LETTRE
A MM. les Ministres et Commissaires du Gouvernement chargés de la défense du Budget, et à MM. les Députés au Corps législatif.
Messieurs, -
Le panslavisme, vous le savez, est ce plan politique de la Russie par lequel cette puissance s'efforce d'attirer vers elle les populations slaves de l'Autriche et de la Turquie, en se fondant sur une doctrine qui prétend que les divers groupes slaves ne forment, au point de vue ethnographique, qu'un seul et même peuple, parlant une seule et même langue , dont toutes les différences ne constitueraient qu'en de simples dialectes.
— G — Mais ce que beaucoup de personnes ignorent certainement, c'est que le panslavisme, si redoutable pour la paix de l'Europe , puisqu'il ne tend à rien moins qu'au renversement de la monarchie autrichienne et de l'empire ottoman, c'est que le panslavisme est né en France, a été formulé en projet de loi en 1840 par M. Cousin, ministre de l'instruction publique, a été soutenu par le cabinet d'alors que présidait l'honorable M. Thiers , enfin , a été décrété par la Chambre des députés, et est resté depuis vingt-huit ans une loi française , renouvelée chaque année par lo vote de la Chambre élective.
C'est cette situation que vous pouvez retourner par une simple modification au budget, en changeant le titre de l'une des chaires du Collège de France, car il ne s'agit pas ici de la demande d'un crédit nouveau mais simplement d'une modification de forme de là substitution d'un pluriel à un singulier. Le point sur lequel l'auteur de cette lettre se permet d'attirer respectueusement votre attention est, en effet, de pure forme; mais cette forme emporte ie fond, car le panslavisme politique de la Russie n'a pu devenir possible que par la promulgation en France d'une loi décrétant le panslavisme scientifique.
En peu de mots, nous allons expliquer notre pensée, heureux si nous savons nous faire comprendre, car il s'agit de l'une des questions politiques les plus considérables de l'époque, de celle qui, la première, troublera sans doute la paix du monde.
Le budget ordinaire pour 1869 du ministère de l'instruction publiqueeontientuncréditdeSiOOO francs pour
une chaire de langue et de littérature slave (1), fondée au Collège de France en 1840 par une loi spéciale. Le titre de cette chaire est basé sur une erreur scientifique tellement manifeste qu'il est à peine besoin de la signaler. Il est évident qu'il n'y a pas une langue et une littérature slaves, mais des langues et des littératures slaves. L'erreur dans laquelle sont tombés les fondateurs de cette chaire est aussi grossière que si l'on voulait soutenir qu'il n'existe quune langue et quune littérature néolatines, tandis que tout le monde sait qu'il y a les langues italienne, française, espagnole, portugaise, et roumaine, et que chacune possède sa littérature propre, ou bien encore que si l'on affirmait qu'il n'existe qu'une langue et quune littérature germaniques, tandis qu'il y a les langues allemande, hollandaise, flamande, anglaise, danoise, norvégienne et suédoise, ayant chacune des littératures empreintes d'un génie très-diftérent.
La même chose existe pour les Slaves, qui, avec les Germains et les Latins, forment les trois races toutes issues de la grande race aryenne qui ont peuplé l'Europe entière. Comme les Germains et les Latins, les Slaves sont divisés en groupes très-différents entre eux, parlant des langues' très-dissemblables et non pas des dialectes, comme, dans l'intérêt de ses vues ambitieuses, la Russie s'efforce de l'établir. Bien plus, tous les
(1) Les auteurs de la loi ont tenu si particulièrement à laisser les mots langue et littérature au singulier, qu'ils y ont mis jusqu'à l'adjectif slave , bien qu'il qualifie deux substantifs. Que l'on ne croie pas à une erreur typographique, car tous lus documents du temps contiennent cette faute grammaticale qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
peuples qui parlent une langue slave ne sont pas de race slave: il est en effet certain que la Russie possède des populations qui, tout en parlant le russe, sont évidemment tartares ; ces peuples ont adapté la langue imposée par la conquête à leurs tendances particulières et ont créé des littératures où le génie propre à la race arya-européenne fait complètement défaut. Il y a plus encore, les populations connues sous le nom scientifique de Grands-Russes ou Moscovites, qui recouvrent la plus grande partie de la Russie d'Europe à l'est du bassin du Dnieper ne sont pas Slaves de race, bien que leur langue soit le russe. C'est un point que des hommes très-distingués , tels que MM. le sénateur Bonjean, Henri Martin, Michelet, Alfred Maury, de l'Institut; Boue, de l'Institut; Viquesnel et plusieurs autres paraissent avoir pleinement établi.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion que l'on professe à cet endroit, il est évident que la littérature russe s'écarte singulièrement des littératures des autres langues slaves ; elle est touranienne par le génie, tandis que celles-ci sont arya-européennes. Les savants professeurs qui se sont succédé dans la chaire du Collège de France ont tous été unanimes à reconnaître ces dissemblances profondes, malgré l'absurde unité légale inscrite dans le titre même de leur chaire. M. Alexandre Chodzco, le savant titulaire actuel, corrobore fortement cette opinion.
Il est donc impossible qu'il n'y ait qu'une langue et qu'une littérature slaves; dans le fait on compte onze langues différentes outre un grand nombre de dialecles dont il n'y a pas lieu de s'occuper ici.
Ces onze langues sont :
La langue liturgique (ancien cyrilien), langue morte ;
La langue polonaise ;
. . La langue russe :
Les deux langues ruthènes, dites aussi le petit-russe et le russe-blanc.
La langue serbo-luszitze, parlée autour de Bautzen, dans le royaume de Saxe ;
La langue tchèque, parlée en Bohême;
La langue slovaco-morave, parlée en Moravie et dans le nord de la Hongrie ;
La langue slovène (ou koruthan), parlée dans la Carinthie, etc. ;
La langue serbo-croate, parlée en Serbie, dans la Bosnie et l'Herzégovine, dans le Monténégro, dans la Slavonie, dans la Croatie et en Dalmatie ;
La langue bulgare, parlée en Bulgarie.
Ces langues sont d'ailleurs si différentes, qu'on est obligé de traduire les ouvrages des unes dans les autres; elles ont de plus leur littérature particulière.
En présence d'une diversité aussi grande, aussi clairement démontrée, il nous parait indispensable que la chaire du Collège de France prenne à l'avenir la dénomination, qu'elle aurait toujours dû avoir, de chaire des langues et des littératures slaves. Tel est le seul change-
méat que l'on désire voir apporter à la rédaction de ce chapitre du budget ; il serait facilement obtenu par la voie d'un amendement.
C'est question de pure forme, dira-t-on. Que nous importe! Puisque toutes ces langues existent, ce n'est pas la chaire du Collège de France qui les fera disparaître.
C'est une grande erreur. Il importe beaucoup, car la reconnaissance légale d'une unité de langue et de littérature slaves, une portée politique considérable, c'est l'inscription dans une loi française de la légitimité du panslavisme et de la création des ces immenses nationalités factices ne reposant absolument que sur la langue, et faisant abstraction des origines, des précédents historiques, de la volonté populaire, des vraies nationalités, enfin, qu'elles englobent et qu'elles tendent à anéantir.
Que l'on ne s'y trompe pas, la science vraie ou fausse est la base première de toutes les opinions des hommes , la Russie l'a si bien compris qu'elle eu a fait l'arme la plus puissante de sa politique et que c'est au nom du panslavisme, qui n'est pas autre chose qu'une doctrine scientifique, qu'elle mine sourdement l'Autriche et la Turquie, qu'il est de notre intérêt de soutenir.
Chose qui a lieu de surprendre étrangement, cette doctrine a pris naissance en Allemagne et en France et non pas en Russie, mais la France est la plus coupable car, par la création de la chaire d'une langue et d'une littérature slaves , elle a créé une réalité intellectuelle que les Moscovites ne font qu'exécuter matériel lemenl.
Loin d'être protectrice de L'élément slave, cette chaire a fondé intellectuellement le panslavisme en taisant, par
une fausse dénomination, de ces peuples divers un seul peuple imaginaire. On s'en convaincra en se reportant aux documents du temps et aux explications fournies
par le cabinet qui provoqua la création de la chaire. Les paroles que l'on entendit alors a la tribune française sembleraient avoir été prononcées au sein d'une assemblée délibérant à Saint-Pétersbourg. La Russie les a recueillies, et ce sont les conseils que nous lui donnons depuis vingt-huit ans qu'elle applique si cruellement en ce moment.
Au mois d'avril 1840, M. Cousin, Ministre de l'instruction publique dans le cabinet présidé par l'honorable M. Thiers. proposa à la Chambre des députés un projet die loi ayant pour but vie créer une chaire de langue et de littérature shuw au Collège de France. — Prés de 70 millions d'hommes, dit A1 Moniteur des v20 et 24 avril 1840, parlent la langue slave, et cet idiome, si riche et si varié dans ses dialectes, offre aussi au {dus haut 'point un intérêt politique JL
Sur le même sujet l'exposé des motifs s'exprime ainsi: • Près de 70 millions d'individus par] entsdialec-
tesdeceffe langue. C'est près d'un tiers de la population eur v. Tout l'empire russe est
1 L'intérêt politique était précisément île ne pas créer une unité imaginaire qui, proclamée à Paris dans le sanctuaire il leetuel de l'Europe, est devenue le panslavisme.
- Quelle moustruosi;. (Sans parler - ads-Russes ou Moscovites, les TartareSj que depuis un siècle la Russie ne cess conquérir, sont-ils Slaves? la Sibérie est elle slave? la Finlande,
La discussion s'ouvrit clans la séance du 48 juin 1840, et M. Cousin vint à la tribune soutenir son Exposé des motifs. Une seule protestation s'éleva, ce fut celle de M. Auquis, député.
« Je voulais seulement, dit-il, demander à M. le Ministre de l'instruction publique si, dans l'état présent des connaissances linguistiques, il est bien convenable qu'on fonde au Collège de France une chaire établie pour enseigner la langue slave.
» D'abord, me reportant à l'Exposé des motifs, je relèverai quelques erreurs qui me semblent très-grandes. On a confondu, dans la population qui compose l'empire de Russie et qui parle le slave, des populations qui appartiennent aux familles germaniques, finnoises, tartares, etc.
Le projet de loi fut néanmoins voté , et , depuis cette époque, la doctrine de l'existence d'une langue slave a force de loi en France. Luttez donc maintenant contre le panslavisme, qui pourtant est une chose aussi monstrueuse que si nous voyions surgir un pangermanisme tendant à absorber les États Scandinaves et l'Angleterre, ou un panlatinisme visant k fondre en un seul empire la France et les Péninsules italienne et ibérique !
La Russie n'a pas laissé tomber dans l'oubli ce vote
la Lnponie, L'Estonie, les Arméniens, la Géorgie, la Bessarabie,
le Caucase, sont-ils Slaves? C'est tellement monstrueux que l'on reste confondu à la pensée qu'un Ministre de L'instruction publique de France ait pu approuver une pareille cnormité. Le Ministre de L'instruction publique de Saint-Pétersbourg ne parlerait pas autrement).
funeste. Elle se décida , bien qu'avec beaucoup de circonspection, a montrer publiquement le slavisme comme son second levier politique , car jusqu'alors elle ne s'était servie que de l'orthodoxie.
Aussitôt la loi votée en France, dès le mois de juin de la même année, paraît un oukase où, pour la première fois , le cabinet de Saint-Péterbourg déclara qu'il était démontré, par l'histoire et par l'opinion publique de l'Europe , que les Grands-Russes sont unis aux Russes-Blancs et aux Petits-Russes par les liens d'une commune origine slave (1).
Depuis cette époque le gouvernement de Saint-Pétersbourg n'a fait qu'accuser chaque jour davantage son rôle de prétendu protecteur des Slaves, et ses savants, se fondant sur la loi française qui proclamait une unité absurde, n'ont cessé d'enseigner partout cette unité elle-même, prétendant que le slave que nous venions d'inventer si à propos et qu'il fallait bien au nom de la loi reconnaître quelque part, ne pouvait être autre que le russe et que toutes les autres langues slaves n'étaient que des dialectes de celui-ci.
Ces erreurs scientifiques sont propagées partout par
(1) Les Grands-Russes ou Moscovites sont ce que nous appelons vulgairement Russes; ils sont Turco-Finnois , bien que parlant une langue slave, et appartiennent à la grande race touranienne, dont le génie est très-ditférent de la race arya-européenne.
Les Russes-Blancs et Petits-Russes sont, ainsi que les Polonais, de véritables Slaves, que les Moscovites ont à diverses époques réunis par la force à leur empire, et dont ils ont usurpé pour euxmêmes le nom de Russes , afin de se donner une apparence européenne.
la Russie. A l'intérieur de l'empire elles deviennent lé prétexte de cérémonies publiques destinées à frapper l'imagination du peuple russe , au dehors elles sont un puissant moyen de propagande ; témoin le faux monument historique de Novogorod, élevé en 1862, le congrès panslave de Moscou de l'année dernière, les fêtes toutes récentes de Prague, et celles de Saint-Pétersbourg du 23 mai courant, en l'honneur des saints Cyrille et Méthode, dans la personne desquels on veut personnifier le slavisme.
C'est le moment pour la France de renoncer à enseigner ces erreurs.
Oui, reconnaissons sans hésitation que MM. Thiers et Cousin se sont trompés, et, sans récriminer contre personne, sans rappeler l'isolement de la France en 1840 et les désirs du cabinet de se rapprocher momentanément de la Russie, même en sacrifiant l'avenir, cessons d'enseigner une chose qui n'existe pas, c'est-àdire une langue slave; cessons d'appeler la chaire du Collège de France chaire de langue et de littérature slave, afin qu'il n'y ait pas un jour un seul peuple slave, qui cette fois s'appellera bien russe.
A partir de 1869, donnons donc à cette chaire le titre officiel de chaire des langues et des littératures slaves; non seulement le contre-coup de notre décision se fera vivement sentir à Saint-Pétersbourg, qui verra brisée entre ses mains l'arme scientifique que nous lui avions forgée comme à plaisir, mais les véritables slaves seront grandement reconnaissants à la France de la justice qu'elle leur aura rendue.
— io —
On voit que, pour combattre le panslavisme, la plus grande menace de l'avenir, nous ne demandons ici ni aggravation des charges du budget, ni alignement de gros bataillons, mais simplement la substitution d'un pluriel à un singulier.
Daignez agréer
Casimir Delamarre.
ti mai 1808.
IMPRIMERIE CENTKALE L'K< CHEMINS DE FER.— A. CHAIX ET Ce, UT"E rERGHIE, 20, A VARIS— 537J-8
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