‹ Poèmes choisisChapitre 42 sur 59 · AUX ARBRES · texte numérisé non relu

AUX ARBRES

Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme ! Au gré des envieux, la foule loue et blâme ; Vous me connaissez, vous ! — vous m'avez vu

souvent, Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. Vous le savez, la pierre où court un scarabée. Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée, Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. La contemplation m'emplit le cœur d'amour. Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure, Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, Questionner tout bas vos rameaux palpitants, Et du même regard poursuivre en même temps, Pensif, le front baissé, l'œil dans l'herbe profonde. L'étude d'un atome et l'étude du monde. Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu. Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher

Dieu!

Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches, Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches. Clairière, vallons verts, déserts sombres et doux. Vous savez que je suis calme et pur comme vous.

^ Les Contemplations {Autrefois), III. xxiv.

Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu

s'élance, Et je suis plein d'oubli comme vous de silence ! La haine sur mon nom répand en vain son fiel ; Toujours, — je vous l'atteste, ô bois aimés du ciel ! — J'ai chassé loin de moi toute pensée amère, Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours, Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres

sourds.

Ravins où l'on entend filtrer les sources vives. Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives ! Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois. Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois. Dans votre solitude où je rentre en moi-même, Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui

m'aime !

Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,

Arbres religieux, chênes, mousses, forêt.

Forêt ! c'est dans votre ombre et dans votre

mystère.

C'est sous votre branchage auguste et solitaire, Que je veux abriter mon sépulcre ignoré, Et que je veux dormir quand je m'endormirai.

[Juin 1843.

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