HYMNE A LA FRANCE
France que Dieu pétrie de la fleur de sa boue, Et posa, comme on niche un signe sur la joue.
Au coin de l'œuvre de limon ; Perle de cet écrin dont la splendeur l'atteste Et ferait inventer quelque fable céleste
D'un Dieu réalisant d'un geste
Le séjour rêvé d'un démon!
Que te manque-t-il donc, ô beauté trop parfaite?' Ta grâce s'embellit encor de ta défaite
Et ton malheur de ta fierté !
France ! écoute le vœu d'un pauvre enfant qui t'aime -, — Il ne manque, ô patrie, à ton front qu'un baptême,
Qu'un fleuron à ton diadème,
A ton cœur que la Liberté !
Qu"as-tu besoin de rois, n"as-tLi pas tes poctes?
Chercheras-tu toujours l'époux que tu souhaites Parmi les hercules hâbleurs?
Seras-tu toujours femme, ô reine familière?'
Et voudras-tu toujours, ô France de Molière! Vivre battue, en être fière, Et rire d'amour dans les pleurs?
Ah ! cesse d'éblouir ta bêtise idolâtre
Par la pourpre où se drape un fantoche bellâtre,
Qui te gruge nonchalamment !
Cesse de profaner l'honneur de tes délices Avec ces bateleurs de sceptre, à cheveux lisses. Qui te vendent dans les coulisses A quelque banquier allemand !
HYMNE A LA FRANCE. aoj
Viens! reprends à deux mains ta jeunesse immortelle! Prends ton courage et ton malheur ! Sors de tutelle !
Et reviens à nous qui t'aimons !
Les poëtes sont ceux qui connaissent la route , Qui savent de quel point menace la déroute,
Et, comme la chèvre qui broute,
Sentent l'orage sur les monts!
Viens ! nous t'emporterons sur la cime éclatante D'où librement on voit, et du pas de sa tente,
Là le Désert — là Chanaan ; A droite les veaux d'or submergés par le sable, A gauche les raisins monstrueux de la Table ,
Là, l'avenir intarissable;
Là, l'insatiable néant.
Viens! tu compareras en leur course sonore
Les coteaux moutonneux qui montent vers l'aurore
En un frais tumulte d'amour, Et , dans les stations des calvaires funèbres , Les générations , ivres de leurs ténèbres ,
Comme ces larves sans vertèbres
Que torture l'éclat du jour!
Et là, France! dressée au seuil de la nature. Dénouant tes cheveux, dénouant ta ceinture,
Et lavant tes bras au soleil, Les frissons précurseurs d'une amour inconnue Agiteront les seins de ta poitrine nue. Et tu recevras dans la nue L'immense baiser du Réveil !
Mars 1871.