‹ Poèmes de bohêmeChapitre 77 sur 78 · AMOUR EST MORT · texte numérisé non relu

AMOUR EST MORT

Amour est mort Et mon vieux cœur n'est plus que cendre, 0 belles ; Allez-vous-en, la barque vire dans le port Et le bonheur là-bas doit vous attendre ; Allez-vous-en par couples lents en ribambelles, Roses aux corsages et bras sournois Aux tailles frêles ; Allez- vous-en, mon pauvre cœur est sans émoi ; Amour est mort pour moi.

Et toi qui restes encore ce soir, Enfant, douce enfant si tendre, Ne regarde plus mon visage De tes yeux clairs trop pleins d'espoir ; N'écoute pas davantage Le fou mensonge de ma voix :

Fussé-je roi De Samarkande Je ne pourrais t'offrir qu'un peu de mon faux or, Mais mon vieux cœur n'est plus que cendre : Amour est mort, Amour est mort pour moi.

A la mémoire de ma mère MARIE A.MARY.

(igo4)

Sur ton beau tapis de poussière rose, De poussière grise, de poussière blonde, 0 route, rois ou pauvres, fous ou fiancés, Cueilleurs de baisers ou cueilleurs de roses, Sur ton beau tapis de poussière blonde, Tout le monde, tout le monde, tout le monde Y a passé.

Les charmants cortèges des cent princesses Sur leurs haquenées chamarrées de soie

Avec en tête trois jolis trompettes Gonflant leurs joues rouges et sonnant sans cesse, Des airs, des airs, des airs de fête Et de joie.

Avec les dix pages qui vont à pied Chaussés de souliers fins à la poulaine Et qui racontent des histoires de cour Sur les vieux seigneurs estropiés Et sur les jeunes châtelaines.

Avec la reine qui se penche vers un gueux Et vide en son chapeau sa bourse de velours. Avec les suivants aux chevaux fougueux

Faisant tinter tour à tour Les grelots d'or et d'argent aux carrefours.

Et puis les gens de guerre allant en Allemagne

Au son des fifres, des peaux d'âne et des tambours,

Les fantassins et les soudards sans sou ni maille, Avec de grands mousquets et de grandes moustaches,

Et des roses en guise de gage À leurs pourpoints trop râpés et trop courts.

Ceux qui s'en vont le cœur léger et rassasié En leurs habits percés de balles et de trous,

Ceux qui s'en vont vers le trépas, Monsieur de la Pahce et ses quat'-z-officiers, Monsieur de Malborough et ses quatre beaux pages Monsieur de Marlborough qui ne reviendra pas.

Et puis ceux des villages, Les loqueteux, les paysans, les claquedents, Les miséreux et tous les Jacques aux culs nus, Les marmiteux, les pauvres hères qui se ruent

Vers l'inconnu, La vieille haine au cœur et l'âpre faim aux dents, Et qui dévalent des coteaux, En rangs farouches et pressés,

Avec des serpes, des bâtons et des couteaux Avec des pierres et des cou très de charrues, Avec des pics, avec des fourches et des faux,

Tous ceux qu'on tue

Dans les fossés

Gomme des chiens.

Et puis les bohémiens Et les danseurs de corde et les faiseurs de tours, Et les diseuses de bonne aventure Et les vendeuses de philtres d'amour

Que les fdles écoutent, Et les sorcières aux mystérieux détours

Qui parlent des choses futures Ou du passé,

Et tous, et tous, o route Sur ton beau tapis de poussière blonde Ont jadis passé.

Et moi aussi, le trimballeur de rêves,

Moi qui voudrais te suivre jusqu'au bout du monde,

0 belle route, et qui chanterais Les plus belles chansons du monde

En allant vers Ys ou vers Ysselmonde, Et qui chanterais sans trêve

En passant par le village ou la forêt.

Et moi, moi qu'on doit reconduire un jour

Entre tes haies fleuries de roses, Mort d'avoir tant souffert pour un peu de beauté, Mort, mort, et pour toujours le crâne vide et sourd, Tandis que les porteurs rêveront d'autre chose

En faisant ballotter Mon corps et mon vieux cœur dans leur boîte de bois .

Moi qui passerai là pour la dernière fois Avec un drap de toile cousu dessus mon front En guise de chemise pour l'éternité Moi qui passerai là pour la dernière fois, 0 route,

Comme tous, tous, tous, et comme toutes, Les beaux et les belles, les gueux et les rois Y passeront.

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