LA PLAINTE PU CAPITAINE
POEME
Qu’elle était belle, ma frégate, Lorsqu’elle voguait dans le vent !
Elle avait, au soleil levant, Toutes les couleurs de l’agate; Ses voiles luisaient le matin Gomme des ballons de satin ;
Sa quille mince, longue et plate.
Portait deux bandes d’écarlatc Sur vingt-quatre canons cachés ; Ses mâts, en arrière penchés, Paraissaient à demi-couchés.
Dix fois plus vive qu’un pirate,
En cent jours du Havre à Surate Elle nous emporia souvent.
— Qu’elle ëtait belle, ma frégate,
Lorsqu’elle voguait dans le vent!
Brest vante son beau port et cette rade insigne Où peuvent manœuvrer trois cents vaisseaux de ligne Boulogne, sa cité haute et double, et Calais,
Sa citadelle assise en mer comme un palais ;
Dieppe a son vieux château soutenu par la dune,
Ses baigneuses cherchant la vague au clair de lune,
Et ses deux monts en vain par la mer insultés ; Cherbourg a ses fanaux de bien loin consultés,
Et gronde en menaçant Guernsey la sentinelle Debout près de Jersey, presque en France ainsi qu’elle* Lorient, dans sa rade au mouillage inégal.
Reçoit la poudre d’or des noirs du Sénégal;
Saint-Malo dans son port tranquillement regarde Mille rochers debout qui lui servent de garde;
Le Havre a pour parure ensemble et pour appui Notre-Damc?-de-Grâce et Honfleur devant lui; Bordeaux, de ses longs quais parés de maisons neuves. Porte jusqu’à la mer ses vins sur deux grands fleuves;
L4 FREGATE LA SERIEUSE
Toute ville à Marseille aurait droit d’envier Sa ceinture de fruits, d’orange et d’olivier;
D’or et de fer Bayonne en tout temps fut prodigue, Du grand cardinal-duc La Rochelle a la digue;
Tous nos ports ont leur gloire ou leur luxe à nommer Mais Toulon a lancé la Sérieuse en mer.
LA traversée:
Quand la belle Sérieuse Pour rÉgypte appareilla,
Sa figure gracieuse Avant le jour s’éveilla;
A la lueur des étoiles Elle déploya ses voiles,
Leurs cordages et leurs toiles, Comme de larges réseaux.
Avec ce long bruit qui tremble, Qui se prolonge et ressemble Au bruit des ailes qu’ensemble Ouvre une troupe d’oiseaux.
Dès que Tancre dégagée.
Revient par son câble à bord<>
La proue alors est changée,
Selon l’aiguille et le nord.
La Sérieuse l’observe,
Elle passe la Réserve,
Et puis marche de conserve Avec le grand Okient :
Sa voilure toute blanche Comme un sein gonflé se penche:
Chaque mât, comme une branche.
Touche la vague en pliant
Avec sa démarche leste,
Elle glisse et prend le vent.
Laisse à l’arrière l’Alcests^ Et marche seule à l’avant.
Par son pavillon conduite, L’escadre n’est à sa suite
LA rUEGATE LA SERIEUSE
Que lorsqu’arrêtant sa fuite, Elle veut l’attendre enfin :
Mais, de bons marins pourvue, Aussitôt qu’elle est en vue,
Par sa manœuvre imprévue, Elle part comme un dauphin.
Comme un dauphin elle saute, Elle plonge comme lui Dans la mer profonde et haute.
Ou l*e feu Saint-Elme a lui.
Le feu serpente avec grâce ;
Du gouvernail qu’il embrasse Il marque longtemps la trace,
Et l’on dirait un éclair Qui, n’ayant pu nous atteindre, Dans les vagues va s’éteindre, Mais ne cesse de les teindre Du prisme enflammé de l’air.
ta
Ainsi qu’une forêt sombre La flotte venait après,
Et de loin s’étendait l’ombre De ses immenses agrès.
En voyant le Spartiate,
Le Franklin et sa frégate,
Le bleu, le blanc, Técarlate,
De cent mâts nationaux.
L’armée, en convoi^ remise Gomme en garde à l’Artémise, Nous nous dîmes : « C’est Venise Qui s’avance sur les eaux. »
Quel plaisir d’aller si vite,
El de voir son pavillon.
Loin des terres qu’il évite Tracer un noble sillon !
Au large on voit mieux le mon'le.
Et sa tête énorme et ronde Qui se balance et qui gronde
LA FRÉGATE LA SÉRIEUSE
Comme éprouvant un affront.
Parce que l’homme se joue De sa force, et que la proue, Ainsi qu’une lourde roue, Fend sa route sur son front.
Quel plaisir! et quel spectacle Que l’élénaent triste et froid Ouvert ainsi sans obstacle Par un bois de chêne étroit I Sur la plaine humide et sombre, La nuit reluisaient dans l’ombre Des insectes en grand nombre, De merveilleux vermisseaux Troupe brillante et frivole, Comme un feu follet qui vole, Ornant chaque bander o'e Et chaque mât des vaisseaux.
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POÉSIES CraiPLÈTES D'ALFRED DE VIGNT
Et surtout LA SERIEUSE,
Était belle nuit et jour;
La mer, douce ei curieuse, La portait avec amour, Comme un vieux lion abaisse Sa longue crinière épaisse, Et, sans Tagiter, y laisse Se jouer le lionceau;
Comme sur sa tête agile Une femme tient l’argile.
Ou le jonc souple et fragile D’un mystérieux berceau.
Moi, de sa poupe hautaine Je ne m’absentais jamais,
Car, étant son capitaine,
Comme un enfant je l’aimais:
J’aurais moins aimé peut-être L’enfant que j’aurais vu naître; De son cœur on n’est pas maître.
LA FRÉGATE LA SÉRIEUSn
Moi, je suis un vrai marin ;
Ma naissance est un mystère; Sans famille, et solitaire,
Je ne connais pas la terre,
Et la vois avec chagrin.
Mon banc de quart est mon trône; J’y règne plus que ^.es rois;
Sainte Barbe est ma patronne; Mon sceptre est mon porte-voix; Ma couronne est ma cocarde ;
Mes officiers sont ma garde;
A tous les vents je hasarde Mon peuple de matelots,
Sans que personne demande A quel bord je veux qu i! tende,
Et pourquoi je lui commande D’être plus fort que les îlots.
XIÎI
Voilà toute la famille Qu’en mon temps il me fallait; Ma frégate était ma ûlle.
« Val lui disais-je. » Elle allait, S’élançait dans la carrière, Laissant l’écueil en arrière, Comme un cheval sa barrière; Et Ton m’a dit qu’une fois (Quand je pris terre en Sicile) Sa marche fui moins facile.
Elle parut indocile
Aux ordres d’une autre voix.
On l’aurait crue animée 1 Toute l’Égypte la prit,
Si blanche et si bien formée, Pour un gracieux Esprit Des Français compatriote, Lorsqu’on avant de la flotte, Dont elle était le pilote.
LA FREGATE LA SERIEUSE
Doublant une vieille tour \ Elle entra, sans avarie,
Aux cris : « Vive la patrie ! »
Dans le port d’Alexandrie, Qu’on appelle Abou-Mandour.