L AGONIE D UN SAINT
Voyez mes yeux creusés du torrent de mes pleurs; Maître, avant que Satan l'emporte en sa géhenne. Voyez mon cœur criant de toutes vos douleurs, Plus enflammé de foi qu'il n'a brûlé de haine l
— Tu mens! C'était l'orgueil implacable et jaloux De commander aux rois dans tes haillons de bure. Et d'écraser du pied les peuples à genoux. Qui faisait tressaillir ton âme altière et dure.
Tu jeiinais, tu priais, tu macérais ton corps En te réjouissant de tes vertus sublimes ! Eh bien, sombre boucher des vivants et des morts. Regarde ! mon royaume est plein de tes victimes.
Qjii t'a dit de tuer en mon nom, assassin ? Loup féroce, toujours affamé de morsures, Tes ongles et tes dents ont lacéré mon sein. Et ta bave a souillé mes divines blessures.
Arrière ! Va hurler dans l'abime éternel î
Caïn, en te voyant, reconnaîtra sa race.
Va! car tu souillerais l'innocence du ciel.
Et mes Anges mourraient d'horreur devant ta face J
— Grâce, Seigneur Jésus ! Arrière ! il est trop tard. Je vois flamber l'Enfer, j'entends rire le Diable, Et je meurs. — Ce disant, convulsif et hagard, L'Abbé se renversa dans un rire effroyable.
Le moine épouvanté, tout baigné de sueur, S'évanouit, pressant son front de ses mains froides; Et le cierge éclaira de sa fauve lueur Le mort et le vivant silencieux et roides.
Les Paraboles de dom Guy.
EN l'An mil quatre cent onzième de l'Hostie Éternelle, de qui la lumière est sortie. Du Roi Christ, mort, cloué par les pieds et les mains, Sigismund de Hongrie étant chef des Romains, Manoel, d'Orient, Charles, que Dieu soutienne. Des trois fleurs de lys d'or de la Gaule chrétienne. Et Baithazar Cossa, pirate sur la mer, ■ Étant diacre du Diable et légat de l'Enfer, Moi, Guy, prieur claustral en la bonne abbaye De Clairvaux, où la règle étroite est obéie. J'inscris, Dieu le voulant, ceci, pour être su Du siècle très pervers, dans le péché conçu.
Clairs flambeaux, qu'en chemin l'œil de l'àme regarde. Saints Martyrs, prenez-moi d'en haut sous votre garde ;
De la Béatitude auguste où je vous vois. Mettez votre candeur héroïque en ma voix; De l'éblouissement de vos joyeux domaines Penchez- vous au plus noir des ténèbres humaines. Voyageurs du beau ciel, Anges et Séraphins, Qui nagez richement dans vos gloires d'ors fins. Et faites sur ma langue, au vent frais de vos ailes. Pétiller et flamber le feu des meilleurs zèles. Puis, veuille m'assister le divin Paraclet Par qui l'humble ignorant mieux qu'un docte parlait
O mon Seigneur Jésus et madame la Vierge, Plus d'huile dans la lampe et plus de mèche au cierge I La moisissure mord le vélin du missel, Et tout soleil mûrit le mal universel, Depuis que, divisant la Chaire principale. Trois cornes ont poussé sur la mitre papale : Trois rameaux fort malsains, de malice nourris, Florissants au dehors, mais au dedans pourris ; De sorte que, voyant, par le temps et l'espace. Sous cette ombre, la fleur de la foi qui trépasse, La charité décroître et l'espoir s'engloutir. Le rocher du salut, Pierre, prince et martyr. Pleure. La route est vide où s'en venaient les âmes; Toutes cuisent, sitôt la mort, aux grandes flammes ; Et le Portier divin, tant harcelé jadis. Laisse pendre les clefs aux gonds du Paradis 1 Certes, sa peine est forte, et rude est sa navrur
De n'ouïr plus chanter la céleste Serrure, Ce, pendant qu'Astaroth et Mammon,très contents, Ouvrent la" flamboyante issue à deux battants, Et que, la crosse au poing, dans les Obédiences, Le Prince des damnés donne ses audiences!
Or, Caiphe et Pilate ont tant rivé tes clous, Jésus ! que tes agneaux sont mangés par les loups. L'Église est moribonde en son chef et ses membres ; Les moutiers sont, du Feu sans fin, les antichambres ; Les rois sont fort mauvais, les gens d'armes pillards. Sans pitié des enfants, sans respect des vieillards. Luxurieux, mettant à mal toutes les femmes. Et dans les vases saints buvant les vins infâmes ! Puisque aussi bien, Jésus, ta terrestre maison Est un lieu de blasphème et non plus d'oraison, Puisqu'en cet âge sombre et tenace où nous sommes. Ton ineffable sang est perdu pour les hommes, O mon Seigneur, m'ayant de ta grâce pourvu. Tu m'as dit : Vois ! et dis ce que tes yeux ont vu.
L'Esprit a délié mon entrave charnelle : J'ai franchi les hauteurs du monde sur son aile ; Par les noirs tourbillons de l'ombre j'ai gravi Les trois sphères du ciel où saint Paul fut ravi ;
Et, de là, regardant, au travers des nuées, Les cimes de la terre en bas diminuées. J'ai vu, par l'œil perçant de cette vision. L'empire d'Augustus et l'antique Sion ; Et, dans l'immense nuit de ces temps, nuit épaisse Où s'ensevelissait toute l'humaine espèce Comme un agonisant qui hurle en son linceul, J'ai vu luire un rayon ébloHissant, un seul ! Et c'était, entre l'âne et le bœuf à leur crèche, Un Enfant nouveau-né sur de la paille fraîche : Chair neuve, âme sans tache, et, dans leur pureté, Étant comme un arôme et comme une clarté I
Le Père à barbe grise et la Mère joyeuse Saluaient dans leur cœur cette aube radieuse. Ce matin d'innocence après la vieille nuit. Apaisant ce qui gronde et charmant ce qui nuit ; Cette lumière à peine éclose et d'où ruisselle L'impérissable Vie avec chaque étincelle ! Et les Bergers tendaient la tête pour mieux voir; Et j'ai soudainement ouï par le ciel noir. Tandis que les rumeurs d'en bas semblaient se taire, Une voix dont le son s'épandit sur la terre. Mais douce et calme, et qui disait : Emmanoël 1 Et l'espace et le temps chantaient : Noël ! Noël 1 Puis, comme les trois Rois survenus de Palmyre Offraient au bel Enfant l'encens, l'or et la myrrhe, J'ai vu, toute ma chair étant blême d'effroi,
Plus sombre que la nuit et plus haut qu'un beffroi.
Un Esprit, un Démon formidable apparaître
En face du petit Jésus venant de naître;
Et ses yeux reluisaient fixement dans son chef.
Les Bergers, ni les Rois, ni le bon saint Joseph,
Ni madame Marie en son amour bercée,
Ne voyaient cette forme au milieu d'eux dressée.
Cet Esprit était beau comme un grand mont chenu ; Une foudre grondait autour de son front nu; Il était impassible et dur, et sur sa bouche Siégeaient l'amer mépris et le vouloir farouche. Il secoua sa tête où crépita le feu.
Et parla comme il suit, sans vergogne, à son Dieu :
— Les siècles ont tenu les vieilles prophéties. Donc, te voici vivant entre tous les Messies, Toi qui mettras Juda sur Ninive et Sidon ! C'est pitié de te voir en si piètre abandon : Ton trône est de fumier, ton palais est de chaume. Et le roi, certe, est trop chétif pour le royaume ! Ecoute ! j'ai nom Force et j'ai nom Volonté ; Ma main tient le licou de l'univers dompté; Je suis très grand, très fier, et plein d'intelligence. Et tout est devant moi comme une vile engeance. Or, je te plains, étant plus grêle qu'un roseau. Sans défense et tout nu comme un petit oiseau; Et je pourrais, du pied t'écrasant, forme vaine,
Épuiser brusquement tout le sang de ta veine.
Adore-moi, fétu de paille f et tu seras
Comme un cèdre immobile avec de larges bras,
Dans leur germe étouffant les arbres et les plantes
Et versant l'ombre immense aux nations tremblantes.
Et le petit enfant Emmanoël lui dit :
Tu ne tenteras point le Seigneur Dieu, Maudit !
Ta puissance est fumée, et ta force est mensonge;
Et j'ai mieux : les trois Clous et la Lance et l'Éponge !
Le Spectre ceint de flamme, en entendant cela, Comme une haute tour dans l'ombre s'écroula.
Je vous le dis, Benoit, Grégoire et Jean, vicaires De l'Antéchrist, gardiens des damnés reliquaires, Mulets mitres, crosses, malheur à vous, malheur. Qui navrez le bercail très chrétien de douleur, Triple déchirement de la Foi, triple plaie Dont le troupeau dolent des saints Auges s'effraie! Triple spectre d'Orgueil, gare aux gouft'res ardents Où sont les pleurs avec les grincements de dents!
En Esprit, j'ai plané du haut des cieux sans borne. Oyant les nations en tumultes ou mornes. Bruit lugubre parfois et tantôt irrité,
Mais qui, des profondeurs de cette obscurité. Avait, plainte sinistre ou clameur meurtrière, Un vrai son' de blasphème et jamais de prière. Et voici que j'ai vu la Ville où fut occis Le tyran Julius en son orgueil assis, La grande Rome, hormis l'antique populace Des idoles, dont Christ en croix tenait la place. J'ai vu, bléme, en haillons, par la pluie et le vent. Tout un peuple affamé, maigre, à peine vivant. D'où sortait un sanglot désespéré, sauvage. Comme en pousse la mer qui se rue au rivage; Et ce peuple assiégeait l'abord silencieux D'un palais hérissé d'un triple rang de pieux, De grilles et de crocs aigus et de murailles Massives, qu'enlaçait un réseau de ferrailles. Or, la foule, parfois se taisant, écoutait Comme un sourd cliquetis qui de l'antre sortait.
Sous le dôme, à travers la soute colossale.
J'ai vu, chose effroyable ! au centre d'une salle
Eclatante, oii brûlaient sept lampes au plafond.
Sur le pavé de marbre accroupi, comme font
Les bétes, râlant d'aise, un fils d'Adam, un homme.
Ou, quel que soit le nom dont Belzébuth le nomme,
Un être abominable et rapace, acharné.
Ivre de sa débauche, et l'œil illuminé.
Avec rage plongeant ses longues mains flétries
En des monceaux d'argent, d'or et de pierreries.
Qui sonnaient et luisaient, pleins de flamboyements, En tombant de sa bouche et de ses vêtements.
Cet argent était chaud de vos larmes améres, Pauvres enfants tout nus et lamentables mères ! Il se nommait Traîtrise et Spoliation ; Et c'était, nuit et jour, une exécration Qjui montait au Vengeur des faits illégitimes ! Cet or fumait du sang d'innombrables victimes : Il se nommait Larcin à la pointe du fer, Meurtre qui va battant l'écume de la mer, Et Guet-apens du Diable à l'Équité suprême !
Mais — ô fange mêlée à l'huile du saint chrême ! — Ces anneaux , ces colliers, ces nœuds de diamants Avaient nom Simonie infâme et Faux serments ; Et c'était pis que pleurs et sang des misérables, Car c'était le trafic des deux Clefs adorables, O Seigneur Christ, qui bus l'hysope avec le fiel! C'était ta chair divine à l'encan, et ton ciel, Jésus ! Et, tout autour de ce palais immonde. Ceux qui souffraient étaient les chrétiens de ce monde C'était le troupeau maigre et sept fois l'an tondu Dont le Berger rapace au Maître a répondu. Et que lui-même, hélas I étant un loup féroce. Sans relâche exténue, assomme avec la crosse. Étrangle avec l'étole, et suspend au plancher Le ventre tout béant, comme fait un boucher I
Et l'immense troupeau , par la nuit lamentable, En attendant, Jésus, bêlait vers ton étable !
Et voici que j'ai vu, s'allongeant hors du mur, Comme une main qui va détacher un fruit mûr. Une griffe, rougie à l'infernale forge.
Saisir le Grippe-sou monstrueux à la gorge Et l'emporter, grouillant, sifflant, serrant encor D'un poing crispé du feu qu'il prenait pour de l'or. Afin d'être à son tour dépecé, mis efi vente Sur l'Étal éternel d'horreur et d'épouvante. Débité membre à membre, et quartier par quartier. Et toujours aussi vif que s'il était entier !
A toi qui tiens le Siège avec la Pentapole, Vêtu du pailium, et la chappe à l'épaule. Bandit de terre et d'eau, que le Diable a sacré Pour être au grand soleil un blasphème mitre ! Puisqu'il faut pour ta soif que l'Océan tarisse. Je dis que l'Océan est à sec. Avarice ! Et qu'au milieu de l'or sanglant qu'il entassa, La Griffe est sur le cou de Balthazar Cossa !
L'Esprit m'a dit : Regarde ! — Un vol d'oiseaux funèbres, Silencieux, battait le flot lourd des ténèbres;
Chauves-souris, hiboux, guivres, dragons volants,
Ayant la face humaine avec les yeux dolents.
Tels que Virgilius le disait des Harpies.
Ils tournoyaient du fond des villes assoupies,
Sortant par noirs essaims, démons lâches et laids,
De la sainte abbaye autant que du palais.
Ils avaient nom la Peur, la Honte et la Sottise,
Appétits empêchés que l'impuissance attise.
Ambition inepte et blême Vanité,
Attrait de faire mal avec impunité,
Rancune inexorable et Parole mentie.
Poison dans l'eau bénite et poison dans l'hostie,
Haine sans but, Fureurs sans brides et sans mors.
Bave sur les vivants et bave sur les morts 1
Et voici que j'ai vu, par les ombres nocturnes. S'amasser en un bloc les Oiseaux taciturnes, Se fondre étroitement comme s'ils n'étaient qu'un : Bête hideuse ayant la laideur de chacun , Araignée avec dents et grifies, toute verte Comme un Dragon du Nil, et d'écume couverte. Écume de fureur muette et du plaisir De souiller pour autrui ce qu'on ne peut saisir. Sa bouche en était pleine, et pleine sa paupière ; Et ce venin mordait l'or et creusait la pierre. Et, quand il atteignait l'homme juste et puissant. Il n'en restait qu'un peu de fange avec du sang. Donc, remuant la nuit de ses ailes sans nombre.
Cette Bêle rôdait lugubrement dans l'ombre. Or, j'ai vu, du couchant, venir le Foudroyé Qjii devant le Seigneur son Dieu n'a point ployé, L'Archange porte-flamme où s'allumaient les astres. Dont les cieux autrefois ont pleuré les désastres. Et qui, vil et méchant, lâche, impur et menteur. De la race maudite horrible tourmenteur Dont la poix et le soufre enseignent les approches, Règne piteusement sur les pals et les broches. Il venait d'Aragon, de Rome et d'Avignon, Le noir Sire, ayant pris Judas pour compagnon, Et, tenant par la peau du ventre Ischariote, S'en retournait avec ce vieux compatriote. Et la Béte au-devant du Maître s'envola.
Et j'ai vu l'Orient s'entr'ouvrir, et voilà Que trois Formes d'azur, de lumière et de grâce, Laissant trois fleuves d'or ruisseler sur leur trace. Montaient d'un même trait dans le ciel réjoui. Sans voir le monstre terne et Satan ébloui ; Et j'ai vu que c'étaient, en pure gloire égales. Les trois Roses, les trois Vertus théologales.
La Bête dit, sifflant de rage : — Par malheur, Si haut, je ne les puis atteindre! Arrache-leur Une aile, Maître, et prends les miennes en échange. — Aucune, dit Satan, n'en a, n'étant point Ange, Mais impalpable idée et divin sentiment.
— Leurs yeux ! arrache-les. Un œil, un seulement I Et tu crèveras, Maître, après, mes deux prunelles.
— Nulle, dit Satan, n'a de visions charnelles. Point d'ailes et point d'yeux : ce sont pures clartés. Va ! Laisse-les monter par les immensités
De lumière où leur Dieu se rit de ma défaite Et de la destinée horrible qu'il m'a faite. Aussi bien, qui pourrait les suivre au fond du ciel? Mais le monde est à nous ; noyons-le dans le fiel : C'est un gouffre plus sûr que l'antique Déluge ; Et que l'homme n'ait plus que l'Enfer pour refuge ! Va ! Jean est chair du Diable, et Grégoire est mauvais, Et Benoit fort têtu. Donc, rejoins-les. — J'y vais, Dit la Chauve-souris énorme, j'y vais. Maître. — Et je l'ai vue au fond de la nuit disparaître.
Or l'Envie est en vous, Pierre , Ange et Balthazar I Cramponnés aux haillons de pourpre où fut César, Chacun rit d'être nu, s'il a dépouillé l'autre; Et sur les trois morceaux du siège de l'Apôtre, Près de rôtir, avec un goupil infecté.
Intrus, vous aspergez le monde et la cité I
L'Esprit, par ses chemins, m'a mené d'une haleme Sur une masse noire et bourdonnante, pleine
De vapeurs, où dormait un fleuve entre des joncs. D'aiguilles hérissée et de tours, de donjons, D'enclos tout crénelés comme des citadelles. Et de vols carnassiers faisant un grand bruit d'ailes Autour de hauts gibets où flottaient, morfondus, Sous la pluie et le vent des amas de pendus. Et j'ai vu que c'était Paris, la bonne Ville : Masures et palais, princes et plèbe vile. Et non loin, le coteau des trois martyrs bénis, Éleuihère, Rustique et Monsieur saint Dcnys. Et j'ai vu la maison des Lj's, muette et haute, Géhenne dont le roi Charles "sixième est l'hôte; Et les murs en montaient dans la brume, tout droits. Mornes, si ce n'était que, par rares endroits, Une rouge lueur, du fond des embrasures. Sortait, comme du sang qui jaillit des blessures Et l'une des clartés de ce royal tombeau Était la lampe d'or de madame Isabeaa.
Certe, au pays d'Egypte, où brandit l'oriflamme Loys, le chevalier dont le Seigneur a l'âme. Jadis régna, du temps des mille dieux païens. Sur Thèbes et Memphis et les Éthiopiens, Cléopatre avec qui le Démon fit ses œuvres. Et qui portait, dit-on, un collier de couleuvres. C'était une damnée effroyable, en effet. N'ayant peur de l'enfer ni honte, elle avait fait De son lit une auberge où s'en venait la terre
Se soûler à pleins brocs du vin de l'adultère. Rois d'Asie et consuls de Rome, jours et nuits, Y coudoyaient, tout pleins d'imbéciles ennuis, L'esclave et l'homme noir à la face abêtie Que, dès l'aube, la mort happait à la sortie. Mais tous étaient frappés du même aveuglement, Cette larve et le peuple antique son amant ; Tous péchaient et mouraient sousl.i loi d'anathèrae, Ignorant la Parole et les fonts du baptême ; Car ton soleil, Jésus, ne s'était point levé j
Sur la femme, chair vile, et sur l'homme énervé, j Or j'ai vu, comme aux temps de cette Egyptienne, Seigneur Christ ! en Paris, la Ville très-chrétienne, L'oratoire royal étant un mauvais lieu, La débauche s'ébattre à la face de Dieu ; Et, l'Époux étant fol, l'Épouse déchaînée Meurtrir la bonne France aux quatre bouts saignée, La vendre par quartiers à l'inceste éhonlé. Au parjure damnable, au meurtre ensanglanté. Aux limiers d'Armagnac, aux bouchers de Bourgogn Pourvu que, secouant sa dernière vergogne, La Ribaude, en horreur même aux plus avilis. Prostituât sa chair sur la couche des Lys ! Et voici que j'ai vu, dans la vapeur malsaine Épandue aux deux bords marécageux de Seine, 1 Force maisons de Dieu, silencieusement.
Monter comme des bras au sombre firmament ; Et j'ai vu, tout navrés durant ces infamies, Au fond des saintes nefs à cette heure endormies.
Les Anges qui pleuraient du haut des pendentifs ; Et leurs lèvres de pierre avaient des sons plaintifs ; Et saint Michel-Archange, en sa cotte de mailles, Foulait plus rudement le Diable ceint d'écaillés ; Et Madame la Vierge, un pied sur le croissant, Dans sa robe d'azur étoile, gémissant.
Suppliante, tournait sa face maternelle Vers le Supplicié de la Croix éternelle!
Ah! madame Isabeau, tristes étaient les cieux! Mais j'ai vu clairement s'en venir, fort joyeux. Par milliers, les démons hurler à votre porte. Demandant si votre âme est à point qu'on l'emporte. Et voici qu'au milieu du sabbat rugissant. J'ai vu, prise aux cheveux, livide, l'œil en sang. Louve qui, de ses dents, retroussait sa babine. De l'intrus Jean vingt-trois la vieille concubine Qui, devant Balthazar et madame Isabeau, Frayait le grand chemin du flamboyant tombeau!
L'Esprit, en cette nuit impassible et sans trêve, A soufflé dans mes yeux la forme de mon rêve ; Et j'ai vu, de mon ombre, émerger au levant Le soleil, nef de feu que flagellait le vent,
Qjai voguait, haut et rude, et, crevant les nuées, Rejetait en plein ciel leurs masses refluées. Les monts resplendissaient comme de grands falots Allumés par d'épais brouillards ; et, sur les flots De la mer, une rouge et furieuse écume Sautait avec le bruit de l'eau qui bout et fume; Et les plaines, où sont les villes, les hameaux. Fleuves et lacs, et l'homme et tous les animaux. Avec la multitude innombrable des plantes, S'épandaient sous mes yeux, humides et sanglantes ; Et j'ai cru voir le jour, dès longtemps résolu. Où viendra de l'abime un astre chevelu, Horrible, qui fera de la terre une braise. Et puis un peu de cendre au fond de la fournaise !
Seigneur! ce n'était pas la suprême clarté Qui doit flamber au seuil de notre éternité; Ce n'était pas le jour des tardives détresses. Ni le clairon d'appel aux âmes pécheresses, Ni Josaphat ployant sous la foule des morts, Effroyable moisson d'inutiles remords; C'était, grâce à Satan qui l'allume et l'amène. L'ordinaire soleil dont luit la race humaine!
Or, voici que j'ai vu le monde, comme un pré Immense, qui grouillait sous ce soleil pourpré, Plein d'hommes portant heaume et cotte d'acier, lanci Masse d'armes et glaive, engins de violence
Avec loques d'orgueil, bannières et pennons Où le Diable inscrivait leur lignée et leurs noms. Et c'était un amas de nations diverses : Sarrasins de Syrie, Arméniens et Perses, Et ceux d'Egypte et ceux de Tartarie avec Le More grenadin, le Sarmate et le Grec. Et ces troupes de pied et ces cavaleries, Hurlant, les j'eux hagards, haletantes, meurtries. Se ruant pêle-mêle en tourbillons, rendant L'écume de la rage à chaque coup de dent. Sur la terre, Jésus, que ta croix illumine, S'entre-mangeaient, ainsi qu'en un temps de famine. Et les plus furieux. Seigneur, quels étaient-ils? Était-ce donc la horde aveugle des Gentils, Ou ceux qui, pour nier à l'aise ta lumière. Du fil de la malice ont cousu leur paupière?
Non! les plus égorgeurs, hélas! c'étaient tes fils.
Les rois, oints du saint chrême aux pieds du Crucifix,
Les peuples baptisés de ton sang adorable,
Tels que des chiens hurlant sur un os misérable.
Qui faisaient de la terre et de la Chrétienté
Un lieu de boucherie et de rapacité 1
Et les trois Échappés de leur triple conclave
Soufflaient cet incendie et chauffaient cette lave!
Ah! s'il faut que toujours le terrestre troupeau Donne tine issue à l'âme au travers de la pean,
Et que le sang toujours, par les monts et les plaines, Emplissant le ciel bleu de ses acres haleines. Fume dans l'holocauste éternel d'ici-bas. Rends-nous la Foi vivante et les sacrés combats, Ton amour, ô Jésus, avec ton espérance, Comme aux jours des Philippe et des Loys de France, Alors qu'un monde entier, plein de joie et priant. Ta pure image au cœur, fluait vers l'Orient! Où les dmes, du corps périssable échappées, Et ceintes de l'éclair sans tache des épées, Montaient, laissant les fronts tranquilles et hardis, Par leur chemin sanglant, au divin Paradis! Car en ce temps, Jésus! la mort c'était la vie, La gloire bienheureuse où ta grâce convie Les héros trépassés autant que les martyrs. Et toutes les vertus et tous les repentirs.
Mais en ce pré, champ clos immense de la haine, La Colère broyait les morts pour la Géhenne, Et, triomphant dans sa hideuse déraison. D'un râle de damnés emplissait l'horizon !
L'Esprit m'.i descendu sur les grasses vallées Tourangelles, durant les heures étoilées
Où l'alouette dort dans les blés, où les bœufs
Ruminent en songeant aux pacages herbeux.
Où le Jacque, épuisé de son labeur, oublie
Sa grand'roisère avec la chaîne qui le lie.
Et j'ai vu que la nuit était muette autour
Du chaume pitoyable et de la noble tour.
Hormis le noir moutier, qui, de la Loire claire,
Dressait hautainement sa masse séculaire.
Et d'où sortaient des voix et de larges clartés
Comme aux saintes Noëls dans les solennités.
Or, ce n'était, selon les règles accomplies.
Ni matines, Jésus! ni laudes, ni compiles,
Ni les neuf psaumes, ni les pieuses leçons;
A vrai dire,c'étaient d'effroyables chansons,
Et, par entier mépris du divin monitoire.
Les torches de l'orgie autour du réfectoire!
Et voici que j'ai vu, par ces rouges éclats,
La table, aux aïs massifs, qui ployait sous les plats,
Les cruches, les hanaps, les brocs, les écuelles;
Et, jetant leurs odeurs brutes et sensuelles.
Les viandes qui fumaient : chair de porc à foison.
Chair de bœuf, jars et paons rôtis, et venaison ;
Chair d'agneau, moutons gras qui grésillaient encore,
Et bons coqs que leur crête écarlate décore.
Et les vapeurs montaient, épaisses, au plafond.
Le sire .\bbé trônait sur son banc-d'œuvre, au fond ;
Et, tout le long de cette énorme goinfrerie.
Cent moines très joyeux, à la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant
Les dix doigts dans la viande écharpée, aspergeant De sauces et de vin leurs faces et leurs ventres, Semblaient autant de loups sanglants au fond des antre; Derrière ces goulus, non moins empressés qu'eux, Convers et marmitons, avec les maîtres queux, Les caves où cuisaient les choses étant proches. Comblaient les plats vidés, dégarnissaient les broches, Allant, venant, courant, suant, vrai tourbillon De diables tout mouillés des eaux du goupillon. Quelque moine alourdi tombait par intervalle A la renverse, avec la cruche qu'il avale, Et les autres riaient de ses gémissements. Et l'ensevelissaient sous les reliefs fumants.
Mais j'ai vu que le sire Abbé, droit sur son siège, Bouche close, au milieu du fracas qui l'assiège, Sous son capuchon noir, ainsi qu'un étranger, Oyait et regardait, sans boire ni manger. Or, prenant en souci ce jeûne et ce silence. J'ai vu ses yeux, aigus comme des fers de lance. Qui tantôt reluisaient à travers ses cils roux, Et s'emplissaient tantôt d'ombre comme deux trous. . De sorte que, la bande étant à bout de forces. Les uns, tels qae des troncs qui crèvent leurs écorces. Faisant craquer la peau trop pleine de leurs flancs ; Les autres, à demi noyés, les bras ballants, La tête sur la table, et la langue tirée. Pareils à des pourceaux repus de leur curée;
J'ai vu le sire Abbé se lever lentement
Au bout du réfectoire infect et tout fumant;
Et sa tête toucha les poutres enflammées;
Et j'ai vu les deux mains d'ongles crochus armées,
La face où le regard divin a flamboyé,
Et j'ai vu que c'était Satan, le Foudroyé 1
Un silencieux rire ouvrit ses blêmes lèvres
Qiie dessèche la soif des ineffables fièvres.
De son œil rouge et creux comme un gouffre, soudain
Jaillit un morne éclair de joie et de dédain;
Il dit : — Holà! c'est l'heure! — Et voici qu'à cet ordre
Tandis que les repus commençaient de se tordre
Et de geindre, voilà que, par milliers surgis,
Marmitons, queux, servants, avec des pals rougis.
Des lourches. des tridents et des pieux et des piques,
A la file emorochaient les moines hydropiques.
Et jetaient, touie cuaude et vive, dans l'enfer,
La Goinfrerie, ayant pour abbé Lucifer 1
*^L'Espiii m a dageiié ruaement en arrière |Des temps, et j'ai revu, sous Rome k guerrière,
Et le tétrarque Hérode et le vieux sanhédrin, La cité de David liée au joug d'airain, Josaphat, le Cédron et les saintes piscines. Et le cois d'oliviers aux antiques racines. Et voici que j'ai vu, par le soleil levant. Le Temple où résidait l'arche du Dieu vivant. Une foule, semblable à des essaims d'abeilles. Entrait, sortait. Ceux-ci ployés sous des corbeilles De légumes, de fruits ou de chairs en quartiers; Ceux-°à traînant des bœufs. Gens de mille métiers. Vendeurs de lin d'Egypte et vendeurs de ramées. Vendeurs de graisse brute ou d'huiles parfumées, D'étoffes et de vins de la Perse, et d'amas De glaives et de dards fabriqués à Damas, De piques, de cuissards, de casques et de dagues ; Orfèvres, débitant les colliers et les bagues; Changeurs d'or et d'argent bien munis de faux poids Marchands de sel, marchands de résine et de poix; Marchands de grains, donnant la mauvaise mesure, Et force grippe-sous prêtant à grande usure Autour des Chérubins et des sept Chandeliers. Donc, du parvis profond au bas des escaliers. Le Temple n'était plus qu'une halle effroyable • Dont les Anges pleuraient et dont riait le Diable. Or, voici que j'ai vu, sous ses beaux cheveux roux, Jésus, Notre Seigneur, très pâle de courroux, Qui passait à travers toutes ces industries Et ces gens par la soif d'un lucre vil flétries, Infectant de fumier, de graisses et de vin,
Li;s PARABOLES DE DOM GUY. 347
De clameurs et de vols impurs, le lieu divin!
Le Roi Christ était doux, plein de miséricorde;
Mais j'ai vu qu'il tirait de sa robe une corde
Noueuse, mise en trois et dure comme il faut,
Et qu'à grands coups de fouet il les chassait d'en haut
Par les rampes, crevant les sacs, les escarcelles
Pleines d'argent, poussant les bœufs sur les vaisselles,
Et les outres de vin sur les riches tissus.
Et l'âne sur l'ânier et le tout par-dessus;
Parce que cette engeance, ainsi qu'au temps moderne,
Faisait de la maison divine une caverne I
Et tandis que Jésus rendait ce jugement
Et fouettait ces voleurs très véhémentement.
Les disciples, non loin, assis sous les portiques.
Méditaient, le cœur plein de visions mystiques.
Et de l'àme cherchaient, comme d'autres des yeux,
Le Royaume du Maître au delà des sept cieux.
Nul ne se souciait, plongé dans sa pensée.
De la foule en rumeur hors du Temple chassée,
Croyant que tout est bien sur terre, quand on croit,
Et que le mieux, après, arrive par surcroit.
Et le Roi Christ survint, disant : — Ce n'est point l'heur
De prier, quand le feu dévore la demeure.
Bienheureux qui se lève, et, luttant, ;rrité.
Pour la justice en peine et pour la charité,
Applique sur le mal l'efiicace remède!
Et malheur à qui n'est ni chaud ni froid, mais tiède I
Or, que faites-vous là? Rien. Moi, je vous le dis, L'inactif n'aura point de place au Paradis ! —
Et moi, je vous le dis, après Christ, la Lumière Qui s'en vint dissiper l'obscurité première, L'Eau vive qui circule au sillon desséché; Je vous le dis à vous qui fuyez le Péché, Et les fanges du siècle, âmes encor sans tache Parmi ceux qu'en enfer Satan mène à l'attache; O princes! — s'il en est! — moines, prieurs, abbés, Qui n'êtes point encor dans ses pièges tombés, Mais qui, les bras croisés et les yeux pleins de larmes. Pour le combat de Dieu n'endossez point vos armes, Je vous le dis : Malheur! Et quand le jour luira Du dernier jugement, le Roi Christ vous dira : ■ — Arrière, paresseux ! cœurs tremblants, cœurs d'esclaves Je ne suis pas le dieu des lâches, mais des braves I Qui de vous a souffert? qui de vous a lutté? Allez! Je vous renie, et pour l'éternité 1 —
Voilà ce que j'ai vu par le nocturne espace. En ce monde où l'Agneau divin bêle '■.t 'rép-'ccp
lES PARABOLES DE DOM GUY. 349
Pour l'âme et pour la chair d'Adam dur et têtu; Où le Sang qui nous lave a perdu sa vertu ; Où la barque de Pierre, aux trois courants livrée. Heurte les rocs aigus, et s'en va, démembrée. En haute mer, portant, sous les cieux assombris, La pauvre Chrétienté qui charge ses débris. Voilà ce que j'ai vu, par la grâce très sainte De l'Esprit : la Foi morte et 1? Vérité ceinte D'épines, comme Christ, après Geuisémani; Le Siège unique à bas et son éclat terni ; Le bon grain pourrissant dans les sillons arides; Royautés sans lumière, et nations sans brides; Et, par grande misère, au milieu de cela. En liesse, sonnant ses trompes de gala, Par-devant Sigismund qui souffre ce blasphème, La. nouvelle heresie au pays de iioiiéûifc.
Or le Roi Jésus-Christ, parlant, comme il lui plait.
Par la bouche de l'aigle ou bien de l'oiselet,
M'a dit : — Lève-toi, Guy de Clairvaus, pauvre moine.
Car voici que Satan détruit mon patrimoine.
Et le temps est venu d'agir de haute main
Et promptement, de peur qu'il soit trop tard demai u . —
Moi, je l'ai supplié, d'une oraison fervente,
De m'épargner, chétif que le siècle épouvante ;
Mais Jésus, derechef, m'a pris par les cheveux,
Disant : — Parle tout haut, moine Guy 1 je le veux. —
Donc, Monsieur saint Bernard qui siège au lieu céleste Hausse ma voix! l'Esprit divin fera le reste.
Sus! sus! La coupe est pleine et déborde. Debout Les forts, les purs, les bons, car le monde est à bout 1 Et voici que tantôt la vieille idolâtrie S'en va noyer la terre et sa race flétrie, Mieux qu'au déluge où Dieu jadis se résolut, Moins la colombe, avec le rameau du salut ! Sus 1 Empereurs et Rois, chefs du Centre et des Marcl Cardinaux et Primats, Évêques, Patriarches, Abbés. Généraux d'ordre et Docteurs très chrétiens. Vous tous, les boucliers, les flambeaux, les soutiens De la très vénérable Église, notre mère, aui languit et qui pleure en son angoisse amèrel Je vous adjure, au nom des Ames en danger Qui sont pâture aux loups et n'ont plus de Berger, Par la sanglante Croix où pend le Fils unique. Sus! Debout! Au très saint Concile œcuménique 1
Au Concile! Sitôt que vous y siégerez,
A vos fronts comme à ceux des apôtres sacrés, .
Luira le Paraclet en flamboyantes langues,
aui mettra la sagesse en vos bonnes harangues ;
Et le sens infaillible et la droite équité
Seront fruits mûrs de votre impeccabilitél
Sus! triez le froment des pailles de l'ivraie!
Par Décrets et Canons qui sont la Règle vraie
Que tout soit apaisé, que tout soit rétabli ;
Q.a'en son gouffre Satan retombe enseveli;
Que le Siège, étant Un comme Dieu qui le fonde,
Soit Parole et Lumière aux quatre bouts du monde,
Source vive au Fidèle, espérance au Gentil,
tt joie en terre comme au ciel! Ainsi soit-il! —
L^4nathème.
SI nous vivions au siècle où les Dieux éphémères Se couchaient pour mourir avec le monde ancien, Et, de l'homme et du ciel détachant le lien, Rentraient dans l'ombre auguste où résident les Mères,
Les regrets, les désirs, comme un vent furieux. Ne courberaient encor que les âmes communes ; Il serait beau d'être homme en de telles fortunes, . Et d'offrir le combat au sort injurieux.
Mais nos jours valent-ils le déclin du vieux monde? Le temps, Nazaréen, a tenu ton défi ; Et pour user un Dieu deux mille ans ont suffi, Et rien n'a palpité dans sa cendre inféconde.
L'ANATHÊME. îS3
Heureux les morts ! L'écho lointain des chœurs sacrés Flottait à l'horizon de l'antique sagesse; La suprême lueur des soleils de la Grèce Luttait avec la nuit sur des fronts inspirés:
Dans le pressentiment de forces inconnues, Déjà plein de Celui qui ne se montrait pas, O Paul, tu rencontrais, au chemin de Damas, L'éclair inespéré qui jaillissait des nues 1
Notre nuit est plus noire et le jour est plus loin. Que de sanglots perdus sous le ciel solitaire ! Que de flots d'un sang pur sont versés sur la terre Et fument ignorés d'un éternel témoin!
Comme l'Essénien, au bout de son supplice, Désespéré d'être homme et doutant d'être un dieu, Las d'attendre l'Archange et les langues de feu. Les peuples flagellés ont tari leur calice.
Ce n'est pas qpe, le fer et la torche à la main, Le Gépide ou le Hun les foule et les dévore, Qu'un empire agonise, et qu'on entende encore Les chevaux d'Alarik hennir dans l'air romain.
Non i le poids est plus lourd qui les courbe et les lie ; Et, corrodant leur cœur d'avarice enflammé. L'idole au ventre d'or, le Moloch aflamé S'assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie.
Un air impur étreint le globe dépouillé Des bois qui l'abritaient de leur manteau sublime; Les monts sous des pieds vils ont abaissé leur cime; Le sein mystérieux de la mer est souillé.
Les Ennuis énervés, spectres mélancoliques, Planent d'un vol pesant sur un monde aux abois, Et voici qu'on entend gémir comme autrefois L'Ecclésiaste assis sous les cèdres bibliques.
Plus de transports sans frein vers un ciel inconnu, Plus de regrets sacrés, plus d'immortelle envie! Hélas ! des coupes d'or où nous buvions la vie Nos lèvres ni nos cœurs n'auront rien retenu!
O mortelles langueurs, ô jeunesse en ruine. Vous ne contenez plus que cendre et vanité! L'amour, l'amour est mort avec k' volupté; Nous avons renié la passion divine !
Pour quel dieu désormais brûler l'orge et le sel ? Sur quel autel détruit verser les vins mystiques ? Pour qui faire chanter les lyres prophétiques Et battre un même cœur dans l'homme universel ?
Quel fleuve lavera nos souillures stériles? Quel soleil, échauffant le monde déjà vieux, Fera mûrir encor les labeurs glorieux Qui rayonnaient aux mains des nations viriles ?
l'anathème. 355
O liberté, justice, ô passion du beau.
Dites-nous que votre heure est au bout de l'épreuve, Et que l'Amant divin promis à l'àme veuve Après trois jours aussi sortira du tombeau !
Éveillez, secouez vos forces enchaînées, Faites courir la sève en nos sillons taris ; Faites étinceler, sous les myrtes fleuris. Un glaive inattendu, comme aux Panathénées!
Sinon, terre épuisée, où ne germe plus rien Qui puisse alimenter l'espérance infinie, Meurs ! Ne prolonge pas ta muette agonie. Rentre pour y dormir au flot diluvien.
Et toi, qui gis encor sur le fumier des âges, Homme, héritier de l'homme et de ses maux accrus. Avec ton globe mort et tes Dieux disparus. Vole, poussière vile, au gré des vents sauvages l
Aux Modernes.
Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein, Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde, Châtrés dès le berceau par le siècle assassin De toute passion vigoureuse et profonde.
Votre cervelle est vide autant que votre sein, Et vous avez souillé ce misérable monde D'un sang si corrompu, d'un souffle si malsain, Que la mort germe seule en cette boue immonde.
Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin Où, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin. Ayant rongé le sol nourricier jusqu'aux roches.
Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits.
Noyés dans le néant des suprêmes ennuis.
Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.
La Fin de l'homme.
VOICI. Qaïn errait sur la face du monde. Dans ia terre muette Eve dormait, et Setli, Celui qui naquit tard, en Hébron grandissait. Comme un arbre feuillu, mais que le temps émonde, Aaam, sous ie fardeau des siècles, languissait
Or, ce n'était plus l'Homme en sa gloire première, Tel qu'Iahvèh le fit jour la félicité.
Calme et puissant, vêtu d'une maie beauté. Chair neuve où l'âme vierge éclatait en lumière Devant la vision de l'imnortalité.
L'irréparable chute et la misère et l'âge
Avaient courbé son dos, rompu ses bras nerveux,
Et sur sa tête basse argenté ses cheveux.
Tel était l'Homme, triste et douloureuse image
De cet Adam pareil aux Esprits lumineux.
jjg POÈMES BARBARES.
Depuis bien des étés, bien des hivers arides, Assis au seuil de l'antre et comme enseveli Dans le silencieux abîme de l'oubli, La neige et le soleil multipliaient ses rides : L'ennui coupait son front d'un immuable pli.
Parfois Seth lui disait : - Fils du Très-Haut, mon père, Le cèdre creux est plein du lait de nos troupeaux, Et dans l'antre j'ai fait ton lit d'herbe et de peaux. Viens! Le lion lui-même a gagné son repaire. — Adam restait plongé dans son morne repos.
Un soir, il se leva. Le soleil et les ombres Luttaient à l'horizon rayé d'ardents éclairs. Les feuillages géants murmuraient dans les airs. Et les bêtes grondaient aux solitudes sombres. Il gravit des coteaux d'Hébron les rocs déserts.
Là, plus haut que les bruits flottants de la nuit large, L'Hôte antique d'Éden, sur la pierre couché. Vers le noir Orient le regard attaché, Sentit des maux soufferts croître la lourde charge : Eve, Abel et Qaïn, et l'éternel péché!
Eve, l'inexprimable amour de sa jeunesse. Par qui, hors cet amour, tout changea sous le ciel 1 Et le farouche enfant, chaud du sang fraternel!... L'Homme fit un grand cri sous la nuée épaisse. Et désira mourir comme Eve et comme Abel 1
LA FIN DE l'homme. 359
Il ouvrit les deux bras vers l'immense étendue Où se leva le jour lointain de son bonheur. Alors qu'il t'ignorait, ô fruit empoisonneur 1 Et d'une voix puissante au fond des cieux perdue. Depuis cent ans muet, il dit : — Grâce, Seigneur !
Grâce ! J'ai tant souffert, j'ai pleuré tant de larmes, Seigneur ! J'ai tant meurtri mes pieds et mes genoux. Élohim ! Élohim ! de moi souvenez-vous ! J'ai tant saigné de i'âme et du corps sous vos armes. Que me voici bientôt insensible à vos coups !
O jardin d'Iahvèh, Éden, lieu de délices. Où sur l'herbe divine Eve aimait à s'asseoir ; Toi qui jetais vers elle, ô vivani encensoir. L'arôme vierge et frais de tes mille calices, Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir I
Beaux lions qui dormiez, innocents, sous les palmes. Aigles et passereaux qui jouiez dans les bois. Fleuves sacrés, et vous. Anges aux douces voix. Qui descendiez vers nous à travers les cieux calmes. Salut! Je vous salue une dernière fois!
Salut, ô noirs rochers, cavernes où sommeille Dans l'immobile nuit tout ce qui me fut cher... Hébron! muet témoin de mon exil amer.
Lieu sinistre où, veillant l'inexprimable veille, La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair !
j6o POÈMES BARBARES.
Et maintenant, Seigneur, vous par qui j'ai dû naitre. Grâce! Je me repens du crime d'être né... Seigneur, je suis vaincu, que je sois pardonné! Vous m'avez tant repris ! Achevez, ô mon Maître ! Prenez aussi le jour que vous m'avez donné. —
L'Homme ayant dit cela, voici, par la nuée. Qu'un grand vent se leva de tous les horizons Qui courba l'arbre altier au niveau des gazons, Et, comme une poussière au hasard secouée. Déracina les rocs de la cime des monts.
Et sur le désert sombre, et dans le noir espace. Un sanglot effroyable et multiple courut. Chœur immense et sans fin, disant : — Père, salut I Nous sommes ton péché, ton supplice et ta race... Meurs, nous vivrons ! — Et l'Homme épouvanté mourut
Solvet seclum.
u te tairas, ô voix sinistre des vivants 1
Blasphèmes furieux qui roulez par les vents, Cris d'épouvante, cris de haine, cris de rage. Effroyables clameurs de l'étemel naufrage. Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés. Esprit et chair de l'homme, un jour vous vous tairez ! Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles. Le rauque grondement des bagnes et des villes. Les bétes des forêts, des monts et de la mer. Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer. Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange. Depuis le ver de terre écrasé dans la fange Jusqu'à la foudre errant dans l'épaisseur des nuits I D'un seul coup la nature interrompra ses bruits.
362 FOÉHES BARBARES.
Et ce ne sera point, sous les cieux magnifiques, Le bonheur reconquis des paradis antiques, Ni l'entretien d'Adam et d'Eve sur les fleurs, Ni le divin sommeil après tant de douleurs; Ce sera quand le Globe et tout ce qui l'habite. Bloc stérile arraché de son immense orbite, Stupide, aveugle, plein d'un dernier hurlement. Plus lourd, plus éperdu de moment en moment. Contre quelque univers immobile en sa force Défoncera sa vieille et misérable écorce. Et, laissant ruisseler, par mille trous béants. Sa flamme intérieure avec ses océans, Ira fertiliser de ses restes immondes Les sillons de l'espace où fermentent les mondes.
TABLE
TABLE
Pages.
(Oain I
La Vigne de Vx^-c.:- .... . . . ï2
' L'Ecdésiaste jy
Néférou-Ra ... 38
Ekhidna , 42
Le Combat homérique . 4;
|La Genèse polj-nésienne ^j
[La Légende des Nomes 48
/La Vision de Snorr 56
Le Barde de Temrah 61
L'Epée d'AngantjT yj
Le Gsur de Hialmar nj.
366 TABLE
Pages.
Les Larmes de l'Ours 79
Le Runoïa 8 1
La Mort de Sigurd 96
Les Elfes 100
Christine 103
Le Jugement de Komor . . . , 107
Le Massacre de Mona 113
La Vérandah 134
Nurmahal 13b
Le Désert 143
Djihan-Ara ^ 14;
La Fille de l'Émyr 152
Le Conseil du Fakir 157
Le Sommeil de Leïlah 162
L'Oasis 163
La Fontaine aux Lianes 166
Les Hurleurs 172
La Ravine Saint-Gilles 174
Les Clairs de lune 178
Les Éléphants 183
La Forêt vierge 186
Le Manchy 190
Le Sommeil du Condor 193/
Un Coucher de soleil 19;
La Panthère noire .... « 198
L'Aurore 201
Les Jungles 203
Le Bemica 205
Pages.
Le Jaguar 208
Effets de lune. . 211
Les Taureaux 214
Le Rêve du Jaguar 216
Ultra cœlos 218
Le Colibri 221
' Les Montreurs 222
La Chute des Étoiles 323
La Mort d'un lion 226
Mille ans après 227
Le Vœu suprême . . 229
Le Soir d'une bataille 230
Aux Morts 232
Le dernier Souvenir 253
Les Damnés 23;
Fiat Nos 2J7
In e.xcelsis 338
La Mort du Soleil 240
Les Spectres 241
Le Vent firoid de la nuit 24;
La dernière Vision 247
Les Rêves morts 2^0
La Vipère 2ji
A l'Italie ,...2)3
Requies 259
Le Pa}-sage polaire 261
Le Corbeau 262
Un Acte de charité 382