FERDINAND GLAIZE
A CHATEAUDUN
Petite ville de province, Ton salutaire souvenir N'est pas de ceux dont on évince La mémoire de l'avenir !
Ta gloire n'est pas établie Sur un socle au granit chanceux, Et ton combat n'est pas de ceux Qu'un poëce français oublie!
Petite ville, si j'étais Ce que pour toi je voudrais être Avec ta ceinture pour mètre Et tes ruines pour étais.
Je te bâcirais... — Ah! devine!
— Un combeau? — non ! — Un temple ? — non !
— Un Colisée, un Parthénon? — Non plus! — Quelque Babel divine?'
— Non! mais si tu veux le savoir.
Un collège, — avec cette enseigne :
(( Ici l'héroïsme s'enseigne !
(( Ici l'on apprend son devoir !
(( Ici l'on revêt sa poitrine
« Du triple airain de la vertu !
« Discenduin vivcre luortii !
« L'exemple est près de la doctrine! d
Et dans cette université Les enfants qui seront la France Auraient des vieux de la cité L'enseignement de délivrance !
Et l'on en compterait plus d'un Dans l'élite de ceux qu'on trie Qui viendraient savoir la patrie Au collège de Châteaudun!
A CHATEAUDUN. 113
Qu'ils sont rares dans le silence, Les cœurs taillés sur ton patron!
Le vieux monde n'est qu'un poltron Qui sur son tombeau se balance !
O sinistre farniente !
Qui renversera la bascule Où s'alourdit ec s'émascule Notre vieille Chrétienté }
Qui nous changera ceae race Dont le bras dément le cerveau, Pour qui nul rêve n'est nouveau, Et que l'action embarrasse;
Qui se rit de ses porte-croix Et de ses buveurs de ciguës, Et qui n'a plus de blanc, je crois , Que son rictus de dents aiguës J^
Ah! pccic écrin de héros.
Comme auprès de toi sont vulgaires Tous ces Marlborough-va-t-en-guerres Affublés de leurs sombreros!
Quelle est triste cette campagne De mil huit cent soixante et dix!
Quelles villes! quelle campagne!
Quelle France ! oh ! De profundis !
Sont-ce là tes fils, grande Terre?
— Pieux paysans, dites-nous, La lâcheté, la tenez-vous De Bossuet ou de Voltaire }
Dans quels écrits, même des leurs, Lisez-vous qu'on jette ses armes, Et que Ton répond par des larmes Aux coups de bâton des voleurs?
Dites : de quelle république, De quel roi tenez-vous ce cœur De dénoncer d'un geste oblique Les vaincus cachés au vainqueur?
Pendant les nuits où l'on trébuche, De quel faiseur de coups d'Etat Apprîtes-vous cet attentat De les jeter dans une embi^iche?
A CHATEAUDUN. nS
De quels confesseurs mal fessés, Ou de quel j uif épouvantable , L'art de préserver votre étable En y refusant des blessés?
Chez quels marchands de vin obèses, Dans quel couvent vous apprit-on A souiller les vignes françaises En trinquant avec le Teuton?
De qui la faites-vous dépendre, Votre honte, dont je prends soin, Misérables, qu'il faudrait pendre, Si l'on pendait avec du foin !
Ah! c"est d'une haine jalouse Que je les hais, ces vieux brigands.
Qui portent l'habit sous la blouse Et l'ongle crochu sous les gants !
Je la hais, cette ignoble race D'électeurs d'empires tout faits.
Envieuse, inepte, vorace.
Craignant moins Dieu que ses préfets!
ii<5 LA GUERRE.
Qui tait de serment industrie, Feu de tout bois, argent de tout, Et jouerait jusqu'à sa patrie Sur la crasse d'un roi d'atout!
Dont Tœil pour un sou neuf s'injecce, Et s'humecte au cri des bouchons!. .
Auprès de cette engeance abjecte Les porcs ne sont plus des cochons !
Ah ! laissez-moi! je me soulage, Car je les ai toujours haïs!
Car ils m'ont perdu mon pays Comme ils m'ont perdu mon village.
Les Teutons en avaient pitié !
Et nos turcos en avaient honte !
Dans nos désastres, si Ton compte, Ils sont au moins pour la moitié!
Adieu, forêt ! adieu, prairie !
Je n'irai plus dans vos chalets !
Les vassaux sont restés valets !
Après le château, la mairie!
A CHATEAUDUN. ii7
J'ai le remords des jours vécus, O nature, dans tes bocages !
Mettez les rossignols en cages :
Ils ne chantent que les écus !
L'herbe est lâch?, et la ronce tremble! Les bois sont couards ! et les eaux Sanglotent de peur sous le tremble D'où se débandent les oiseaux !
Adieu, champs! La moisson est vile!
Le vin du cru perd au grésil Son fier goût de pierre à fusil !...
— Je veux mourir dans une ville !
Châteaudun! s'il reste en tes murs Un pigeonnier pour un poëte D'où Ton entende V alouette Chanter l'aube dans les blés murs,
Garde-le-moi : je veux y vivre !
Je veux y retremper ma foi !
J'y veux apprendre au moins de toi Comment un peuple se délivre!
Compter à l'âge de tes fils Les jours que la vertu confère, Et chanter ce que Ton doit faire En célébrant ce que tu fis!
Je veux, dénombrant par une ode Chacun de tes Guillaume Tell, Sous ta dictée, obscur Rapsode, Ecrire un poëme immortel !
Et si ton héroïque histoire Trouve en moi son barde inspiré, Si ma lyre module en gloire Ton héroïsme respiré ;
Si je tisse bien cette trame Qui te renoue aux grands aïeux, Si mon cœur digne de ton âme Trouve le chemin de tes yeux,
Je ne rêve, orfèvre de rimes.
D'autres salaires triomphants Qu'une de tes filles sublimes Pour la mère de mes enfants!