‹ Poèmes choisisChapitre 51 sur 59 · PASTEURS ET TROUPEAUX · texte numérisé non relu

PASTEURS ET TROUPEAUX

Le vallon où je vais tous les jours est charmant, Serein, abandonné, seul sous le firmament. Plein de ronces en fleurs ; c'est un sourire triste. Il vous fait oublier que quelque chose existe. Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs. On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs. Là, l'ombre fait l'amour ; l'idylle naturelle Rit ; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle, Et la fauvette y met de travers son bonnet ; C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt ; De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ; Car Dieu fait un poëme avec des variantes ; Comme le vieil Homère, il rabâche parfois. Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois ! Une petite mare est là, ridant sa face. Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe. Ironie étalée au milieu du gazon, Qu'ignore l'Océan grondant à l'horizon.

J'y rencontre parfois sur la roche hideuse Un doux être ; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse

^ Les Contetnplations {Aujourd'hui), V. xxiii.

De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir, Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir ; Ses sœurs sont au logis et filent leur quenouille ; Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille ; Chèvres, brebis, béliers, paissent ; quand, sombre

esprit, J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ; Et moi, je la salue, elle étant l'innocence. Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui

l'encense.

Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant, Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend, Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume. Je passe ; enfant, troupeau, s'effacent dans la

brume ; Le crépuscule étend sur les longs sillons gris Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ; J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière Chanter derrière moi la douce chevrière. Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif De l'écume, du flot, de l'algue, du récif. Et des vagues sans trêve et sans fin remuées. Le pâtre promontoire au chapeau de nuées, S*accoude et rêve au bruit de tous les infinis, Et dans l'ascension des nuages bénis, Regarde se lever la lune triomphale, Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale Disperse à tous les vents avec son soufltle amer La laine des moutons sinistres de la mer.

[Jersey, Grouville, avril 1855,

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline, Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher, Paisible, elle croissait aux fentes du rocher. L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ; Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil, A l'endroit où s'était englouti le soleil, La sombre nuit bâtir un porche de nuées. Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ; Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir, Semblaient craindre de luire et de se laisser voir. J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée. Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée. Sa racine n'a pris sur la crête des monts Que l'amère senteur des glauques goémons ; Moi, j'ai dit : " Pauvre fleur, du haut de cette cime. Tu devais t'en aller dans cet immense abîme Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont. Va mourir sur un cœur, abîme plus profond. Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde. Le ciel, qui te créa pour t'efïeuiller dans l'onde. Te fit pour l'Océan, je te donne à l'amour."

1 Les Contemplations {Aujourdhui), V. xxiv.

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour Qu'une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée, Tandis que je songeais, et que le gouffre noir M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir !

[Ile de Serk, août 1855.

O STROPHE du poète, autrefois, dans les fleurs, Jetant mille baisers à leurs mille couleurs. Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille ; Papillon pour la rose et pour la ruche abeille, Tu semais de l'amour et tu faisais du miel ; Ton âme bleue était presque mêlée au ciel ; Ta robe était d'azur et ton œil de lumière ; Tu criais aux chansons, tes sœurs : " Venez !

chaumière.

Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a

lui ! " Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui, Le sévère habitant de la blême caverne Qu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit

l'Averne, Le poète qu'ont fait avant l'heure vieillard La douleur dans la vie et le drame dans l'art, Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur

d'ombres.

Il a levé la tête un jour hors des décombres,

Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés.

Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,

Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse ;

Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse,

1 Les Contemplations {Aujourd'hui), V. xxv.

Aux amours dans les bois près des nids palpitants ; Et maintenant, captive et reine en même temps, Prisonnière au plus noir de son âme profonde. Parmi les visions qui flottent comme l'onde, Sous son crâne à la fois céleste et souterrain. Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain, Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine. Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine. Par le maître gardée, et calme et sans espoir. Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir, Des sombres passions feuillettent le registre, Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.

[Jersey, novembre 1854.

LVin

Aux premiers jours du monde, alors que la nuée, Surprise, contemplait chaque chose créée. Alors que sur le globe, où le mal avait crû. Flottait une lueur de l'Eden disparu, Quand tout encor semblait être rempli d'aurore, Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore. Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond. Il se faisait le soir un silence profond. Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages, Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages. Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots, Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si

hauts Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes, Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes. C'étaient Eve aux cheveux blanchis, et son mari. Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri. Ayant la vision de Dieu sous sa paupière. Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre, En présence des monts fauves et soucieux. Et de l'éternité formidable des cieux.

Leur œil triste rendait la nature farouche. Et là, sans qu'il sortît un souffle de leur bouche. Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,

1 Les Malhf.ureux, Épilogue — Les Contemplations (Aujourd'hui), V, xxvi.

Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,

Sans autre mouvement de vie extérieure

Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure,

Dans une stupeur morne et fatale absorbés.

Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés

Sous l'âtre illimité, sans figure et sans nombre.

L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre ;

Et, tandis que montaient les constellations,

Et que la première onde aux premiers alcyons

Donnait sous l'infini le long baiser nocturne,

Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une

urne Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir, Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir, Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan

s'élance.

Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en

silence ; Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain, Le père sur Abel, la mère sur Caïn.

[Marine-Terrace, septembre 1855.

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