II V
nouveaux enfantés dans la vieillesse précoce d'une esthétique inféconde, doivent sentir la nécessité de retremper aux sources éternellement pures l'expression usée et affaiblie des sentiments généraux. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l'attention ; l'indifférence s'en est suivie à juste titre ; mais s'il est indispensable d'abandonner au plus vite cette voie étroite et banale, encore ne faut-il s'engager en un chemin plus difficile et dangereux, que fortifié par l'étude et l'initiation. Ces épreuves expiatoires une fois subies, la langue poétique une fois assainie , les spéculations de l'esprit, les émotions de l'âme, les passions du cœur, perdrontelles de leur vérité et de leur énergie, quand elles disposeront de formes plus nettes et plus précises? Rien, certes, n'aura été délaissé ni oublié ; le fonds pensant et l'art auront recouvré la sève et la vigueur, l'harmonie et l'unité perdues. Et plus tard^ quand les intelligences profondément agitées se seront apaisées, quand la médi-
tatioii des principes négligés et la régénération des formes auront purifié l'esprit et la lettre, dans un siècle ou deux , si toutefois l'élaboration des temps nouveaux n'implique pas une gestation plus lente, peut-être la poésie redeviendra-t-elle le verbe inspiré et immédiat de l'àme humaine. En attendant l'heure de la renaissance, il ne lui reste qu'à se recueillir et à s'étudier dans son passé glorieux.
L'art et la science, longtemps séparés par suite des efforts divergents de l'inteUigence, doivent donc tendre à s'unir étroitement, si ce n'est à se confondre. L'un a été la révélation primitive de Tidéal contenu dans la nature extérieure; l'autre en a été l'étude raisonnée et l'exposition lumineuse. Mais l'art a perdu cette spontanéité intuitive, ou plutôt il l'a épuisée; c'est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu'il fera revivre dans les formes qui lui sont propres. Au milieu du tumulte d'idées incohérentes qui se produit
parmi nous^ une tentative d'ordre et de travail régulier n'est certes pas à blâmer, s'il subsiste quelque parcelle de réflexion dans les esprits. Quant à la valeur spéciale d'art d'une œuvre conçue dans cette donnée, elle reste soumise à qui de droit, abstraction faite de toute théorie esthétique particulière à l'auteur.
Les Poëmes qui suivent ont été pensés et écrits sous l'influences de ces idées, inconscientes d'abord, réfléchies ensuite. Erronées, ils seront non avenus; car le mérite ou l'insuffisance de la langue et du style dépend expressément de la conception première ; justes et opportunes, ils vaudront nécessairement quelque chose. Les essais divers qui se produisent dans le même sens autour de nous ne doivent rien entraver; ils ne défloreront même pas, pour les esprits mieux renseignés, l'étude vraie du monde antique. L'ignorance des traditions mythiques et l'oubli des caractères spéciaux propres aux époques successives ont donné lieu à des méprises radicales. Les
théogonies gi'ec(nies et latines sont restées confondues; le travestissement misérable infligé ])ar Lebrun ou Bitaubé aux deux grands Poèmes ioniens a été reproduit et mal dissimulé à l'aide d'un parti pris de simplicité grossière aussi fausse que l'était la pompe pleine de vacuité des traditeurs officiels. Des idées et des sentiments étrangers au génie homérique, empruntés aux poètes postérieurs^ à Euripide surtout, novateur de décadence, spéculant déjà sur l'expression outrée et déclamatoire des passions, ont été insérés dans une traduction dialoguée du dénouement de l'Odyssée ; tentative malheureuse, où l'abondance, la force, l'élévation, l'éclat d'une langue merveilleuse ont disparu sous des formes pénibles, traînantes et communes, et dont il faut faire justice dans un sentiment de respect pour Homère.
Trois poèmes, Hélène , Niobé et Khiron, sont ici spécialement consacrés à l'antiquité grecque et indiquent trois époques distinctes. Quelques études d'une étendue
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moindre^ odes, hymnes et paysages, suivent ou pré^ cèdent.
Hélène est le développement dramatique et lyrique de la légende bien connue qui explique l'expédition des tribus guerrières deTHellade contre la ville sainte dllos. Niobé symbolise une lutte fort ancienne entre les traditions doriques et une théogonie venue de Phrygie. Khiron est l'éducateur des chefs Myniens. Depuis le déluge d'Ogygès jusqu'au périple d'Argo, il assiste au déroulement des faits héroïques. Un dernier poëme, Bhagavatj indique une voie nouvelle. On a tenté d'y reproduire, au sein de la nature excessive et mystérieuse de l'Inde , le caractère métaphysique et mystique des Ascètes viçnuïtes, en insistant sur le lien étroit qui les rattache aux dogmes buddhistes.
Ces Poèmes, il faut s'y résigner, seront peu goûtés et peu appréciés. Ils porteront > dans un grand nombre d'esprits prévenus ou blessés, la peine des jugements»
trop sincères qui les précèdent. Des sympathies désirables leur feront défaut, celles des âmes impressionnables qui ne demandent à TArt que le souvenir ou le pressentiment des émotions regrettées ou rêvées. Un tel renoncement a bien ses amertumes secrètes; mais la destinée de Tintelligence doit l'emporter, et si la Poésie est souvent une expiation, le supplice est toujours sacré.