LE MIRACLE DE SAINT GWENOLÉ
A Paal Fachs,
Le roi Gralon étant venu à la couronne par le décès de Conan Mériadeck, premier roi chrétien de la Bretagne armorique, une splendeur inouïe, un renom de gloire bienfaisante porta jusqu'aux astres le nom de Gwénolé, abbé de Lantévennec. Ayant, dès sa prime jeunesse, connu par d'étranges miracles la sainteté de Corentin, le roi communément lui rendait visite; de même à Gwénolé son disciple, faisant de grandes aumônes et se recommandant à la vertu de leurs prières. Corentin, l'ermite du Menez-Hora, cette noble montagne qui, par des courbes adoucies, prolonge vers l'Océan les coteaux de Kimmerc'h, avait reçu de Martin luimême, à Tours, dans l'insigne basilique, l'investiture épiscopale* C'est alors que les fils de sa dilec-
lion, Jocut, Tugdin et Gwénolé, consacrés à leur tour par la main du pieux évêque, attestèrent la Parole de Vie aux peuplades ignorantes qui croupissaient le long des rivières d'Aon et Châteaulain, près des sables envasés où leurs barques endormies dans la boue attendent Theure de la pèche et des folles traversées. Tugdin remonta le chenal qui va au Faou, lieu grandement retiré, néanmoins de situation profitable, ayant la commodité de ce quin ou bras de mer, évasé en cet endroit, lequel se charge, au flot montant, d'une eau salée que lui porte le golfe de Brest.
Gwénolé, en qui Gralon mettait ses complaisances, intronisé sur la chaire abbatiale de Lantévennec, goûta dans ce désert la paix de la solitude, les heures chastes du silence et de la recolleclion. Il ne sortait guère de Tobscurité monastique des tabernacles, où, pareil au cerf de Y Ancien Testament ^ il étanchait une soif toujours accrue d'austérités et de prière, que pour consoler ses ouailles, attestant par quelque inattendu prodige l'omnipotence du Très-Haut.
La cellule du bienheureux abbé — non moins froide, nonmoinsindigente quecelleduplus humble de ses frères — dominait sur la mer que bouleverse une tempête indéfectible. L'estuaire qui porte au golfe les courants du Faou, d'Elorn, de Daoulas et
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de Chftteaulain assiste au conflit perpétuel des eaux amères et des eaux douces. Même par un ciel clair où ne palpitent que des brises amicales, c'est un dur remous qui fait danser les plus fermes bateaux comme le test d'un crabe mort. Le soir, quand le vent s'apaise, quand des nuages en feu, sur le couchant de cuivre et d'émeraude, glissent pareils à d'incandescentes goélettes, une horreur plane sur ce lieu, comme si les Esprits de la mer, négligemment exorcisés, y revenaient encore.
Les oiseaux pélagiques, sternes, mouettes, accipitres, vanneaux, courlis, jettent dans le crépuscule des appels discordants, puis s'abattent comme une grise écume parmi les salicores, le long des javeaux pierreux, cependant que, déployant leurs ailes ardoisées, les nobles hérons gagnent en hâte les nids terrestres et le juc forestier. Les aurores d'été y sont froides, non pas jaunes du bel or solaire, mais à peine égayées d'un reflet d'argent, lueur confuse que l'on dirait tamisée par une lame de burgau . Dès les premiers froids d'automne, un brouillard estompe les collines bleuâtres, les îles d'améthyste, les bois de pins dont l'héroïque verdure triomphe du gel et des frimas. L'Océan reconquiert à son empire le sol usurpé quelque temps par le travail humain.
Cependant, qu'importait à Gwénolé cette mer
furieuse, et la barre intumescente, et les vents déchaînés, et le fracas des embruns, lui qui, touchant les flots de son bourdon, marchait aussi fermement dessus que dans Therbe des prairies, lui qui se jouait des éléments et séchait les yeux des mères veuves de leurs fils !
Quand le gouffre avait absorbé la barque et l'équipage, la femme en pleurs se ruait aux genoux du bienheureux, comme Ra'hel dans Rama, lamentant le fruit de ses entrailles. Le saint homme, prosterné en oraison, touchait d'un signe de croix les lèvres du noyé qui, dégorgeant aussitôt Fonde meurtrière, se levait tout droit, plein de jeunesse et de vigueur, au nom de Celui qui fait habiter la bréhaigne dans une demeure nouvelle, mère joyeuse de robustes enfants. Tel, autrefois, Gildas ressuscita Madame Tiphaine mise à mort par le jarl de Quemper, son époux, lequel, soudain qu'il la devina être enceinte, la fit méchamment trucider, abusant du saint mariage plutôt pour assouvir ses concupiscence et dérèglements que pour le désir d'avoir lignée et perpétuer sa maison.
Or; advint que Gralon abandonna Quemper, métropole de ses aïeux, laquelle fut à saint Corentin dévolue, et transféra sa cour dans une ville importante sise au bord de la mer, entre la pointe de Crozon et le capFountouniou, en ce lieu
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mâine où, de présent, s'élargit la baie de Douar-» nenez. Cette ville se nommait Is. De là, venait fort souvent à Lantévennec le bon roi que son âge inclinait aux pensers d'outre-tombe et qui, pour accroître ses mérites, prodiguait à Tabbé rentes et possessions, lui donnant son manoir de Tévennec^ plus toutes les appartenances mouvantes d'icelui, jusques et y compris la forêt d'Angola.
Gwénolé que cet auguste voisinage enlevait à la contemplation des choses éternelles, descendait vers le siècle et rendait visite à son prince dans l'orgueilleuse cité d'Is. A chaque fois, le saint vieillard épanchait l'anathème contre les fornications et les stupres de tout genre qui se perpétraient dans cette ville magnifique, absorbée en luxe, débauches, vanités, en obstination pécheresse, et que menaçaient déjà les feux expiatoires de Gomorrhe ou de Pompeï,
Fut notre saint abbé miraculeusement informé de la juste punition que le courroux divin préparait aux habitants de ce lieu exécrable et nommément à la princesse Dahut, fille impudique du bon Roi, qui, par ses déportements et sacrilèges, par la bestialité de ses amours, luttait d'infamie avec les^ pages de Sodome et les phallophores du diable Priapus.
Mais pour accorder aux pécheurs une halte der-»
nîère, le temps de la résispiscence et du pardon, quelques signes apparurent, des présages susceptibles d'émouvoir les cœurs indociles et fermés.
Entre autres, un Dragon marin, plus semblable à une vouivre qu'à n'importe quel poisson venu de l'Atlantique, ravagea les faubourgs et Tacropole, en même temps le pays circonvoisin, dévorant hommes et bestiaux, infligeant des blessures et très dégoûtantes plaies à ceux que la mort n'abattait point d'un seul coup.
Averti que fut Gwénolé de cette horrible merveille, il se rendit en la capitale de Gralon, prêchant le repentir aux fuyards rengrégés sous ses pas: « Et pour vous faire connaître que ce que je vous annonce est véritaôle^ si^ renonçant à vos infâmes déliceSy vous ne fermez plus vos cœurs aux aiguillons de la pénitence^ je vous délivrerai de ce Basilic très pernicieux ^ au nom du Père^du Fils et de l'Esprit dont ma voix préconise le règne qui n'aura jamais de fin. »
A cette parole, tout un peuple répondit qu'il obéirait sans faute ni langueur. Alors, Gwénolé commanda au chapelain du roi de disposer l'autel pour une messe grande; puis, l'ayant célébrée avec avec une extrême ferveur et dévotion, il appela d'une voix forte la Pestilence cachée en sa tanière et le faon qu'elle avait mis bas. Le monstre avant-
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coureur des célestes représailles yint^ docile au commandement du bienheureux, la gueule béante, les yeux pareils à des lueurs d'incendie, heurtant le pavé de ses écailles sonores et, bientôt, se coucha aux pieds de Gwénolé qui lui lia son étole autour des reins, puis, dans cet équipage, le mena vers Tile de Batz, d où fut son cadavre immonde précipité dans les flots. Ainsi, par les chemins qu empoussière le feuillage gris de Tolivier et du laurierfleur, sur les coteaux embaumés d'origan et de lavande, Marthe, la cadette laborieuse de Madeleine, conduisit par un fil d'or la Tarasque de Provence et la noja, rugissante de colère, dans l'azur éternel des méditerranées .
Mais le miracle de Gwénolé n'eut d'autre effet que de purger la terre d'une forme diabolique. Les endurcis méprisèrent leur salut et tournèrent bientôt en dérision le geste du vieillard. A peine eut-il franchi les portes d'Is que se déchaîna une tempête de grêle et d'éclairs,un tourbillon si impétueux que la vague, émergeant sur cette misérable cité, la couvrit tout entière de ses eaux. Dahut parl'abime engloutie, avec ses amants, ses esclaves et SCS concubines, disparut dans un gouffre qui garde le nom de Ïoul-Dahul, c'est-à-dire, le pertuis Dahut, d'où monte encore, pendant les nuits fulgurantes, un appel désespéré des cloches qui
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s'attristent, SOUS Tonde verte, de n^être jamais plus bénites avec Teau, le sel et la lumière, pendant la messe de TAUeluia.
A présent, réunis en un même charnier, Gralon et Gwénolé dorment à ciel ouvert dans les ruines de Lantévennec. La chapelle abbatiale crevée, détruite, béante aux souffles du large, ne connaît d'autres fidèles que les plantes grimpantes, les arbustes épineux. Le saint évèque, taillé en plein granit, a la face écornée d'un coup de pierre. L'image de Corentin, son maître, gît parmi les pariétaires et les mousses. Des mufliers, des ravenelles aux teintes magnifiques ont envahi le maîtreautel. Dans la chapelle du successeur de Conan, les hirondelles de la mer ont appendu leur nid. Un myrthe épanoui, d'âpre et généreuse odeur, couvre de ses corolles ardentes le naos que profanèrent si longtemps les mystères du Galiléen. Triomphante, la Vie éclate sur les décombres du temple élevé au culte de la Mort. Et c'est la revanche de Dahut, de Dahut engloutie sous la vague marine, sous la vague d'où monte sans fin l'éternelle Aphrodite, livrant sa nudité victorieuse à l'étreinte salée, aux baisers du flot épars et baignant dans la clarté de l'aube la pointe vermeille de ses seins.