PAUL VERLAINE
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LAURENT TAILHADE
Dans le temps d'abrutissement littéraire que nous vivons, Laurent Tailhade ne se voit que bien peu de chances d'être sacré grand homme. Je vais vous dire tout de suite pourquoi : Il manque totalement de jobardisme. En vérité, il en manque à ce point qui passe le diie.
Considérez i\L Maurice Barrés, par exemple. Voilà un dég"ourdi, et qui ira loin !
Je me rappelle comment il a débuté dans le raffinement, cette branche aujourd'hui si florissante de la littérature.
C'était il y a tantôt sept ans. M, Joris-Karl-Huysmans venait de publier A Rebours, ce didactisme de toutes
(i) Les Hommes d'Aujourd'hui, mai 1891 (LéonVanier, éditeur; A< Messeiu, successeur).
igO POEMES ARISTOPHANESQUES
les élég'ances, où l'on vous enseig-ne, entre autres, que les g'ens du beau monde qui péladannent des pieds ol)vient à celte tare lég-ère en imbibant leurs chaussettes d'extrait de berg^amote. Au découvrir de tant mignardes pratiques, M. Maurice Barrés (il n'avait déjà pas encore de barbe) demeurait tout pantois.
— Quoi ! s'en allait-il répétant, de l'extrait de bergamote sur leurs chaussettes ! Oh ! ces heureux de la terre !
Et on le surprenait un soir donnant le dernier coup de fion à sa toilette. Quelques minutes à patienter et, pour la première fois, il allait connaître cette fine délice que vante M. Paul Bourget : faire l'amour en fiacre I Et d'une main ravie, combien que dolemment parcimonieuse, il ég-outtait sur sa tête un flacon d'eau de quinine.
Et il psalmodiait de la voix suggestive dont Bérénice fut férue :
— Ah ! ce n'est pas que j'aie des pellicules; mais le quinine, ça sent bon I
Dans ces simples mots tiennent l'alpha et l'oméga du raffinement ! Les entendez-vous bien ces mots : Ce n'est pas que J'aie des pellicules j mais le quinine, ça sent bon !
Oui mais, depuis, M. Maurice Barrés a inventé Loyola. Laissez, laissez pisser le mouton, il en inventera bien d'autres.
ArrrA'Dir.G lO'
Certes, Laurent Tailliade peut passer pour un homme de manières civiles.
Lui manque cependant ce je ne sais quoi, cet ultime coup de pouce quelque part qui fait le raffiné... Quand il va au Hammam, c'est sans stupeur. S'il cueille des myrtes, il n'en fait rien assavoir. Boit-il du vin de Bordeaux : il omet de nous le divulg-uer par un rot insidieux. Or nul n'en ig-nore, roter au Bordeaux c'est, selon M. Paul Adam, enter l'eupliuisme sur le raffinement.
Et quand Laurent Tailhade parfume ses moustaches d'un rien d'ambre gris, il considère ce fait comme dénué de tout phantasme. On n'est pas plus terre à terre.
Puis notre ami ne jouit d'aucune disgrâce corporelle. Il ne singularise pas d'une épaule déjetée, le swagger d'un goître bien dodu, bien rondelet, le laisse indifférent, « hostile plutôt qu'indifférent », et le too-too que confère un pied bot lui échappe. Il a même des mollets. Ah! cher! que ne biglez-vous!
Enfin, suprême affront des destins contraires, Laurent Tailhade se pique de bel esprit. Par ce temps de fromageuse bêtise, de rance cuistrerie, il honore la mémoire des Chamfort et des Rivarol. Dieu me damne ! il les continue.
C'est un cas sans espoir. Oyez! En l'an 1884, ïinl ne connaissait Verlaine ou, du moins, ceux-là d'entre ses anciens condisciples du Parnasse qui savaient son nom
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se g-ardaient bien de le prononcer. Donc nous nous trouvâmes, je nomme Laurent Tailhade, Jean Moréas, Gustave Kahuj feu Jules Laforgue, Charles Morice, pour offrir à Paul Verlaine l'hommage d'une entière et toute désintéressée admiration. Que ces jeunes écrivains ne se fussent parés d'autres mérites, c'en serait un d'avoir, les premiers, su honorer un homme dont le moins qu'on puisse dire, c'est que, des poètes français vivants, il est le plus grand.
La Décadence était fondée. Laurent Tailhade, qui se délassait de la publication du Jardin des Rêves, ce suave volume de vers où parmi telles chansons jolies surgissent une dizaine de poèmes de premier ordre {Vffi/mne à Vénus, la Chanson des Aigles), Laurent Tailhade, dis-je, fut le plus implacable de nous tous à lancer ces gaudes d'après souper, ces lotus liturgiques et libidineux, ces sorcelleries, ces voyelles colorées, ces parfums musicaux, autant de joyeuses sortes d'épouffer les grosses dames, autant de vieilles bottes éculées dont un tas de troufîgnons et autres petits cucus firent leurs beaux dimanches. Les gniafs! Il en est qui gagnent leur vie à nous rafistoler ces savates.
Dans les gazettes, tels messieurs d'âge les recensent et s'en étonnent !
Et, bien entendu, Laurent Tailhade se lassa vite de ce genre de sport.
Il s'en lassa dès l'heure même que nos inventions divulguées par toute la France nous revinrent de Mâcon ou de Perpignan, et dans quels costumes !
APPENDICE IqS
Et c'est le moment triomphal du symbole qu'il choisit pour nous offrir sa nouvelle plaquette : Au Pays du Miijle. Ah ! que je vous le répète, Laurent Tailhade, votre manque de jobardisme confine à l'inopportun.
Car je n'ai pas besoin de le dire, cette incursion à travers le Pays du Miijle n'est autre qu'une promenade dans la littérature. Quelle savoureuse salade de museau de bœut" notre ami nous en rapporte!
0 la bonne salade qui s'assaisonne d'une franche huile, grasse comme un évêque en ripaille, et d'un certain vinaigre de. vin, rouge et généreux^ mais cuisant, cuisant!
Il m'aurait plu d'exprimer ici d'une manière courtoise et mesurée toute mon admiration pour ce très pur poète
Bah ! la belle histoire ! Un poète exempt de toute perversité, un poète qui n'est ni un cabotin, ni dentiste, ni le moindrement fakir ; un poète qui n'a pas encore massacré aucune de ses amantes, qui ne pratique pas l'avortement; un poète qui n'est ni dyspeptique, ni névropathe, ni bouddhiste, ni éthopète, ni même pessimiste; tout simplement un homme qui écrit, sans malheureusement leur accorder trop d'importance, les plus beaux vers que la jeune génération ait donnés.
Non vraiment! cher ami, je crois que l'heure des vers qui ne sont pas difformes, qui n'ont pas de cornes au
milieu du front, ni d'œils de perdrix sur leurs orteils n'a pas encore sonné ! Qu'importe ! vous saurez attendre et d'honnêtes gens vous feront société.
Puis vos loisirs s'occuperont à cejoli lancer de flèches dans le derrière des grotesques et des bouffons. Et quand le proche temps viendra pour tous ces avortons de retourner parmi les larves et les lémures, il y a des chances pour que seule la flèche d'or dont vous les avez marqués les distingue des simples imbéciles, leurs frères.
CHARLES VIGMER.
Mai iSgi,