‹ Plus blanc que neigeChapitre 2 sur 32 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

Le meunier Joachim, homme d'un certain âge, maigre, marqué de petite vérole, parlant d'une voix criarde, portant des bottes jusqu'aux genoux et des vêtements de treillis, tient dans sa main une casquette à visière qu'il tourne gauchement (i).

Vincent Rudomski, jeune homme de vingt ans, svelte

et beau, fils unique de la propriétaire de Louja, se promène avec nervosité en bousculant les chaises. Il écarte les fleurs et regarde par la fenêtre.

VINCENT

Et dans le village de Cieclo?

JOACHIM

Il n'y a pas à dire, la rivière inonde J- à une

(1) L'auteur a fait parler Joachim en patois. Nous n'avons pas cru devoir remplacer ce dernier par un idiome provincial français de façon à laisser l'acteur libre d'employer, s'il le juge à propos, celui de son choix

verste près, elle emporte le froment sur la côte, derrière le bois de bouleaux et portant là où se trouve le blé, là où se trouve l'eau.

VINCENT

Et vers la propriété de Psarki?

JOACHIM

Je vous le répète donc, mon bon petit monsieur, que l'eau coule avec rage sur toutes les prairies d'une côte à l'autre.

VINCENT

Et tu dis qu'on ne voit plus le pont sur la rivière?

JOACHIM

Comment voulez-vous qu'on le voie, le pont, mon bon petit monsieur, alors qu'il n'en reste plus un madrier? L'eau a tout arraché et tout emporté. Non seulement le pont, les madriers, tes poutres, mais elle a encore emporté les haies, les barrières, les palissades en claies, les toits de chaume, les meules de foin, ce qui était fauché...

VINCENT

Ainsi, en un mot, il n'y a plus moyen d'arriver jusqu'à nous? L'eau nous entoure de trois côtés?

JOACHIM

Dame oui ! Seul le canard sauvage ou l'éper- Tier peut voler jusqu'ici. Notre digue sert encore de rempart aux cinq bourgs d'alentour ; pour qu'elle ne déborde pas, j'élargis sans cesse le fossé au bout de la digue et je dirige toute la crue vers la rivière de gauche : on peut bien mener un chien enragé du côté que l'on veut... Je ne lève pas la pale de l'écluse, et Dieu m'en garde ! Je ne fais pas retomber l'eau sur l'écluse, car elle l'arracherait. De cette façon, l'eau coule par-dessus lentement et s'étend à une demi-verste en largeur ; madame la maîtresse elle-même est contente de cela ; elle nous commanda, sous menace d'une grave punition, de maintenir l'eau au moyen de notre digue, alors même que cette eau devrait envahir nos champs d'en haut et de préserver ceux des villageois d'en bas. Voilà les paroles de madame notre maîtresse : i Si l'eau devait emporter même tout le froment qui se trouve derrière la croix, toi, Joadiim, veille sur la digue !... Tiens-la... »

VINCENT

Mais est-ce que notre digue pourra résister?

JOACHIM

Si l'eau tombait toujours comme à cette ieure...

VINCENT

Mais, justement...

JOACHIM

Tout est entre les mains de Dieu. Je ne sais qu'une chose : on ne doit pas toucher à l'écluse... Si la force de l'inondation portait sur l'écluse, ni le poteau, ni la pale ne résisteraient et l'écluse elle-même et tout ce qui lui appartient serait arraché et emporté. Dieu de miséricorde 1 protégez-nous d'une telle crue... Il faut toujours la diriger vers ce fossé qui est au bout de la digue. Que Dieu nous protège !...

Que penses-tu, Joachim, tu connais donc bien tes eaux et tous les chemins. M. Olelkowich pourra-t-il sans danger passer par Mochnow? C'est le seul et unique sentier qui soit resté libre, n'est-ce pas? C'est donc demain le jour du mariage de Mlle Irène. Il sera ici. Il doit arriver avant la nuit et il viendra même s'il tombait des hallebardes, j'en suis sûr.

JOACHIM

On peut venir de Mochnow en prenant ce sentier au bord de la rivière, mais cette piste est inondée et les chevaux y pataugeront jusqu'à mi-corps, la voiture sera pleine d'eau. Mais ils peuvent passer, car ils connaissent le chemin. Le petit monsieur Olelkowich lui-même le connaît bien et il n'aura pas n'importe qui sur le siège, c'est le cocher Kuwka en personne qui s'y trouve et il connaît la route comme les cinq doigts de sa propre main.

VINCENT

Pour ce qui est de connaître le chemin, ils le connaissent bien l'un et l'autre... Mais, songe un peu, ils seront obligés d'aller au moins près de trois verstes à l'aveuglette, tout doucement, dans une eau déjà haute, penses-y...

JOACHIM

Oui, si l'eau ne monte pas, si l'inondation n'augmente pas ; mais si, que Dieu nous en préserve, l'eau devient plus profonde !... Quel remède trouver?

VINCENT

Et s'ils sont déjà en route?

JOACHIM

Est-ce que je sais moi... Peut-être que le petit monsieur a réfléchi et a décidé de ne pas partir par un temps si mauvais...

VINCENT

Tu racontes des histoires. Ils sont en route puisque, ce matin, il a expédié une dépêche de la ville annonçant son départ.

JOACHIM

Quand donc le facteur est-il venu ici? je ne l'ai pas vu...

VINCENT

Il a emprunté le chemin des hauteurs...

JOACHIM

Alors le gas Michel l'a fait passer en barque.

VINCENT

C'est cela...

JOACHIM

Alors que tout soit selon la volonté de Dieu. M. Olelkowich est en route. Il est peut-être à cette heure à Leszczyca, peut-être même plus loin, peut-être aussi plus près... Ils arrivent probablement à l'eau, ils peuvent passer, car Kuwka sait son affaire. Si l'eau a creusé des ravines, ils tomberont dedans ; mais ils en sortiront, puisque c'est pour le mariage qu'ils se pressent pareillement.

Oui, tu as raison, c'est pour le mariage qu'ils viennent.

JOACHIM

A moins que madame notre maîtresse ne remette la noce. Mais, à mon avis, ce n'est pas probable...

VINCENT

Non. Non, elle ne la remettra pas ; sous aucun prétexte elle ne la remettra... Porte-toi bien, Joachim...

JOACHIM

Je vous salue bien bas, mon bon petit monsieur...

(Il sort.)

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