IV
Oh ! sur des ailes, dans les nues.
Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir !
Loin des régions inconnues C'est assez rêver et languir !
Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.
C'est assez, dans les nuits profondes.
Suivre un phare, chercher un mot.
C'est assez de songe et de doute.
Cette voix que d'en bas j'écoute.
Peut-être on l'entend mieux là-haut.
Allons ! des ailes ou des voiles !
Allons ! un vaisseau tout armé !
Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflammé.
Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l'ordre universel ; Et peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel !
[Août 1828.
Quelquefois, sous les plis des nuages trompeurs, Loin dans l'air, a travers les brèches des vapeurs
Par le vent du soir remuées.
Derrière les derniers brouillards, plus loin encor, Apparaissent soudain les mille étages d'or
D'un édifice de nuées !
Et l'œil épouvanté, par-delà tous nos cieux, Sur une île de l'air au vol audacieux,
Dans l'éther libre aventurée.
L'œil croit voir jusqu'au ciel monter, monter
toujours, Avec ses escaliers, ses ponts, ses grandes tours.
Quelque Babel démesurée !
[Septembre 1828.
Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ; Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !
Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts, Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux, et le front des montagnes, Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.
Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma
tête.
Je passe, et refroidi sous ce soleil joyeux. Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête, Sans que rien manque au monde, immense et
que rien radieux !
[Avril 1829,
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine ; Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli ;
Puisqu'il me fut donné de t' entendre me dire Les mots où se répand le cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;
Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Un rayon de ton astre, hélas ! voilé toujours ; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours ;
Je puis maintenant dire aux rapides années :
— Passez ! passez toujours ! je n'ai plus à vieiUir !
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées ;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir !
1 Les Chants du\Crépuscule, XXV.
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli !
[Janvier iP. , .