‹ Poèmes civiquesChapitre 7 sur 34 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

STATUE A MACHIAVEL l

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out peuple, en renaissant, s'adore dans un homme ;

Il prend de son héros le nom dont il se nomme; Comme sa propre image, il assied sur l'autel Ou son Léonidas ou son Guillaume Tell :

Sous les traits de l'idole il sent qu'il va revivre. Or ce bronze le juge et le peint mieux qu'un livre;

i On se souvient que la Toscane, en s'unissant au Piémont, a voté l'érection de deux statues, Tune à Machiavel, l'autre à Napoléon III.

74 Tournes civiques,

Son arrêt est gravé dans l'œuvre du sculpteur : Sa liberté ressemble à son libérateur.

Chez nous, Français, les fils de la chevalerie, Une femme, une vierge a fondé la patrie; Son âme y ressuscite à l'heure du danger, Son nom est le défi qu'on lance à l'étranger ; Car la race des Francs, que tout Calvaire attire, S'aime et se reconnaît dans Jeanne la martyre. Toi, tu choisis pour Dieu le fourbe florentin, Tu l'assieds sur le seuil d'un empire latin, Italie ! -Et voilà qu'à peine indépendante, Au mépris de Colomb, de Raphaël, de Dante...

Quand tu peux évoquer un visiteur du ciel, Ta jeune liberté s'éprend de Machiavel!

Et c'est nous, peuple franc de cœur et de parole, Qui fournissons le bronze à cette infâme idole ! Soldats*! donnons encor du sang et du métal ;

Vne statue à éMachiavel. 75

11 faut à la statue un digne piédestal ; Il faut qu'avec l'image inaugurant le culte, Chacun des bas-reliefs nous jette son insulte : Sculpteur, écrivez là, d'un doigt reconnaissant, Et Castelfidardo trempé de notre sang, Et, pour payer d'un coup ses sauveurs débonnaires, L'Italie appelant des Français : mercenaires! Donnez du bronze encore ! afin qu'en plein soleil L'autre face du socle ait son tableau pareil : Aux pieds du même dieu, c'est une ville en fête, Naples, de tout venant la docile conquête, Qui prodigue les fleurs et dépouille son sein, Pour parer le tombeau d'un immonde assassin.

Voilà donc le grand homme et les grandes histoires Qu'ils gravent sur ce bronze issu de nos victoires ! Nos fils, tombés pour vous, des Français par milliers, Engraissent vos gûérets du sang des chevaliers,

Pour qu'au premier soleil votre terre agrandie

En épaisses moissons germe la perfidie,

Et nous montre, au parjure emmanchant le poignard.

Machiavel... du tombeau retiré par Bayardl

Souffrirez-vous qu'on dise, aux pieds d'un tel ancêtre :

« L'Italie est fidèle aux leçons de ce maître! » Et qu'effrayant l'honneur, sous ce masque pervers, Sa jeune indépendance attriste l'univers ?

Non! la liberté, même en ses jours de délire, Dans le livre du Prince a refusé de lire.

L'astuce et le mensonge et tous ces vils moyens Engendrent des Césars, jamais des citoyens.

Cache, Italie, un front qui conseille le crime! Cet art impur forgea la chaîne qui t'opprime. Montre tes Raphaël et tes Alighiéris !

Va, va ! ce n'est pas trop de Cous ces noms chéris

Vne statue à ^Machiavel. yj

Pour effacer des cœurs, où la colère abonde,

La liste des tyrans que tu donnas au monde.

Cache le Machiavel t alors nous oublierons

Que les flancs de ta louve ont porté les Néron*.

Ne nous rappelle pas, vteille injure impunie,

Que notre sol saigna sous ton affreux génie ;

Qu'à nous, Gaulois broyés sous ce pied malfaisant,

Tu nous fis de César l'exécrable présent.

A tes libérateurs, — quitte d'ingratitude, —

Tu donnas, par avance, assez de servitude ;

Assez d'impures mains auront appris chez toi

Le jeu des faux serments et le bris de la loi.

Ce bronze où Machiavel par tes soins doit revivre

Invitera les rois à pratiquer son livre;

Tu vas, ainsi, funeste à nos derniers parents,

Tenir de siècle en siècle école de tyrans.

Et tu veux que la France aux fils de cette école

Avec son propre glaive ouvre le Capitole?

jS Toèmes civiques.

Tu veux que nous allions, le Celte et le Germain, A tes œufs de vautour rendre leur nid romain?

AhSdansTeau du baptême, au nom du Dieu feit homme, L'Europe a pu noyer ses haines contre Rome ; L'univers, affranchi des préteurs arrogants, Laissa debout ces murs fondés par dès Mais le Gaulois vainqueur, le Saxon et l'Ibère N'v souffriront pas plus Auguste que Tibère.

L'honneur, qui ne veut plus courir de tds hasatds, A donné Rome au Christ pour la prendre aux Césars. Laissez sur les Septs-Monts, dans l'orage qui gronde, La croix qui vous Sauva des vengeances du inonde; Rome n'est plus à vous ; — respecte* le saint lieu ! Par un don de la France die appartient à ÎMeu.

Jamais au Vatican, abrité de nos glaives, On ne verra trôner h Princeaa ses élèves;

l)ne statue à {Machiavel. y g

Tant qu'à travers nos deuils et nos destins errants

Noos garderons au inoins notre vieux nom de Francs.

En vain tout s'assombrit et le doute nous ronge;

Nous avons en horreur l'astuce et le mensonge,

Et les fourbes, chez nous, dans leurs trames surpris,

Succombent écrasés sous le poids du mépris ;

Machiavel y verrait, debout sur une place,

Nos enfants de sept ans lui cracher à la face.

La ruse ôte, chez nous, leur prestige aux vainqueurs ;

Le succès éblouit, mais ne prend pas les cœurs.

Nos cœurs sont avec ceux qu'on trompe ou qu'on opprime ;

Tu le sais, l'oublier, Italie, est un crime I

Tu sais qui releva tes blessé* A genottt.

Les vaincus de Novare, oti seraient-ils «and nous?

D'autres vaincus plus chers, d'autres plus nobles armes, Appellent, aujourd'hui, nos lauriers et nos larmes. De sombres Machiavds, qui frappaient 1 coup sûr,

8o *Poèmes civiques.

Ont versé par vos mains notre sang le plus pur ; Et, si l'antique honneur n'est pas sourd dans notre âme, Ce sang crie à jamais contre l'idole infâme.

Dressez-la cependant! Nous, d'une ferme voix, Rendons gloire à nos morts couchés sur leurs pavois ; Dans l'or et dans l'airain gravons, d'Une main aère, Ton nom, ô Pimodan! le tien, Lamoricière!

Toi qui, fait à juger ces hasards d'un coup d'oeil, Offrais plus que ta vie à ce Pontife en deuil.

Va t plus d'un noble émule, arrivé jusqu'au faîte, T'envie, au fond du cœur, cette illustre défaite. Tu peux croire une voix qui n'a jamais flatté, O chef! c'est avec toi qu'était la liberté ; Tu sais comme on la sert, toi qui souffris pour elle; Dieu sera de moitié dans sa dette nouvelle, Et leur double étendard, entre tes mains remis, Montre, à qui veut bien voir, où sont leurs ennemis.

Vne statue à ^Machiavel. Si

Pour moi, poète, errant sur mes Alpes hautaines, Ignoré des tribuns, des rois, des capitaines, Mais fièrement épris de tout noble revers, J'offre à de tels vaincus l'encens pur de mes vers. Dans mon livre, jamais, peu soucieux de plaire, Je n'inscrivis un nom puissant ou populaire ; Si les heureux du jour ont entendu ma voix, Ils savent quel mépris m'exilait dans mes bois. Mais j'en saurai sortir, portant haut le visage, Si le Dieu que je sers demande un témoignage ; Si je puis, un seul jour, à l'œuvre qu'il bénit, Porter mon grain de sable ou mon bloc de granit.

Ah ! tandis qu'à nos yeux, dressé comme une injure, Ce bronze italien fait un dieu du parjure, Que des vieux droits l'Europe éteint le clair fanal, Qu'on s'appuie à tâtons sur le bien ou le mal, Que le monde passif, comme en un mauvais songe,

Laisse trôner si haut la fourbe et le mensonge,

Nous, les soldats du Christ» nous, les Francs» maintenons

Ces vertus et ces droits qui nous doivent leurs noms :

La fierté d'une libre et loyale parole,

La foi, prompte à signer de sang un cher symbole,

Et l'audace d'un cœur, sans reproche et sans fiel ,

Qui ne craint, ici-bas» que la chute du ciel.

Dans nos chastes maisons, comme le feu des temples, De nos aïeux éteints rallumonsies exemples ; Leur flamme en chassera mille intérêts rampants Prompts à nous enlacer comme de vils serpents ; Et les saines clartés du foyer domestique

Rayonneront, alors, sur la chose publique.

Le luxe et l'avarice et les sordides peurs N'iront plus, à genoux, au-devant des trompeurs ; La lumière entrera dans ces impurs dédales De noires trahisons et d'ignobles scandales.

Vne statue à ^Machiavel.

Sur l'art de Machiavel et sa divinité

Qu'il tombe un seul rayon d'ardente probité,

L'éclair d'un franc regard, sans plus de sortilège....

Et ce bronze hideux fondra comme la neige ;

Et nous rendrons, enfin, éprouvés par ce feu,

L'autel où fut l'idole au véritable Dieu.

Dans nos âmes d'abord, et de là dans nos villes,

Posons pour fondement à nos vertus civiles

Un culte qui résiste à ce temps suborneur,

Et sachons l'appeler de son vieux nom : l'Honneur.

Décembre 1860.

AUX DEMOLISSEURS

88 Toèmes civiques.

Nous qui voulions mourir où notre aïeul est mort, Errants et ballottés dans la tourbe flottante, Au pied de vos palais nous vivrons sous la tente.

Ah! par le temps qui court, bienheureux les bâtards!

Ceux-là n'opposent pas au progrès des retards ;

Ceux-là ne traînent pas, cabrés contre la mode,

De regrets surannés un bagage incommode ;

Jamais sur leur chemin libre de préjugés

Une tombe, un vieux mur, ne les a dérangés.

Hélas! nous ne saurions, nous, gens d'humeurs chagrines,

Procéder si gaiement à faire des ruines,

Et déchirer l'histoire, et sur le sol natal,

Répandre, en le fauchant, l'oubli, l'oubli fatal.

Nous ne saurions, au gré des intérêts servîtes,

Comme un pays conquis transfigurer nos villes ;

Si bien les embellir, si bien les ravager,

Que tout vieux citoyen s'y croit un étranger.

oAux démolisseurs. 8g

Tous nos chers souvenirs, tous nos cultes intimes Se soldent, à vos yeux, par francs et par centimes. Vous ne comprenez pas — on en sait les motifs —

L'affreux deuil qui nous tient de ces manoirs chétifs. Oui, nous avons eu, nous, nos maisons paternelles ; C'est un tort, je le sais, chez ces races nouvelles. Tous, depuis les plus fiers jusques aux plus obscurs, Nous avions un passé qui croule avec ces murs. Tout fils de bonne mère est d'une souche antique Et peut de son berceau se faire une relique. Ah ! pour tenir son cœur au sol enraciné, Pas n'est besoin d'avoir un donjon blasonné ; Il suffit, tout enfant, près de l'âtre qui brille, D'avoir vu pendre au mur un sabre de famille ; Sur le même établi d'avoir, jusqu'à dix ans, Présenté leurs outils à de bons artisans ; Aidé parfois le père, heureux de son emplette, A charger d'un vieux livre une vieille tablette,

go ^Poèmes civiques.

Et, dans le même coin, sur le même fauteuil, Grimpé sur les genoux de l'oncle ou de l'aïeul.

Malheureux, sur ce sol qui tremble d'heure en heure,

Malheureux qui s'attache à sa pauvre demeure (

Sous son rustique abri, notre vieux banc de bois

N'est pas plus assuré que le trône des rois.

Nul ne sait aujourd'hui, si petit qu'il se fasse,

Quelle raison d'État se trame et le menace ;

Et nul ne peut jurer, chez ce peuple si fier,

Qu'il couchera ce soir au même lit qu'hier.

Sortez, déménagez, partez, la loi l'ordonne,

Et rien n'appartient plus de nos jours à personne !

Ah ! que nous sommes loin de ces temps casaniers Où les rois respectaient la hutte des meuniers I OU l'homme, qui chez lui voulait rester le maître Et préférait à l'or le foyer d'un ancêtre,

QAux démolisseurs. gi

Trouvait, en s'obstinant, applaudi des railleurs,

Des juges à Berlin... et quelquefois ailleurs.

Chez nous, grâce aux clartés que le progrès apporte,

Les choses, maintenant, se passent d'autre sorte :

Un affreux petit juif, jadis porte-haillons,

Rêve de s'embellir de quelques millions;

Il avise un projet qui ne saurait déplaire,

— Toujours dans l'intérêt et le vœu populaire — *

Mais, d'abord, il lui faut sans trêve et sans débats

Qu'on jette la moitié de votre ville à bas;

Il en tient dans sa caisse une autre toute prête.

Donc que chacun se range et que rien ne l'arrête,

Et qu'un long boulevard à travers nos taudis

S'ouvre aux heureux mortels jusqu'à son paradis.

Alors, en un clin d'œil, comme des fourmilières,

Surgiront les hôtels, les cités ouvrières,

Docks, opéras, jardins, bals et cafés chantants

Et des loyers gratis pour cent mille habitants.

p2 < Poèmes civiques.

Advienne que pourra I le neveu des prophètes A vendu son papier et ses orges sont Eûtes!

Or, à tant de bienfaits, dus au peuple romain,

Si votre humble maison barre encor le chemin,

Cessant de faire obstacle au bonheur de la foule,

N'est-il pas, dites-moi, juste qu'elle s'écroule?

Tant mieux si l'homme habile, épris du bien commun,

Dans l'innocent trafic a gagné cent pour un,

Si, pour mieux cheminer vers ses terrains prospères,

Il a graissé la patte à quelques gros compères.

Respectez, citoyens, cet intérêt urgent,

Et, payés bien ou mal, emportez votre argent:

D'un nouveau boulevard la cité s'est accrue,

Trouvez un autre gîte ou couchez dans la rue.

Mais comment, — nous diront ceux qui n'ont pas le fil, Comment, pourquoi, par qui tout cela se fait-il?

QAux démolisseurs. g3

Moi, je suis ruiné 1 — Tant pis... et tout s'explique Par ce mot consolant : utilité publique ; Il fait naître le bien et l'agrément commun, Du total des ennuis qu'on impose à chacun.

Comprenez-vous? — Fort peu ; cependant je soupçonne Que tout ceci profite à plus d'une personne ; On en glose, du moins, en cent mille façons ; Chacun a sa chronique et- chacun ses leçons; J'ai la mienne, fort drôle et qui vous fera rire ; Mais je me garderais, certes, d'en rien écrire ! Je sais ce qu'il en cuit d'un article malin Je me tais. .. nous avons des juges à Berlin.

Donc, ravagez en paix nos maisons et l'histoire ;

Rien n'existait hier, avant vous, c'est notoire :

Sans berceau, sans aïeux, et sans passé connu, La France est tout entière un pays parvenu.

AUX DEMOLISSEURS

g6 'Poèmes civiques.

Comme ces vieux logis croulant sous les marteaux ; Tout s'en va, démoli par les instincts brutaux P'ici, de là, peut-être, infirme et replâtrée, Une antique chapelle est parfois rencontrée ; Mais tout auprès se dresse, impossible et sans art, Percé de mille trous quelque long mur blafard; Tel qu'on cherche, en voyant ce pastiche vulgaire, A quel vice banal on bâtit un repaire.

De ces plats bâtiments au front numéroté, J'exècre l'air de gêne et l'uniformité.

Tout , par le temps qui court et l'esprit qui gouverne , Tout prend, sans qu'on y songe, un aspect de caserne ; Pas un caprice heureux, rien d'architectural, . Et tout semble aligné des mains d'un caporal. Jadis en nos manoirs, — hôtels, maisons étroites, — Je sais qu'on avait peu souci des lignes droites. D'un art un peu fantasque on y suivait la loi ,

Q4ux démolisseurs. gj

Mais c'était un art libre, et l'on était chez soi. Comme pour une armure et pour une bataille, , Chacun se construisait sa demeure à sa taille ; Le maître charbonnier et le puissant seigneur Etaient cuirassés là comme dans leur honneur, Sûrs qu'après eux le fils ou l'époux de la fille Y vivraient dans le culte et les droits de famille, Qu'on y garderait purs l'enseigne ou le blason... Et que Dieu seul pouvait briser une maison !

Mais, aujourd'hui , trottant sous la loi d'un concierge, On n'a plus de manoir, on demeure à l'auberge. Peuple nomade ! un bail, qui dure longuement, Vit l'espace d'un deuil ou d'un gouvernement. A les voir, vos maisons, ces affreux phalanstères, On flaire un antre ouvert à tous les adultères, Où, sans pudeur, tout va, chez un peuple rampant, Suivant le bon plaisir du dernier occupant.

g8 'Poèmes

Ces mors ont un visage impossible à décrire; Ils s'éclairent k soir d'un étrange sourire; Le cœur est soulevé par ce honteux regard, Et l'on reconnaît vite à ce laxe, i ce fard, A ce balcon doré qui regarde en coulisse, Tout un monde dégant.*, inscrit i la police.

Tout porte le Cadiet de ce monde suspect ; L'air de ces monuments repousse le respect Il semble que Paris s'attife et se déploie Pour les yeux des laquais et des filles de Joie.

Donc, reprenez le pic, au nom de l'avenir,

Maçons, et faites brèche à tout grand souvenir;

Et qu'on ouvre, à travers nos maisons éventrées,

À ce peuple fringant, de plus larges entrées.

Qu'un long flot d'étrangers, planteurs, lords et boyards,

Gonflé de fange et d'or, coule en nos boulevards ;

qAux démolisseurs. gg

Faites de ce Paris, centre des vieilles Frondes, Un lupanar ouvert aux vices des deux mondes.

Et nous, gens de province, et nous, peuple mouton, Dans l'antre de la louve allons prendre le ton. Démolir, rebâtir, gâcher, c'est une rage Qui, de Paris, s'infiltre au plus mince village* Tout, églises, châteaux, cloîtres, tombeaux, rempart , Tout croule et tout s'allonge et devient boulevard. * Sur ses dou£e maisons mon hameau fait main basse Pour élargir sa rue où personne ne passe. %

Le plus petit préfet, avec acharnement,

Du Louvre de l'endroit poursuit l'achèvement ;

Tout fier s'il peut laisser, quand son mandat expire,

A son département la dette d'un empire.

Je ne me plaindrais pas, si ce luxe indigent

Ne faisait parmi nous de tort qu'à notre argent; Si la fierté j le droit, l'horreur des injustices,

ioo ^Poèmes civiques.

Avaient plus large place en vos longues bâtisses, Et si Dieu se trouvait plus noblement servi Sur cet autel repeint dont le suisse est ravi. A-ton su mieux pourvoir à la chose publique Dans les villes de marbre ou dans celles de brique ? N'aurons-nous en retour de nos toits saccagés Que l'honneur de servir des maîtres mieux logés ?

Le monde a déjà vu — j'écarte cet augure —

Ce qu'on gagne à changer en palais sa masure,

A quel prix, pour les mœurs et pour les volontés,

Le luxe impitoyable envahit les cités :

Quand un pays n'est plus que le temple d'un homme,

Quand la plèbe et César se caressaient dans Rome

Et s'offraient l'un à l'autre, entourés de flatteurs,

Des cirques, des palais et des gladiateurs.

Oui, dans ces temps hideux qu'on exhume et qu'on loue,

Les murs étaient de marbre... et les âmes de boue.

QAux démolisseurs. 101

Et sur ce marbre encore, à grands frais tourmenté, Si la richesse éclate, il manque la beauté.

La Muse n'a souri, de l'Illyssus au Tibre, Qu'aux pieux monuments nés dans un siècle libre. Un peuple dont l'honneur court tous ces vils hasards, Indifférent aux dieux, est inhabile aux arts.

En vain je cherche une âme à tous ces édifices : Aucun art sérieux et beaucoup d'artifices, Rien qui parle à l'esprit, rien de fort, d'émouvant, De la dorure, un air de théâtre en plein vent, Un agrément pareil à ce charme équivoque Qui s'adresse à la chair et que la chair provoque. Mais toutes ces laideurs, mille autres qui naîtront, Portent les mots : fragile et provisoire, au front ; A ces énormités la solidité manque :

Un souffle emportera baraque et saltimbanque. Jamais de son respect, à la fin baptisés,

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