LE RHONE
Mais, ô le jilus puissant des fleuves de l'Europe! Pourquoi donc laisses-tu défaillir ta vigueur, Lorsque près d'Avignon le mistral qui galope Te jette en s'enfuyant le défi d'un vainqueur?
Sans pouvoir t'indigner le mistral te devance... Ah ! tu voudrais marcher toujours plus lentement ! Et même, pour mieux voir le ciel de la Provence, Tu voudrais un seul jour n'être qu'un lac dormant.
Car voici par essaims les belles filles d'Arles, Leurs cheveux couronnés du large velours noir, Le cœur pris au langage amoureux que tu parles, Qui sur tes bords charmants viennent rêver le soir;
Tu reflètes le ciel et leurs yeux, leur visage, Et leur sein rebondi comme un doux raisin mûr : Et le mirage vert du riant paysage Frissonne renversé dans tes reflets d'azur.
Mais tu n'es pas un lac, tu t'appelles le Rhône! Prouve donc, si tu peux, tes puissances d'amours ; Assez d'alluvions roulent dans ton eau jaune Pour te faire un obstacle et prolonger ton cours :
Arrange-toi ! — C'est fait ! le Rhône a fait une île, D la prend à deux bras, la pousse au gouffre amer : C'est la Camargue ; elle est immense, elle est fertile, Et toujours grandissante elle éloigne la mer.
C'est bien, fleuve ! L'effort est digne de ta gloire. Le but fûl-il manqué, l'effort resterait beau ; Mais l'heure est retardée où la mer doit te boire : Qui d'entre nous fera reculer son tombeau?
Et maintenant là-bas jusqu'aux grèves marines, Les chevaux, "en Camargue, ardents, libres de mors, Sauvages, secouant à grand bruit leurs .narines, Hésitent, effrayés, a boire sur tes bords ;
Et t'écoutant de loin, du fond des marais mornes. Les noirs taureaux, tes fils, des feux sanglants dans l'œil, Droits parmi les joncs verts moins aigus que leurs cornes, Reconnaissant leur père, en mugissent d'orgueil.
LES GLANEUSES DE LA CAMARGUE