‹ Poèmes civiquesChapitre 5 sur 34 · PRO ARIS ET FOCIS · texte numérisé non relu

PRO ARIS ET FOCIS

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Quand il faut à la Muse un sommet écarté,

Qui lui parlé du ciel et de la liberté !

J'ai besoin d'admirer pour me sentir poète;

Dieu se révèle à moi dans la nature en fête.

Mais, prêt à célébrer mon temps et vos exploits,

Qu'on m'enseigne un héros, je quitterai les bois

Et ferai, devant vous, en mes rimes prochaines,

Respirer de grands cœurs et non plus de grands chênes.

Heureux qui, de son siècle adorateur banal, Chez *ses contemporains trouva son idéal !

Livre ou tableau, son œuvre est partout bienvenue ; Le public est épris de la laideur connue.

Peignez votre voisin, ce bourgeois rebondi, Par le modèle au moins vous serez applaudi.

Pour moi, peu soucieux de cet honneur étrange, Aimant mieux mériter qu'obtenir la louange, Et fidèle aux sommets, où Dieu se laisse voir,

Tro arts et/ocis. ig

Jamais à ces fronts vils je n'offris le miroir. Quand je m'adresse aux bois pour oublier les hommes, C'est que je vous connais; je vois où nous en sommes; Si rêveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts, Et pourrais, au besoin, mettre mon siècle en vers. Mais, reniant alors le vrai beau qui m'attire, Je devrais, après l'ode, épouser la satire ; C'est la muse qu'il faut à ce monde vénal, Et l'ère des Césars attend son Juvénal.

Peut-être il est venu! Là-bas où tout est sombre, Peut-être un fouet vengeur siffle déjà dans l'ombre, Et la haine au front rouge y chauffe longuement Le fer qui doit marquer chaque nom infamant.

Voyez-vous défiler le troupeau de nos hontes? L'avenir les attend et va régler nos comptes. Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets; Passez, la bouche close, en habits de laquais.

20 Toèmes civiques.

Passez, nobles de race, admis à la curée, Par amour du galon prêts à toute livrée ; Prétoriens, bourgeois à barbes de sapeur, Qui sauvez votre caisse et gardez votre peur. Passez ! tous les forfaits et tous les ridicules. t . Vous n'esquiverez pas le glaive ou lés férules ; Je vous laisse en pâture au lion irrité. Moi, j'ai besoin d'amour et de sérénité; Satisfait de vous fuir, à l'abri de l'orgie,.: Les bois me sont ouverts, et je m'y réfugie ; Et j'y veux, tout entier à quelque noble espoir, Ignorer ce qu'il est douloureux de savoir.

Mais, parmi les humains voici qu'on me rappelle ; On annonce au poëte une beauté nouvelle :

ÎPro arts etfocis. 21

Le peuple! ce II a marché, l'avenir est à lui;

Il est le souverain, le héros d'aujourd'hui ;

C'est 1 épique sujet que ta muse réclame. »

Le peuple est un chaos ; un héros, c'est une âme !

La foule est du destin le plus servile agent,

Le flot n'est pas moins libre et moins intelligent...

Je retourne à mes lacs, aux torrents qui mugissent;

C'est à Dieu seul, au moins, que leurs flots obéissent.

Mais, chez la multitude, en ses flux et reflux,

Dieu ni la liberté ne m'ap paraissent plus.

On m'a dit : « S'il te faut des thèmes héroïques,

La France a des chrétiens à défaut de stoïques. »

Christ, s'il était vrai, ton nom ressuscité

Me tiendrait lieu de tout... même de liberté !

Donc, nous sommes chrétiens ! rien n'est plus méritoire,

Et je l'admire fort... mais je voudrais y croire.

Je sais qu'au grand orgueil du suisse et du clergeon

22 Tûèrnes civiques.

Mon église a reçu des flots de badigeon,

Que d'un clocher tout neuf on nous fait la promesse,

Et que mon sous -préfet se montre à la grand'messe.

A Paris, en province, il pleut,, de tout côté,

Des billets pour sermons et bals de charité ;

Je vois, partout, rouler eti des mains patelines

De petits chapelets sur d'amples crinolines.

L'audacieux cousin qui risque un billet doux

Reçoit une médaille, au premier rendez-vous.

Je ne vous dirai pas, d'un vers trop équitable,

Ce que le ciel y gagne et ce qu'y perd le diable...

Mais je vois qu'aujourd'hui, quittant l'âpre sentier,

La vertu nous devient un facile métier ;

Partout je la rencontre heureuse et bien nourrie;

Notre dévotion nous prône et nous marie ;

Et je vais nommer tel, bien connu pour un sot,

Qui lui doit et sa place et sa femme et sa dot.

Mais il y faut un peu de très-simple tactique :

<Pro arts etfocis. 23

« Gardez-vous en tout temps d'une foi politique. C'est le péché d'orgueil! le temple est mon pays; Au pouvoir, quel qu'il soit, j'adhère et j'obéij ; Quel droit m'est refusé, quel abus m'importune Quand je fais mon salut... sans compter ma fortune? *> Applaudissons? Voilà, dans nos temps généreux, Comment renaît la foi des martyrs et des preux.

Hélas ! ce qui peint mieux le siècle et nos misères, C'est que de tels chrétiens sont platement sincères; N'allez pas chercher là Tartufe et sa noirceur. Non, Tartufe, aujourd'hui, s'est fait libre penseur ; Ce n'était qu'un enfant chez Molière, un novice ; Mais comme il a grossi ses états de service!

Oui, le siècle est à toi ; toi seul l'as bien connu,

24 Toètnes civiques.

O Tartufe ! et ton règne est à la fin venu.

Nul des lois du progrès mieux que toi ne s'arrange ; .

Tu n'es point l'homme absurde et qui jamais ne change ;

A l'honneur, au serment, d'autres vont se lier ;

Mais toi! tu sais apprendre et tu sais oublier.

Tu sais qu'à d'autres temps il faut d'autres grimaces;

Et te voilà dévot à l'intérêt des masses.

Dieu s'est fait multitude et n'est plus dans le ciel ;

Il se nomme aujourd'hui suffrage universel.

Toi seul as bien compris la bête populaire;

Et depuis soixante ans, à la tondre, à la traire,

O Tartufe ! appliqué sans honte et sans repos,

Tu lui presses le ventre et lui frottes le dos.

C'est toi qui tins pour elle un effrayant registre

Des crimes du curé, du noble et du ministre.

Naguère, au cabaret, nous enseignant nos droits,

Tu versais ton vin bleu sur le bandeau des rois,

Et, rimant pour César des flonflons et des odes,

Tro arts etfocis. 25

Tu nous prêchais tes dieux et tes vertus commodes.

Trente ans, tu dirigeas, sous un masque effronté,

Tes poignards libéraux contre la liberté ;

Tu fais arme de tout, des chansons, de l'histoire ;

Tu fais le plaidoyer et le réquisitoire,

Tout, jusqu'à l'homélie! et, dans l'occasion,

Tu défends la famille et la religion ;

Oui, la religion !... Mais, je te rends justice,

Une religion faite par la police.

Poursuis, Tartufe 1 et berne avec un plein succès

L'Orgon vol t air i en, ce bon peuple français.

Que tu sais bien changer de costume et de mine !

Tu ne dis plus : ce Ma haire avec ma discipline ! »

Ce matin, ta faconde et tes souliers ferrés

Ont frappé du forum les austères degrés,

Et tu mettras, ce soir, la blouse ou le gant jaune,

Pour tonner dans le club ou saluer le trône,

Selon que ton grand cœur rêve, pour le moment,

2 6 TPoèmes civiques

Ou de l'amour du peuple ou d'un gros traitement. Bien ! la cour te caresse et le peuple te nomme : Choisis! tu peux rester un modeste grand homme, Ou tu peux devenir, en habit cousu d'or, Ministre et sénateur, peut-être plus encor.

Tu peux vivre ou mourir, tu restes populaire ; Le Panthéon t'attend pour suprême salaire ; Ta gloire est à l'épreuve et brave le cercueil... Les carrosses de cour, les clubs prennent le deuil ; On fait pleuvoir les fleurs, on présente les armes, Et le sergent de ville en a versé des larmes !

Et moi je n'en ris pas, j'exècre les railleurs. Un bon mot n'a jamais rendu les gens meilleurs. Je parle sérieux, et me contiens à peine ; Grâce à Dieu ! j'ai gardé la vertu de la haine. Honte à ces ricaneurs, ces soi-disant Gaulois, Qui se moquent de tout, prudemment toutefois.

Tro <yris et focis. 27

Leur rire empoisonné, c'est une arme d'esclave.

venimeux bouffons, qui prenez cet air brave,

Toujours on vous a vus, les vivants et les morts,

Hardis contre le faible et vils avec les forts.

Votre encens paye aux rois, même à leurs courtisanes ,

Le droit d'insulter Dieu dans vos lazzi profanes ;

Plus tard, en appelant ces rois sur le terrain,

Vous avez pour second le peuple souverain .

Vos combats, si vantés contre les injustices,

Vous rapportent à tous d'assez gros bénéfices ;

A l'ombre des autels, des trônes avilis,

Vous vivez grassement et mourez dans vos lits.

Envie et lâcheté, c'est tout votre génie ;

J&vous le dis sans phrase, à d'autres l'ironie !

Moi, quand j'ai vu le mal debout sur mon dhemin,

J'y marche le front haut et la hache à la main.

28 Toèmes civiques.

On me l'accorde enfin : ce temps n'a rien d'épique;

Le poète y vit mal avec la politique;

La muse humble et pédestre y doit baisser le ton,

Et, pour une Pharsale, il nous manque un Caton.

Mais toi, qui tiens si fort à ta rime, à ta lyre,

Il te reste une corde, autre que la satire ;

Et, quand tout serait mort, les dieux, les mœurs, les lois,

Tu pourrais la toucher, même au fond de tes bois.

N'y sais-tu dans les fleurs, quand l'été vient d'éclore,

Poursuivre de tes vers ou Béatrix ou Laure,

Et, nous peignant ton rêve et ton cœur agité,

Raconter vos soupirs à la postérité?

L'amour est, j'en conviens, depuis Pétrarque et Dante, *

De larmes et de vers une source abondante.

TYo arts et/ocis. 2g

C'est toujours quelque museaux longs regards de miel, Qui nous fait parcourir tous les cercles du ciel... Il est bien vrai, jadis, inspirant l'épopée, La femme aux flancs de l'homme attachait une épée, Et donnait d'un regard le prix ou le signal De tous les grands combats livrés pour l'idéal. Le succès, à ses yeux, ne jugeait point les causes; Et plus tard, en des jours moins pleins de nobles choses, Nos reines de salon, choisissant leurs vainqueurs, Aimaient les beaux esprits à défaut des grands cœurs. Mais à cette heure, hélas I est- il rien de plus triste Que vos cercles changés en comptoirs de modiste, A qui tient lieu de tout le culte des chiffons? Un ruban vous y plonge en des calculs profonds, Et vous disputez là, durant des nuits entières, Non plus de vos amours, mais de vos couturières. Le luxe est tout pour vous, le bonheur, le devoir, Et vous n'avez de cœur que pour votre miroir...

3o Toèmes civiques.

Restez-y. — Cependant la critique innocente Fait un crime à mes vers de Béatrix absente, Et, loin des fiers sommets que la neige a trempés, Me rappelle aux boudoirs et sur les canapés.

Ah! si pour fondre en moi ce glacier qu'on accuse, Parmi vos déités j'avais choisi ma muse, Certes, je vous réponds, mes bien-aimés lecteurs, Que j'aurais, à coup -sûr, déserté les hauteurs; Vos belles passions coulent d'une autre source, Et votre Béatrix m'enverrait à la Bourse.

Si jamais, d'un sourire éclairant mon chemin,. Celle qui rend heureux m'avait pris par la main ; Si, parmi les splendeurs de là forme et de l'âme, Dieu s'était fait visible à moi dans une femme, Sans jeter, dans mes vers, notre amour à tout vent, Je l'aurais en mon cœur comme un flambeau vivant; Nul œil n*en troublerait la joie et les mystères ;

Tro arts et focis. 3i

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Mais on verrait, peut-être, à mes ardeurs austères, A mes accents plus purs et plus religieux, Qu'un ange m'apparut et m'entrouvrit les deux ; Et de ma Béatrix, chastement poursuivie, Je peindrais la beauté par une belle vie.

Allez ! pour confident prenez tout l'univers, Du secret de vos coeurs trafiquez dans vos vers, Le mien reste voilé comme les urnes saintes, Et je garde à Dieu seul mes aveux ou mes plaintes.

Es-tu donc, 6 poète, un simple oiseau des bois? N'as-tu qu'une chanson dans l'âme et dans la voix , Et, quand l'amour se tait, vas-tu cesser d'écrire ? Est-ce une ardeur du sang, est-ce un Dieu qui t'inspire ? Amorçant tes lecteurs à d'obscènes récits,

32 Toèmes civiques.

Dois-tu ta verve entière aux amoureux soucis? Dans l'impure faiblesse as-tu donc mis ta gloire? Es -tu bien le héros de cette affreuse histoire, Qui, parti des boudoirs, finit dans les tripots , Incapable à la fois et d'œuvre et de repos; 'Qui, niant l'âme et Diep devant sa bourse vide, Entonne au lupanar l'hymne du suicide?

Quoi! dans notre univers, hormis ton faible cœur, Rien ne t'a donc parlé qu'un doute âpre et moqueur; Tu n'as rien entendu dans l'immense nature; Dieu ne te disait rien dans ta propre torture, Et le tressaillement des peuples agités Ne secoua jamais tes lourdes voluptés!

Sombres voluptueux, vous n'aimez que vous-mêmes!

Si vous aviez connu les abandons suprêmes,

Si vous aviez goûté le véritable amour,

Vos cœurs battraient encor comme le premier jour.

Tro ans et/ocis. 33

A l'heure où vous pleurez sur vos cendres éteintes, De ces lâches ennuis j'ignore les atteintes; J'apporte à l'idéal d'aussi vives ardeurs,

Les beautés que je sers ont gardé leurs splendeurs. Mes voluptés, à moi, mes amitiés, mes haines, Ont la jeunesse encor, la vigueur de ces chênes; Et, comme eux, leurs rameaux, moi, je sens refleurir De fortes passions qui ne font pas mourir, Qui sont sœurs du travail et des hautes pensées, Qui ne font pas couler des larmes insensées, Où l'homme ne boit pas un fol enivrement, Mais dont il se nourrit, comme d'un pur froment.

Non ! je ne vis pas seul sur la- neige éternelle, D'une beauté sans vie absurde sentinelle.

Dans ces bois où j'allais écouter l'infini, Comme l'oiseau chanteur j'ai su bâtir mon nid. Mon cœur, dans la retraite où sa fierté l'enchaîne,

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Tro aris etfocis. 3$

Le pare en ses travaux, les fils en leurs ébats.

Dans ces plaisirs naïfs que j'excite moi-même,

Je leur montre à s'aimer entre eux comme on les aime ;

Et, sans trop me hâter, dans leur folle saison,

Je sème, en quelques mots, le grain de la raison. •

L'aïeul, à leurs propos, s'égaye et nous contemple ;

En mes leçons, toujours, je le prends pour exemple ;

Mon récit en appelle à ses récits anciens ;

Il parle, et de mes bras on vole dans les siens ;

Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse ;

A toute question répond une caresse ;

Vers leurs lèvres son front se penche avec douceur.. .

Et moi ! tous ces baisers, je les sens dans mon cœur.

Ah! prenez de l'aïeul notre âme héréditaire,

Enfants, gardez-la bien sans que rien ne l'altère ; Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajouté, Mais je vous ai transmis sa ferme loyauté.

Vous sauras, comme nous, malgré la loi commune,

36 Toèmès civiques.-

Porter le coeur toujours plus haut que la fortune, Un cœur qui dans sa foi jamais. ne se dément; Et de votre œuvre à vous quel que soit l'instrument, Ou le fer, ou la plume à mes doigts échappée, Tout sera~dans vos mains noble comme l'épée.

C'est ainsi que je. rêve ! et par le droit chemin, A mon chaste foyer j apprends le cœur humain, Et je lis mieux que vous dans ses pages suprêmes. Écrivez Vos romans, je reste à mes poèmes.

Fier d'être obscur, heureux de penser à l'écart, Moi, je sais que ma muse a la meilleure part; Que la source où je puise est à jamais féconde. J'ai quitté le désert, mais, en fuyant le monde;

Tro arts et/ocis. 3j

Et sous ce toit modeste où j'assemble mon miel, Je descends des sommets sans m 'éloigner du ciel. Là, par un flot d'air pur mon âme est soulevée Comme sur l'Alpe vierge où l'aigle a sa couvée; Et les yeux de mes fils, excitant mon réveil, Illuminent mon cœur, clairs comme le soleil.

Là, sur mon humble seuil, égayé de leur flamme, J'habite encor plus haut dans les sommets de l'âme. Là, mieux qu'en nos déserts, j'ai, pour monter encor, Pour m approcher de Dieu, j'ai mon échelle d'or. Qu'impprte si la foule, inhabile à me suivre, Court à ses vains plaisirs et rejette mon livre! De la main qui l'écrit je sens l'humilité ; Je ne trahirai pas l'esprit qui l'a dicté.

Sur mes froides hauteurs, si nul ne vient m'entendre, Moi, j'y respire à l'aise et n'en veux pas descendre.

J'irais dresser ma tente au penchant des glaciers

38 Toèmes civiques.

Pour fuir votre esclavage et vos instincts grossiers. J'aime ce large azur, ces cimes toujours blanches Où se forment la foudre avec les avalanches.

Sur ces remparts de neige abhorrés des tyrans. Un sang libérateur a coulé par torrents.

Je sais que vos oisifs et leurs pâles cpmpagnes Viennent de leurs langueurs insulter ces montagnes; Mais je sais que les forts, les preneurs d' liions, Vont là pour y sucer la moelle des lions.

Aux travaux de l'exil ces forêts sont propices, L'âpre vengeance y veille au bord des précipices, Et Ton peut s'y tailler, pour un acte immortel, Ou la lance d'Achille ou la flèche de Tell.

Moi-même, en ces hauts lieux dont j'ai subi les charmes, J'allais chercher des fleurs moins souvent que des armes ; Et ma muse a déjà vidé plus d'un carquois Des traits que m'ont fournis les rochers et les bois ;

*Pro arts etfocis. 3g

Là, pour d'autres combats, j'en trouverais encore. Si j'ai frappé jamais des coups dont je m'honore. J'ai pris, dans ces déserts, que l'on m'invite à fuir,

Et la vigueur dîaimer et celle de haïr.

Par eux, par le contact de leuc grandeur paisible <

J'ai mieux senti mon âme et le monde invisible ;

J'ai plus adoré Dieu, plus exécré le mal,

J'ai d'un accent plus ferme attesté l'idéal.

Je tiens quelque fierté de ce désert mon maître,

L'équitable avenir m'en saura gré, peut-être !

Mais qu'importe! mes vers ne m'avaient rien promis; Ils m'ont assez donné, je leur dois des amis : Des amis fiers et purs, des âmes convaincues, Eprises du bon droit et des causes vaincues ; Dont le coeur sait mêler, en conseillant le mien, Un charme de tendresse à la beauté du bien.

Arriis, j'écris pour vous! pour vos rares semblables

Dans les foules perdus comme l'or dans les sables* A vous mes vers ! Heureux si je vous rends, parfois, Le noble enivrement, amis, que je vous dois.

Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes , Le terme en est divin si les sentiers sont rudes ; Au moins nous y marchons libres et frémissants, Et jamais coudoyés par d'indignes passants* Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse, L'édifice est construit de bassesse et de ruse. Passons! pleurant ces jours si tristement vécus, Poètes et penseurs, nous sommes les vaincus.

Nos dieux s'en vont ! Eh bien, fiers de notre défaite, Suivons-les au désert sans détourner la tête ; Dans le camp des vainqueurs surpris de nos dédains Les Muses n'entrent pas... Qu'il s'ouvre aux baladins ! Une vengeance est prête, elle peut nous suffire ; Voyez- vous cette foule essayer de sourire,

*Pro aris et focis. 41

Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas? Vous êtes le remords qui les suit pas à pas ; De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture , Vos paisibles mépris font déjà leur torture; Vous avez, pour troubler leur courage incertain, Cet invincible espoir qui commande au destin...

Epargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles : Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles ; Survis, et tu rendras, par ta seule fierté, Des autels à nos dieux, à nous la liberté !

Juillet i85g.

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