‹ Poëmes de guerre, 1914-1916Chapitre 14 sur 20 · A L'ITALIE · texte numérisé non relu

A L'ITALIE

Au jour de la grande indignation, au jour de son grand devoir et de sa grande nécessité,

L'Italie se lève, et regarde, et s'étonne de tous ses fils qui lui ont été donnés.

C'est elle qui a fait toute cette mer d'égaux, ces faces dures et ces yeux noirs,

Tous ces mâles en elle-même un seul fils, et ces yeux qui se lèvent vers elle pour la voir.

Maintenant tout ce qui est un homme fait son devoir d'homme là-haut : ici il n'y a plus que les femmes et les enfants :

Au cœur des vieilles cités désertes cette grande tache de soleil blanc,

La Madone au coin de la rue avec la lampe, le cyprès auprès de la fontaine.

Et cette étoile dans le ciel toujours à sa place et toujours soudaine!

Duse! vous souvenez- vous à Rome cette année dans votre petite chambre d'hôtel,

Cette étoile dans le ciel vert qui nous paraissait si belle ?

Cette étoile pour nous dans le ciel vert, non pas une seule étoile, mais deux,

Jusqu'au jour où chaque jour plus proches elles ne firent plus qu'un seul feu !

Ainsi, près de cette sœur qu'elle croyait son ennemie, maintenant sanglante et farouche,

L'Italie, comme deux amants quand ils s'embrassent sur la bouche!

A présent dans le ciel futur il n'y a plus que cette étoile nécessaire!

Il n'y a plus qu'un seul sang qui coule et plus qu'une seule lumière!

Malheur au monstre sur qui le lourd pied de bronze se fixe!

Malheur à qui t'a rencontré, regard lent de la « Venus Genitrix » !

Maintenant, si TAlpe fut affreuse, et si la lutte fut longue, et si le succès fut tard,

Il y a cette odeur de Mai avec elle à jamais enivrante, comme quelqu'un qui s'est marié avec la gloire !

Maintenant, c'est cela qui s'appelle être mère, tous ces fils qu'elle a repris et qui ne sont plus qu'à elle!

Tous ces fils fiers de leur mère qui la regardent dans les yeux, c'est cela qui vaut la peine d'être éternelle!

« Entendez-vous ces grands coups qu'ils frapj>ent là-haut dans les Alpes, mes pâtres et mes laboureurs ?

Le voyez- vous, mon atelier dans les nuages là-haut, cette muraille de feu et de vapeur ?

Mais ici plus puissant que la rose ! plus éclatant que la fleur de grenadier,

Plus rustique que l'âpre thym, plus indigène que le laurier,

Plus fort ce printemps de tous mes fils, l'odeur de ce printemps de tous mes enfants avec moi parce qu'ils m'aiment !

L'épreuve quand je lui ai demandé sa vie de mon enfant, cet ami que j'ai fait sortir de moi-même!

Maintenant ces grands coups que je reçois dans ma chair, et la justice de Dieu dans mon âme qui est la plus forte et la plus belle,

Cette mort à travers mes enfants que je reçois, c'est cela qui vaut la peine d'être éternelle !

Plus tard la Porte qu'on enfonce, ce grand cri sur le Seuil plus tard !

Mais maintenant cette ennemi de mon cœur enfin que j'ai trouvé et que je ne

lâcherai plus, — c'est cela qui s'appelle la Victoire !

Plus tard le pas de mes légions triomphantes et l'étoile dans la nuit obscure,

Plus tard la fontaine sacrée où viennent boire les Dioscures,

Mais maintenant l'angoisse, et le râle, et ce grand rire de joie, et l'agonie,

Et tant de gloire qu'on en a plein le cœur, et c'est cela qui s'appelle l'Italie! »

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