NOTICE BIOGRAPHIQUE. XV
le Midi fut le théâtre, Vigny épouse à Pau, le 3 février 1825, Ljdia-Jane Bunbury, fille d'un Anglais enrichi aux colonies : cette union, qui ne répondit pas à toutes les espérances pratiques du jeune capitaine, mit fin, en réahté, à sa carrière d'officier.
En mars 1826, Cinq-Mars paraît : roman historique à la Walter Scott, mais prétendant, plus que les WaverleyNovelSfSt donner pour un tableau d'histoire, et dissimulant à peine sous une évocation charmante, pittoresque et risquée, la thèse d'une aristocratie ombrageuse. Le succès, du reste, fut grand, et donna véritablement au nom de Vigny toute la sonorité dont peut se contenter une âme exigeante. Des rééditions des Poèmes en 1826 et 1829, avec des remaniements et des additions, assuraient l'éclat de cet astre en pleine ascension : Vigny allait-il vraiment fixer le destin, et, grâce à un succès de théâtre, le verrait-on s'emparer de la gloire qu'un Lamartine possédait dé^a., que Victor Hugo, dans les mêmes rangs et presque à ses côtés, entendait conquérir de haute lutte?
Les jours étaient loin où notre poète imitait l'Arioste dans une tragédie ébauchée sur Roland; un Julien l'Apostat allait être détruit. Vigny connaissait depuis longtemps l'œuvre de Shakespeare : il la goûtait moins encore pour ses «beautés isolées» que pour son système même, pour sa force d'expression et la triple variété du langage qu'on y fait parler aux personnages : Vigny la comparera au récitatif, à la déclamation et au bel canto du théâtre lyrique. Les nécessités qui faisaient, de l'œuvre shakespearienne, une des pierres
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de touche du romantisme dramatique furent encore accusées par les représentations anglaises de 1828 : le poète assista à ces séances mémorables et put entendre «bourdonner à ses oreilles le vulgaire le plus profane que jamais l'ignorance parisienne ait déchaîné dans une salle de spectacle». En attendant les œuvres promises par la nouvelle école, une adaptation française de drames du grand Will pouvait évidemment préciser les points de vue et définir les positions des deux partis. En avril 1828, un Roméo écrit par Emile Deschamps et Vignj était reçu à la Comédie-Française; un peu plus tard, une autre «composition d'après Shakespeare», Sbyloch, était improvisée; le 24 octobre 1829 enfin, Othello, terminé en juillet, offrait au public l'échantillon d'une pièce construite à quelques réserves près, affirmait le poète, «selon le système que je croîs convenable à notre époque » : drame en vers sacrifiant les trois unités et la séparation entre les genres, restant fidèle à la prosodie française et à une certaine stylisation générale, se réclamant néanmoins de la réalité et du vrai, et ne transigeant pas sur les détails familiers et caractéristiques. Le succès fut balancé, mais les représentations retentissantes de pièces mieux faites pour la scène, en 1829 et 1830, donnèrent raison à la tentative du poète.
Ce ne fut d'ailleurs que le 25 juin 1831, avec La Maréchale d'Ancre à l'Odéon, que Vigny devait produire une œuvre originale qui fît «lire une page d'histoire sur le théâtre». Mademoiselle Georges, dans le rôle principal, desservit plutôt qu'elle ne soutint cette
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pièce trop serrée et trop dense, à l'heure où l'éclatant lyrisme des drames d'Hugo, l'habileté de facture de Dumas orientaient d'un autre côté le renouveau théâtral du siècle.
On sait quelles espérances la France littéraire, aux approches de 1830, fondait sur le gouvernement de l'intelligence. La «prochaine royauté du génie» paraissait assurée à une génération qui avait vu s'effondrer coup sur coup le régime du prestige militaire et celui de la légitimité. Vigny s'était plu à donner comme épigraphe, à un chapitre de Cinq-Mars, un passage de Lamennais glorifiant les grands écrivains, «sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race..., disparaissant en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement». La Révolution de Juillet semblait faire la place nette pour une aristocratie intellectuelle : or le régime de Louis-Philippe, de plus en plus dominé par des soucis matériels, fit faillite à ces espoirs naïvement ambitieux. Ce fut, pour beaucoup de gens de lettres, ou la «curée», ou la «flatterie descendante» qui conservait à quelques noms un halo de popularité, ou enfin fembourgeoisement inévitable. La haute littérature sembla trahie, une fois de plus — et souvent par ceux-là qui réclamaient naguère en sa faveur une meilleure place dans la vie nationale.
Vigny ne se résigna jamais à une banqueroute dont il s'exagérait perpétuellement l'amertume. Il entend bien avant tout, dans les premières années de la Monarchie de Juillet, livrer le bon combat de la Pensée