SCÈNE III
(Le palais ducal.)
ALBERT et LE DUC.
ALBERT
Croyez, sire, que j’ai supporté longtemps la honte de l’amère pauvreté. Si je n’étais réduit à l’extrémité, vous n’auriez jamais entendu ma plainte.
LE DUC
Je vous crois. Un noble chevalier comme vous ne saurait accuser son père sans y être contraint. Il y a peu de fils assez dénaturés pour une telle action. Soyez tranquille : je ferai entendre raison à votre père en tête à tête, sans bruit. Je l’attends ici. Depuis fort long-
temps nous ne nous sommes vus. Il avait été
l’ami de mon aïeul. Je me rappelle, quand j’étais encore enfant, il m’asseyait sur son cheval, et me couvrait de son lourd casque comme d’une cloche. (Il regarde par la fenêtre.) Qui vient là? n’est-ce pas lui?
ALBERT
C’est lui, sire.
LE DUC
Passez dans la chambre voisine; je vous appellerai quand il en sera temps. (Albert sort. Entre le baron,) Baron, je suis content de vous voir frais et dispos.
LE BARON
Moi, je suis heureux, sire, d’avoir encore assez de force pour me rendre à vos ordres.
LE DUC
Il y a longtemps, bien longtemps, baron, que nous nous sommes quittés. Vous souvenez-vous de moi?
LE BARON
Il me semble, sire, que je viens de vous quitter à l’instant. Oh! vous étiez un enfant plein de vivacité. Le défunt duc me disait souvent : « Philippe (il m’appelait ainsi), que
LE BARON AVARE
dis-tu de ce bambin? Dans une vingtaine d’années, nous serons des sots devant lui. » Devant vous, c’est-à-dire.
LE DUC
Nous referons connaissance. Vous avez oublié ma cour.
' • le baron.
Je suis vieux, sire ; que ferais-je à la cour ? Vous êtes jeune, vous aimez les tournois, les fêtes; et moi, je n’y suis plus bon à rien. Si Dieu nous envoyait une guerre, je serais prêt à me bisser en gémissant sur mon cheval ; j’aurais encore assez de force pour tirer mon épée d’une main tremblante, et vous en offrir le service.
LE DUC
Baron, votre zèle nous est connu. Vous avez été l’ami de mon aïeul; mon père vous avait en grande estime, et moi je vous ai toujours tenu pour un chevalier fidèle et brave. Mais asseyons-nous. — Vous avez des enfants, baron?
LE BARON
Un seul fils.
LE DUC
Pourquoi ne le vois-je point auprès de moi?
La cour vous importune; mais il convient à son âge et à sa naissance de se trouver en notre compagnie.
LE BARON
Mon fils n’aime pas la vie mondaine et > bruyante. Il est d’un caractère sauvage et sombre. Il erre constamment dans les bois, autour du château, comme un jeune cerf.
LE DUC
Il ne lui sied pas de faire ainsi le sauvage. Une fois à la cour, nous l’habituerons bien vite aux gaietés, aux bals, aux tournois. Env-oyezle-moi, et assignez à votre fils une pension digne du rang qu’il doit tenir.... Vous froncez le sourcil; seriez- vous fatigué de la route?
LE BARON
Non, sire, je ne ressens pas de fatigue ; mais vous m’avez troublé. Je n’aurais pas voulu dévoiler devant vous.... Vous me forcez à dire de mon fils ce que j’aurais voulu vous cacher. Sire, il est malheureusement indigne de vos bontés, indigne même de votre attention. Il
LE BARON AVARE
passe sa jeunesse dans les vices et les excès d’une mauvaise vie.
LE DUC
Sans doute, baron, c’est parce qu’il est seul. La solitude et l’oisiveté perdent les jeunes gens. Envoyez-le-moi, vous dis-je; il oubliera ici les habitudes prises dans l’ennui de l’isolement.
LE BARON
Excusez, sire; mais.... en vérité, je ne puis y consentir.
LE DUC
Pourquoi donc?
LE BARON
Ne pressez pas un vieillard....
LE DUC
Si; j’exige que vous me révéliez le motif de votre refus.
le baron, après un silence.
J’en veux à mon fils.
LE DUC
Pourquoi? -
LE BARON
Pour un crime.
LE DUC
Quel crime? dites.
LE BARON
Excusez, sire.
LE DUC
C’est très-étrange! serait-ce quelque chose dont vous auriez horreur ?
LE BARON
Oui, horreur.
LE DUC
Qu’a-t-il donc fait?
LE BARON
Il a voulu.... ( baissant la voix) me tuer.
LE DUC
Vous tuer! Mais alors je le livrerai à la justice comme un noir scélérat.
LE BARON
Je ne prendrais pas la charge de prouver son crime, quoique je sache fort bien qu’il attend ma mort, quoique je sache aussi qu’il a tenté de....
LE DUC
Quoi donc?
LE BARON
De me voler.
LE BARON AVARE. 177
albert, s'élançant de la chambre voisine . .
Vous en avez menti, baron.
le duc à Albert.
Comment osez-vous paraître ?
LE BARON
Toi.... ici!... toi..., tu as osé.... tu as pu
dire une pareille parole à ton père? Je mens
et devant notre souverain! Et c’est à moi.... Ne suis-je donc plus un gentilhomme?
ALBERT
Vous êtes un menteur.
LE BARON
Et la foudre n’a pas encore éclaté, dieux vengeurs! Ramasse donc cela (il jette son gant), et que l’épée nous juge.
albert (il ramasse le gant).
Merci! Yoici le premier don démon père.
le duc. '
Qu’ai-je vu? que s’est-il passé devant moi?
Un fils accepte le défi de son vieux père! Dans quel temps ai-je mis sur ma tête la couronne ducale! — Taisez-vous tous deux — vous, insensé, et toi, jeune tigre. — Laisse cela, rendsmoi ce gant. (H le lui arrache.) Il s’y était
cramponné, comme avec des griffes. Monstre, sortez; et n’osez plus reparaître à mes yeux que je ne vous appelle. (Albert sort.) Et vous, malheureux vieillard, n’avez-vous pas honte?...
LE BARON
Excusez, sire ; je ne puis me tenir debout.
Mes genoux fléchissent. J’étouffe, j’étouffe.... Où sont mes clefs, mes clefs?... (// tombe.)
LE DUC
II se meurt. — Dieu ! quel horrible temps !
Quels cœurs de fer!
(La toile tombe.)
MOZART ET SALIERI
MOZART ET SALIERI