LA FEMME ADULTERE
Tandis que, de sa tente ouvrant la blanche toile,
Le pasteur qui de l'aube a vu pâlir l'étoile
Appelle sa famille au lever solennel
Et salue en ses chants le jour et l'Eternel;
Le séducteur, content du succès de son crime,
Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, elle reste assise, et son front sans couleur
Du remords qui s'approche a déjà la pâleur;
Elle veut retenir cette nuit, sa complice,
Et sa première aurore est son premier supplice :
Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,
S'étonna d'elle-même et douta de son Dieu.
Elle joignit les mains, immobile et muette,
Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète;
Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs
Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs.
Telle Sodome a vu cette femme imprudente
Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente
Et, brûlant d'un seul feu deux peuples détestés,
Eteignit leurs palais dans des flots empestés :
Elle voulut, bravant la céleste défense,
Voir une fois encor les lieux de son enfance.
Ou peut-être, écoutant un cœur ambitieux.
Surprendre d'un regard le grand secret des Cieux :
Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile,
Se fixe; elle pâlit sous un sel immobile.
Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor,
N'entendit plus ses pas qu'il écoutait encor.
Tel est le front glacé de la Juive infidèle.
Mais quel est cet enfant qui paraît auprès d'elle?
Il voit des pleiTS, il pleure, et, d'un geste incertain,
Demande, comme hier, le baiser du matin.
Sur ses pieds chancelants il s'avance, et, timide.
De sa mère ose enfin presser la joue humide.
Qu'un baiser serait doux! elle veut l'essayer;
Mais l'époux, dans le fils, la revient effrayer;
Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées.
Du secret conjugal encore pénétrées.
Où vient de retentir un amour criminel,
Hélas! elle rougit de l'amour maternel,
Et tremble de poser, dans cette chambre austère,
Sur une bouche pure une lèvre adultère.
Elle voulut parler, mais les sons de sa voix.
Sourds et demi-formés, moururent à la fois,
Et sa parole éteinte et vaine fut suivie
D'un soupir qui sembla le dernier de sa vie.
Elle repousse alors son enfant étonné.
Tant la honte a rempli son cœur désordonné!
Elle entr'ouvre le seuil, mais là tombe abattue,
Telle que de sa base une blanche statue.
Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir
Un voyageur parti pour la ville deTyr.
Sa suite et ses chevaux montraient son opulence :
Guidés nonchalamment par le fer d'une lance,
Fléchissaient sous leur poids et l'onagre rayé,
Et l'indolent chameau, par son guide effrayé;
Et douze serviteurs, suivant l'étroite voie,
Courbaient leurs fronts brûlés sous la pourpre et la soie;
LA FE.MME ADULTÈRE. 6j
Et le maître disait : « Maintenant Sephora
Cherche dans l'horizon si l'époux reviendra;
Elle pleure, elle dit : «II est bien loin encore!
«Des feux du jour pourtant le désert se colore,
« Et du côté de Tyr je ne l'aperçois pas ! »
Mais elle va courir au-devant de mes pas;
Et je dirai : «Tenez, livrez-vous à la joie!
«Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie,
«Et les moelleux tapis, et l'ambre précieux,
« Et l'acier des miroirs que souhaitaient vos yeux. »
Voilà ce qu'il disait, et de Sion la sainte
Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.
Tout Juda cependant, aux fêtes introduit.
Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit
Les vieillards, les enfants, les femmes affligées.
Dans les longs repentirs et les larmes plongées.
Et celles que frappait un mal secret et lent.
Et l'aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant.
Et le lépreux impur, le dégoût de la terre,
Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère,
Aux pieds de leur Sauveur l'adoraient prosternés.
Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés.
D'une féconde main prodiguait les miracles.
Et de sa voix sortait une source d'oracles :
De la vie avec l'homme il partageait l'ennui.
Venait trouver le pauvre et s'égalait à lui.
Quelques hommes formés à sa divine école,
Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole.
Le suivaient lentement, et son front sérieux Portait les feux divins en bandeau glorieux.
Par ses cheveux cpars une femme entraînée,
Qu'entoure avec clameur la foule déchaînée,
Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés ,
Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont charges.
Devant le Fils de l'Homme on l'amène en tumulte.
Puis, provoquant Terreur et méditant finsulte,
Les Scribes assemblés s'avancent, et fun d'eux :
«Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux;
Cette femme adultère est coupable et surprise :
Que doit faire Israël de la loi de Moïse?»
Et l'épouse infidèle attendait, et ses yeux
Semblaientchercherencor quelque autre dans ces lieux;
Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire
S'appelait, la montrait : «C'est la femme adultère!
Lapidez-la : déjà le séducteur est mort!»
Et la femme pleura. — Mais le juge d'abord :
«Qu'un homme d'entre vous, dit-il, jette une pierre
S'il se croit sans péché, qu'il jette la première!»
11 dit, et s'écartant des mobiles Hébreux,
Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,
Son doigt mystérieux sur l'arène légère
Ecrivait une langue aux hommes étrangère,
En caractères saints dans le Ciel retracés...
Quand il se releva, tous s'étaient dispersés.
Ecrit cil 1819.