‹ Poëmes dramatiques d'Alexandre PouchkineChapitre 42 sur 53 · UNE ROUSSALKA · texte numérisé non relu

UNE ROUSSALKA

Silence ! un petit oiseau a frémi sous un buisson dans les ténèbres.

LA ROUSSÂLKA.

UNE AUTRE

Entre la lune et nous, quelqu’un a marché sur la terre. (Elles rentrent toutes sous les flots. — Entre le kniaz.)

LE KNIAZ

Une force inconnue me ramène involontairement sur ce triste rivage. — Je les reconnais bien tous ces objets qui m’entourent.

Voilà le moulin, déjà en ruines ; le bruit joyeux de ses roues a cessé; depuis longtemps s’est arrêtée la meule, sans doute le vieillard est mort aussi ; aura-t-il longtemps pleuré sa pauvre fille? Un sentier serpentait ici. L’herbe y pousse, il y a longtemps que personne n’y a marché. Ici, c’était un petit jardin, avec sa haie. Est-il possible qu’il ait poussé jusqu'à devenir ce bois touffu ? Ah ! voilà aussi le chêne des rendez-vous. C’est ici qu’un jour, m’ayant jeté les bras au cou, elle pencha la tête et se tut. Est-ce bien sûr? (Il s'avance vers les arbres. — Des feuilles tombent.) Qu'estce que cela veut dire? Je vois les feuilles tout à coup flétries, tout à coup brûlées, tomber bruyamment sur moi comme la pluie. Et le

POftMES DRAMATIQUES.

chêne se dresse devant moi , nu et noir, comme un arbre maudit. ( Entre un vieillard en haillons.)

LE VIEILLARD

Bonjour, bonjour, mon gendre.

LE KNIAZ

Qui es-tu ?

LE VIEILLARD

Je suis le corbeau d’ici.

LE KNIAZ

Est-ce possible !... c’est le meunier.

LE VIEILLARD

Quel meunier veux-tu dire? J’ai vendu mon moulin aux diables qui se cachent derrière le poêle, et j’ai donné tout l’argent à ma puissante fille, la Roussàlka. Le meunier est enterré dans le sable du Dnieper, et un poisson qui n’a qu’un œil le garde avec vigilance.

LE KNIAZ

Le malheureux! il est fou. Ses pensées se sont dissipées comme les nuages après une tempête.

LE VIEILLARD

Pourquoi n’es-tu pas venu hier soir ? C’était

LA ROUSSÂLKA.

fête chez nous , et nous t’avons longtemps attendu.

LE KNIAZ

Qui m’attendait?

LE VIEILLARD

Belle question! ma fille. Tu sais* bien, je vois tout, je regarde à travers mes doigts, et je vous laisse pleine liberté. Qu’elle reste avec toi toute la nuit, jusqu’au troisième chant du coq, je ne souffle mot.

LE KNIAZ

Pauvre meunier !

LE VIEILLARD

Mais je te dis que je suis un corbeau, et non un meunier. C’est même un cas étrange. Quand elle s’est jetée à la rivière, tu t’en souviens, je me mis à courir après elle, et je voulus me jeter du haut de ce rocher que tu vois là-bas. Mais aussitôt je sentis deux puissantes ailes me pousser sur les épaules et me retenir dans les airs. Depuis ce temps, je vole çà et là par ici. Tantôt je becquette une vache morte, tantôt je me pose sur une fosse, et je me mets à croasser tout mon soûl.

LE KNIAZ

Quelle pitié! Qui donc prend soin de toi ?

LE VIEILLARD

Oui, il est juste qu’on prenne soin de moi, car je suis devenu vieux , et quelque peu enfant. Heureusement, la Hovssâlotchka se fait ma bonne.

LE KNIAZ

Qui?

LE VIEILLARD

Ma petite-fille.

LE KNIAZ

Il est impossible de le comprendre. Vieillard, dans ce bois, ou tu mourras de faim, ou tu seras mangé des bêtes. Ne veux-tu pas venir dans mon térem, vivre avec moi ?

LE VIEILLARD

Dans ton térem?... grand merci! Tu m’y attireras, et ce sera pour m’étrangler avec un collier de perles. Ici, je vis libre et je suis rassasié. Je ne veux pas de ton térem. (Il sort.)

LE KNIAZ

C’est moi qui suis la cause.... Oh 1 qu’il est terrible de perdre la raison ! Mieux vaut mou-

LA ROÜSSÂLKA.

rir! Un mort, nous le regardons avec respect; tous, nous prions pour lui ; car la mort l’a fait l’égal du plus grand d’entre nous. Mais l’homme qui a perdu la raison cesse d'être homme. C’est vainement que la parole lui reste. Il ne dirige plus les mots qu’il prononce. L’animal retrouve en lui son égal, et lui ne connaît point l’animal. Le fou est en risée aux hommes. Chacun est devenu son maître, et Dieu même ne le juge plus. Malheureux vieillard ! sa vue a ranimé en moi toutes les plaies du repentir.

l’écuyer, entrant avec une suite.

Le voilà! C’estàgrand’peineque nous l’avons trouvé.

LE K.NIAZ.

Pourquoi êtes- vous revenus ?

l’écuyer.

C’est la Kniaguigna qui nous envoie; elle craignait pour toi.

LE KNIAZ

Sa sollicitude m’est insupportable. Suis-je donc un enfant, que je ne puis faire un pas sans avoir une bonne à mes trousses ? ( Ils sor-

tent tous. — Les Rnussâlkas se montrent à la surface de l'eau.)

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