteinte autour de la vieille cité de saint Louis.
« Mais cette solitude et cet abandon sont en parfaite harmonie avec la paisible majesté de cette enceinte fortifiée, intacte depuis six siècles, et que la main de Thomme a jusqu'à présent respectée. Aiguës- Mortes a eu, en effet, cette double fortune d'échapper à la fois au vandalisme des démolisseurs et au zèle des restaurateurs. Il n'existe certainement aucune enceinte en Europe, et peut-être au monde, qui ait été conservée dans une aussi parfaite intégrité....
« On a répété à satiété que les fortifications d'Aigues- Mortes présentaient en plan la même disposition que Damiette : c'est se méprendre un peu sur la signification de ce mot plan. Le tracé d'une ville fortifiée est, en général, commandé par la forme de la ville elle-même ; et, si Aiguës- Mortes a une figure quadrangulaire si géométrique, c'est que l'enceinte avait été disposée en prévision d'un développement qui ne s'est jamais produit. Le tiers environ de la surface enveloppée par les remparts est occupé par des terrains vagues et des jardins à peine cultivés. La population, qui était au xvi« siècle de 15,000 âmes, est descendue à 3,500, et parait devoir rester tout au plus stationnaire...
« La solitude et le désert qui environnent Aigues-Mortes font ressortir, d'une manière saisissante, les grandes lignes de son enceinte. Le pays est plat ; les arbres y sont rares; quelques tamaris, très-peu de figuiers, des pins d'Alep et des allantes sur les dunes, et au fond un rideau de pinsparasols qui se perd dans la forêt de Sylve-Réal, aujourd'hui en voie de dépérissement....
« La campagne d'Aigues-Mortes est d'une incomparable tristesse ; les marais qui couvrent le sol à perte de vue frangent l'horizon, dont les lignes sont brouillées par des effets de mirage assez confus. Le sol, pénétré de sel marin, ne donne naissance (|u'à des plantes ternes, aux feuilles grasses, aux fleurs incolores, des joncs, des soudes, des salicornes, émaillés ça et là de (juclques lis marins. La terre végétale n'existe pas encore, et il faudra peut-être des siècles pour que la culture prenne possession des bas-fonds de ces étangs saumâtres, dernières lagunes d'une mer disparue. Les blanches mouettes et les flamants roses, si nombreux en Egypte, animent seuls la surface de ces immenses flaques d'eau, sur les rives desquelles on voit errer silencieusement des troupeaux nomades de taureaux noirs et de chevaux camargues, qui ont conservé l'allure sarrazine de leurs ancêtres, ramenés par les croisés.... »
Force est de nous arrêter, car la place nous manquerait pour ce que nous avons encore à signaler dans ce volume. Voici une page à laquelle M. Victor Hugo donnerait son apostille :
« Tout le monde sait qu'à Narbonnc toute une ville romaine , plusieurs temples, un amphithéâtre, un nombre considérable d'édifices publics de toute nature ont été mis à l'état de véritables carrières, et que François !«••, le restaurateur des arts et des lettres^ en a utilisé les matériaux pour la construction d'une enceinte continue autour do la ville, qui est d'ailleurs sur plusieurs points aujourd'hui en cours de démolition. Ces fortifications du xvp siècle forment ainsi une sorte de musée épigraphique en plein air que l'archéologue et l'artiste ne peuvent encore parcourir sans douleur, en songeant à tout ce que ce développement de métopes, de bas-reliefs, de corniches et d'inscriptions lapidaires représente de monuments détruits. »
L'élément scientifique occupe une place considérable dans ce volume ; il en est même la base essentielle, mais il est présenté de la façon la plus attrayante ; M. Lenthéric trouve les effets dramatiques sans les chercher, par la simple exposition des faits. Quand on lit dans son livre la marche croissante des atterrissements de la mer par les alluvions que déposent les fleuves à leur embouchure, on est effrayé pour l'avenir de la Méditerranée.
« Les embouchures avancent naturellement dans la mer en proportion de la quantité des matières charriées (le Rhône apporte annuellement à son embouchure 17 millions de mètres cubes de sable et de vase). La grande bouche de ce fleuve progresse annuellement dB 50 mètres ; celle du Pô, de près de 80 mètres ; le Mississipi s'allonge environ de 350 mètres dans le golfe du Mexique ; et si les embouchures du Nil n'accusent une marche annuelle que de 3 à 4 mètres environ, cela tient à ce que le fleuve, dépourvu de digues, se répand librement pendant les crues sur toute la surface de la basse Egypte, y dépose la plus grande partie de ses limons et produit, au lieu d'un avancement en mer, un exhaussement général de tout le Delta, que les recherches de Dolomieu ont évalué à 60 millimètres par siècle. »
Voici la conclusion que tire M. Martins, dans sa brochure déjà citée sur Aigues-Mortes, de ce travail des fleuves (on désigne sous le nom de fleuves travailleurs les grands fleuves à delta) :
« Si l'on porte les yeux sur l'avenir géologique de la terre, on peut prévoir et même déterminer approximativement le siècle oii le delta du Rhône, traversant la Méditerranée,
rejoindra l*lle de Minorque et plus tard la côte d'Afrique, tandis que le delta du Nil atteindra Plie de Chypre et les rivages de l'Asie Mineure. »
Gomme à l'appui de cette prédiction, basée sur des calculs scientifiques, nous trouvons dans VAlmanach et calendrier météorologigue ;pour Vannée 1876, par F.-V. Raspail, un curieux article intitulé Avenir de la géographie. Nous en extrayons ce qui suit :
« L'avenir doit s'attendre à ce que, dans quelques siècles, toutes ces dentelures géographiques s'effaceront tout le long de cette vaste côte, pour s'étendre en terres labourables et resserrer la Méditerranée dans le lit d'un grand fleuve. — Car la Méditerranée n'est pas une mer, mais l'étang d'un fleuve dont la source est celle du Dnieper et l'embouchure, le détroit de Gibraltar; et voilà pourquoi cette prétendue mer n'a point de marée. »
Sajis me faire juge de cette dernière théorie, que j'accepte toutefois d'une bouche autorisée, je m'étais bien toujours douté que toutes ces découpures gracieuses et pittoresques de ims côtes maritimes n'avaient pas été disposées par la nature uniquement pour le plaisir des yeux. En attendant ce refoulement de la Méditerranée, prévu par les savants, nous sommes à la merci de l'eau : c'est encore pour le moment l'élément le plus fort, car il est le plus nombreux (s'il est permis de s'exprimer ainsi).
« D*aprèB M. de Humboldt, » dit M. Lenthéric, « dans l'état
,ttw piAMf: ET pim:eal'
[>di' un .(iiiip.iiw, r,iri'lieTfque Bourdin, qui avait i-.iiisyuii ^1 siii-rtr IViup-ireur d'Allemagne malgré la lictVii.^i; lie GOlase 11. Celui-ci, chassé de ses Dtatis, viul chon-hiT im refaire en France, et «il csf rt'i;u Iwnonbk'meni à Ma^uelone par le trèsluimble si'iinienr Ouilkm V, qui l'accompagne l'usuili' il Mclirufil fi à Siiint-Gilles. Gnillem VI ne sf uioutn; ni moins soumis ni moins respecliieuxeti U;iii L-nviTs Innocent II o, déposé à son tuur |Mr im iioiivci anlipape, Anaclet II, et qui vim l'hiTchiT i'!.'akment un reruge en France, où il di'barqua sur la plaire deMaguelone. Ce voyage li'limoccHl II •-•si reslé célèbre dans l'histoire de France pur le concile d'Étampes, en 1130, où saint Bernard entraîna dans une même ligue en litveur du pape ta France, l'Angleterre et l'AJle-
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jourd'hui endormies et riches en souvenirs, mais aussi au point de vue même de Tarchéologie et de rhistoire, dont le naturaliste ne se croit pas dispensé, — nul livre ne peut être un meilleur guide, plus sûr, plus instruit, plus varié, que celui de M. Lenthéric. Il a fait revivre le Midi de l'antiquité et du moyen âge : à chaque pas, ce sont des villes mortes et qui surgissent sur ces plages désertes comme des fantômes évoqués; d'antiques civilisations, dont les vestiges attestent la grande puissance, sortent de la poussière des tombeaux gallo-romains et, postérieurement, de ceux des évêques, comme on en voit encore dans la vieille église de Maguelone.
Cette cité de Maguelone, aujourd'hui détruite et dont il ne reste plus qu'une église sur une langue de terre étroite resserrée entre la mer et les étangs qui longent partout la côte en ces parages, fut visitée à diverses reprises par les papes au moyen âge. Urbain II s'y arrêta cinq jours pour y prêcher la croisade quand il se rendit au concile de Clermont, en 1095, «pour encourager de sa présence et de sa parole, en deçà des monts, les prédications de Pierre l'Ermite ». Mais, vingttrois ans après (1118), les choses changent : il ne s'agit' plus seulement, pour la papauté, d'aller conquérir le tombeau du Christ ; le patrimoine lui-même de saint Pierre est serré de près et mensu;é. Le successeur d'Urbain II, Gélase II, se voit déposé par l'empereur Henri V et remplacé
par un antipape, Tarchevêque Bourdin, qui avait consenti à sacrer Pempereur d'Allemagne malgré la défense de Gélase II. Celui-ci, chassé de ses États, vint chercher un refuge en France, et « il est reçu honorablement à Maguelone par le trèshumble seigneur Guillem V, qui l'accompagne ensuite à Melgueil et à Saint-Gilles. Guillem VI ne se montre ni moins soumis ni moins respectueux en 1130 envers Innocent II », déposé à son tour par un nouvel antipape, Anaclet II, et qui vint chercher également un refuge en France, où il débarqua sur la plage de Maguelone. Gô voyage d'Innocent II est resté célèbre dans l'histoire de France par le concile d'Etampes, en 1130, où saint Bernard entraîna dans une même ligue en faveur du pape la France, l'Angleterre et l'Allemagne. Mais les premiers protecteurs d'Innocent II avaient été un évêque de Maguelone, Raymond P»", et le seigneur de Montpellier, Guillem VI «.
On voit combien l'histoire de ces villes mortes (je parle de Maguelone), entreprise et menée à bonne fin par M. Charles Lenthéric, se rattax^he
1. Un autre pape, Alexandre III, vint aussi débarquer à Jtfaguelone en 1162, t contraint par l'empereur Frédéric Barberousae et par l'antipape {encore un antipape!) Victor III, de quitter Tltalie. Après avoir consacré en l'honneur des saints apôtres, Pierre et Paul, le principal autel de la cathédrale, il se dirigea vers Montpellier. » — J'ai pris surtout pour guide, en ce qui concerne Maguelone, M. A. Germain, et l'introduction de sa belle Histoire de la commune de Montpellier.
de près à Thistoire nationale de notre pays. Je ne puis le suivre malheureusement dans toute la contrée, et je me contenterai de renvoyer le lecteur à soD livre, tout en faisant mes réserves sur -un point essentiel. Tant que la tradition chrétienne est d'accord avec la vérité historique, je n'aurais garde de la contester ; mais ce n'est nullement le cas pour la légende des Saintes-Mariés et celle de la Sainte-Baume, qui ont donné naissance, comme on sait, à deux pèlerinages célèbres en Provence. Nous avons là-dessus aussi l'autorité de la critique, plusieurs fois invoquée par M. Lenthéric, contre certaines données historiques ou scientifiques un peu incertaines qu'il s'est attaché à combattre. Nous nous étonnons qu'il ait tant ajouté foi à celles-là, qui rentrent tout à fait dans le domaine de l'imagination et de la fantaisie, en dépit du P. Lacordaire et de Mistral. Ce dernier du moins a pour excuse qu'il est poëte, et, comme artiste, il prend son bien où il le trouve ; mais les vers cités dans le livre de M. Lenthéric ne prouvent rien en faveur de la croyance locale.
« Il n'est admissible à aucun degré, même au moindre, que Marie de Magdala soit venue en Provence. D'abord, Marie de Magdala n'a rien de commun avec Marie de Béthanie, sœur de Marthe et de Lazare. En outre, la venue de l'une de ces Maries en Provence ne repose que sur des rapprochements puérils faits à une fort basse époque. »
Voilà, dit Sainte-Beuve, à qui cette lettre était adressée, le dernier mot de la critique impartiale. Le nom de Fauteur manque dans les Nouveaux Lundis où elle a été publiée *, et nous Fy ajoutons en demandant pardon de notre indiscrétion à M. Emest Renan ; mais nous avons besoin de nous abriter derrière Tautorité d'un grand nom.
29 janvier 1876.