‹ Plume et pinceauChapitre 30 sur 46 · Cet article a paru d'abord dans V Evénement · texte numérisé non relu

Cet article a paru d'abord dans V Evénement

lerie : l'art contemporain y est représenté de la façon la plus grandiose et la plus magistrale. Il faudrait, pour en parler pertinemment, l'étudier en détail et y consacrer plus d'un jour. Le catalogue, qui s'imprime chez Claye et qui sera un livre raisonné et critique, est destiné à devenir l'un des ouvrages les plus utiles à consulter pour l'histoire de l'art au xix^ siècle. A côté de l'exposition du sujet, on y trouvera en effet les opinions les plus caractéristiques et les plus contraires, exprimées par les juges les plus compétents et les plus divers : cela forme de piquants contrastes et donne un intérêt littéraire au volume.

Aucun nom illustre ne manque à la galerie Bruyas, qui résume complètement l'art moderne et qui en donne, dans son ensemble, l'expression la plus large et la plus haute idée. Il serait difficile de mieux grouper et mettre en relief, dans leurs oppositions de talent, tout ce que le xix« siècle a produit de grands artistes. C'est comme un orchestre oia chacun fait sa partie, où les genres les plus opposés se repoussent et se font valoir, où l'individu contribue le mieux à l'harmonie de l'ensemble, pour la plus grande glorification des deux époques dites romantique et réaliste (en suivant la progression du siècle), se fondant triomphalement dans un apogée grandiose et complet. L'art du xix" siècle a vaincu. Aucun doute ne peut s'élever à ce sujet, quand on a vu la galerie

Bruyas. Mais des noms propres pourraient seuls rendre clairement notre pensée, et il faudrait pour cela s'arrêter à chacun d'eux. Nous n'avons voulu que signaler la présence à Montpellier de ce portrait de Baudelaire par Courbet, déjà représenté si victorieusement, dans la même galerie, par la Rencontre, la Baigneuse, la Pileuse, l'Homme à la pij^e, son propre portrait, etc. Nous n'avons pas à revenir sur toutes ces œuvres si connues : parlons seulement du portrait de Baudelaire.

La toile est de moyenne et même de petite dimension. Le poëte, jeune, assis sur des coussins rouges, tient de la main droite un vieux Jivre brun à tranches rougeâtres, quelque ancêtre en poésie : ce bouquin est appuyé sur une table dont Fangle saillant forme l'un des plans principaux de la composition. C'est une de ces tables simples, en chêne, dont la mode a tant dépouillé depuis la campagne au profit des salons; mais alors (il y a quelque vingt-cinq ans) elles étaient recherchées, surtout dans les ateliers des artistes, dont le goût élégant et sobre a fini par s'imposer, même en matière dameublement. Les coussins sur lesquels est assis le poëte, et la table sur laquelle il tient son livre, sont d'une recherche

et d'une distinclion voulues, sans prétention apparente.

La physionomie de Baudelaire est vue de profil, du côté gauche, mais en plein; sa lèvre droite serre une pipe culottée selon les règles, d'où s'échappe de la fumée. Mais ce n'est point l'effort qu'il fait pour retenir la pipe qui rend ainsi sa lèvre pincée : cette lèvre était naturellement fine et mordante. Tous ceux qui ont connu Baudelaire dans ses dernières années le reconnaissent encore à la fleur de sa jeunesse, aux premiers beaux jours, qui commençaient à être pour lui ceux de l'effort et de la contention d'esprit, pendant lesquels il concevait ces petits chefs-d'œuvre tant travaillés. Dans le temps où Courbet faisait ce portrait, les premières Fleurs du mal circulaient dans le quartier latin, et valaient à l'auteur une célébrité qui ne devint la vraie gloire que longtemps après, par la publication du recueil en volume et le procès qui s'ensuivit.

Une certaine tournure du nez, qui était un des signes caractéristiques de la physionomie de Baudelaire, ajoute encore à l'expression spirituelle et malicieuse de ce prohl, aux teintes roses et éclatantes, à l'oeil noir et brillant, que font admirablement ressortir les accessoires sobres (sans rien de sombre) du reste de la peinture. Les cheveux, bien plantés sur le front, sont coupés ras, à la mal contenu, et dessinent parfaitement le haut du visage de ce jeune homme imberbe, sur lequel se

projettent les reflets d'une lumière blanche, qui ajoutent au charme et à l'élégance de cette sympathique fÎETure.

Sur la table, à portée de la main, est un petit encrier en verre, carré, avec une plume d'oie debout dans l'encre. Un registre vert, des carnets où l'on trouverait sans doute des lignes finissant irrégulièrement, si on pouvait lire dedans, n'ont pas été posés là au hasard ; le goût combiné du poëte et du peintre, tous deux artistes d'un tempérament si différent, se manifeste dans le choix et l'arrangement de ces accessoires.

Mais ce qui frappe le plus dans le costume marron, plein d'aisance et de sans-gêne (sans rien de débraillé cependant), c'est l'harmonie de tons qui existe entre une large cravate de soie, du plus joli jaune d'or, autour du cou, et la chemise bleue, dont un pli du col se rabat sur la cravate. Ce bleu et ce jaune forment un mariage charmant. Il y a là une gaîté délicieuse, une vraie fête de l'œil, qui ne lasse pas à regarder.

Cette toile, dans la galerie Bruyas, est encore une des victoires de la peinture moderne ; elle sert de lien avec d'autres œuvres. On peut la comparer avec des compositions de Bonvin et des esquisses de portraits d'Ingres ; elle tient de l'un et de l'autre par la simplicité des moyens, la sobriété des tons ; il n'y a pas de détails inutiles, et elle fait songer aussi à Tassaert, dont un magnifique portrait, peint par lui-même, restera

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comme une des plus glorieuses notes de cet art moderne auquel M. Bruyas a élevé un monument. Somme toute, ce portrait de Baudelaire est une des œuvres les plus sincères de Courbet. La prédilection de plus en plus marquée de Baudelaire pour rétrange et l'exotique avait fini par lui taire détester l'œuvre et le peintre ; mais le poète des Fleurs du mal brûlait alors ce qu'il avait adoré.

Nous ne finirons pas ce compte rendu artistique sans parler de la statue d'Aristide Ollivier, par Auguste Préault, qui nous attire au cimetière de Montpellier. C'est là encore une de ces œuvres d'art contemporain qui témoigneront le plus dans l'avenir de la difficulté vaincue. Le romantisme peut tout, puisqu'il a dénoué l'art ; mais il n'en a pas moins nourri longtemps un préjugé contre le moderne. Le costume ne prêtait pas, disait-on, à la statuaire : le xix' siècle n'avait donc qu'à renoncer à se faire couler en bronze. M, Préault n'a pas reculé devant la statue de grandeur naturelle d'un jeune homme vêtu en redingote, portant un pantalon à sous-pieds, comme c'était encore la mode en I80I. Nous ne lui ferons qu'un reproche, qui tient évidemment à ce que l'artiste n'a pas été informé : c'est que nous avons vu plus

souvent Aristide Ollivier en habit bleu à la française qu'en redingote, et il le portait très-gracieusement.

Préault donne de la pensée et de la vie à ses créations ; personne plus que lui ne caractérise les divers jeux de physionomie du masque humain ; il Tobserve sans cesse, l'étudié ; on peut lire avec lui sur les visages. Les yeux sont vraiment pour lui le miroir de F âme. Aussi ceux de ses portraits n'ont-ils jamais cette expression froide et marmoréenne qui rappelle trop qu'on est en présence d'une statue, c'est-à-dire d'une pure fiction, et que l'artiste, aux prises avec la matière, moins audacieux que Prométhée, n'a pas tenté d'arracher le secret de la flamme; — que, somme toute, il ne peut enfanter que des êtres inanimés.

La statue d'Aristide Ollivier, au contraire, a les yeux ardents et doux : les cheveux longs, comme il les portait, sont rejetés en arrière et viennent retomber sur la nuque, qu'ils couvrent entièrement. Une fine barbe, un peu folle, et qui paraît vierge du rasoir, donne un charme de plus à cette physionomie intelligente et sympathique, dont le souvenir a conservé tant de fidèles à Montpellier. Cela se voit toujours aux nombreuses couronnes suspendues à la grille autour du piédestal, — et ce n'est pas un concierge qui vient les y attacher, comme naguère autour de la colonne Vendôme.

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Le socle de la statue porte un beau bas-relief de bronze, une forme humaine ou plutôt féminine s'inclinant sous un voile ^pais, qui la recouvre entièrement : on ne voit pas de visage, mais une main sort des plis de ce long voile et serre dans ses doigts la tige élancée d'une fleur brisée à peine éclose. Une plante de cimetière, qui ne saurait être une végétation de loubli, pousse à ses pieds. Les voiles et les plis tombant de la draperie qui sert de costume à ce corps fantastique et idéal, sont largement conçus et aisés : ici le romantisme recouvre tous ses droits. On sent la douleur et la piété (la vraie], la pitié plutôt, sous cette attitude consternée : c'est l'apparition d'un fantôme prenant part à la douleur des vivants et visitant les morts. Qu'est-ce qu'on peut imaginer de plus simple et de plus grand? Le drame sbakspearien, qui est éternel parce qu'il s'applique à la nature humaine dans tous les temps, est transporté dans ce monument, depuis la figure funèbre et voilée du piédestal jusqu'à la tète de mort qui est au pied de la statue.

Avant de finir, signalons , à propos de cette même œuvre, une lacune au musée de Montpellier. Nous regrettons beaucoup que ce musée,

qui a fait une si large part à l'art contemporain

et méridional, — où figure même un portrait d'un personnage uniquement connu dans le pays, par la raison bien légitime que ce portrait est d'un grand peintre, — n'ait pu trouver jusqu'à présent une place pour y loger le beau médaillon d'Aristide (comme on dit ici) par M. Auguste Baussan. C'a été une œuvre de dévouement : elle appartient essentiellement au domaine artistique d'intérêt local, et elle mériterait plus que jamais aujourd'hui d'entrer dans un musée national, perpétuant le souvenir des productions artistiques de la Cité.

10 septembre 187.4.

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