Le mot argent est pluriel en russe
POfiMES DRAMATIQUES.
éprouvés, et les garde comme la prunelle de ses yeux.
ALBEliT.
Oh! mon père ne voit dans les pièces de monnaie ni des serviteurs, ni des amis, mais des maîtres. Il les sert lui-même; et comment? comme un esclave d’Alger, comme un chien à la chaîne. Il vit dans un galetas, non chauffé ; il boit de l’eau, mange du pain sec, et grelotte sans dormir toute la nuit, tandis que son or se prélasse tranquillement dans ses coffres.
Mais, patience, un jour cet or viendra à mon service, et je lui désapprendrai à mener cette vie indolente.
SALOMON
Oui, aux funérailles du baron, il y aura plus de ducats répandus que de larmes. Que Dieu hâte votre héritage !
ALBERT
Amen.
SALOMON
Il est vrai qu’on pourrait bien....
ALBERT
Quoi ?
LE BARON AVARE
SALOMON
Je voulais dire qu’il y a certain moyen..*.
ALBERT
Quel moyen ?
* SALOMON
Je.... un petit vieillard de ma connaissance, un Hébreu, un pauvre commerçant....
ALBERT
Un usurier comme toi? ou un peu plus honnête ?
SALOMON
Non, chevalier. Tobie a un autre commerce.
Il compose des gouttes.... C’est vraiment surprenant comme elles agissent —
ALBERT
Eh bien, quoi? que me font des gouttes ?
salomon. r
Il n’y a qu’à en mettre dans un verre d’eau.
Trois gouttes suffisent. On ne peut y remarquer ni goût ni couleur. Et l’homme, sans coliques, sans maux de cœur, sans souffrance, meurt paisiblement.
ALBERT
Ton petit vieillard vend du poison ?
SALOMON
Oui, du poison aussi.
ALBERT
Eh bien, vas-tu me proposer de me prêter, au lieu d’argent, deux cents fioles de poison, à un ducat pièce ? n’est-ce pas cela ?
SALOMON
Vous daignez rire de moi. Non, je voulais.... peut-être que vous.... je croyais..., peut-être que le temps est venu pour que le baron meure....
ALBERT
Comment! empoisonner mon père!... et tu as osé.... à son fils!... Johann, empoigne-le.... Et tu as osé !... mais sais-tu bien, âme de juif, chien, serpent, que je vais à l’instant te faire pendre à la porte du château.
SALOMON
Pardonnez-moi, j’ai eu tort; je ne faisais que plaisanter.
ALBERT
Johann, une corde.
SALOMON
J’ai.... plaisanté. Voici votre argent.
LE BARON AVARE
ALBERT
Hors d’ici, chien. ( Salomon se sauve.) Voilà où m’a conduit l’avarice de mon père ! Voilà ce qu’un juif m’ose proposer! — Donne-moi uti verre de vin; je tremble de la tête aux pieds.... Johann, l’argent m’est pourtant nécessaire. Rattrape ce maudit juif, et prendslui ses ducats. Apporte-moi une écritoire; je donnerai ma signature au coquin. Mais n’introduis pas ici ce Judas... Non, reste... ses ducats pueraient la trahison comme les trente oboles de son ancêtre. — Je t’ai demandé du vin.
JOHANN
Il n’en reste plus une goutte.
ALBERT
Et ce vin que Raymond m’avait envoyé d’Espagne en cadeau?
JOHANN
J’ai porté hier la dernière bouteille au ma^ réchal ferrant malade.
ALBERT
Oui, je m’en souviens. Eh bien! donne-
moi de l’eau. — C’est décidé; j’irai demander justice au duc. Il faut qu’il force mon père à m’entretenir comme un fils, non comme un rat né au fond d’une cave.
( Ils sortent.) •