‹ PoèmesChapitre 47 sur 53 · LA DAME EN NOIR · texte numérisé non relu

LA DAME EN NOIR

— Dans la ville d'ébène et d'or, La dame en noir des carrefours, Qu'attendre, après autant de jours, Qu'attendre encor?

— Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux,

Si longuement, vers les lunes en noir

De mes deux yeux silencieux,

Si longuement et si lointainement, ce soir.

Vers les lunes de mes deux yeux en noir.

IQQ POEMES

Quel deuil toisonné d'or agitent-ils mes crins, Pour affoler ainsi ces chiens, Et quel bondissement et quel orgueil mes reins Et tout mon corps toisonné d'or?

— La dame en noir des carrefours, Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre ?

— Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins? Et vers quels horizons ameutés de tocsins

En désespoir au fond du soir?

Dites, quel Wahalha tumultueux de fièvres

Ou quels chevaux cabrés en tempête : mes lèvres ?

Dites, quel incendie et quel effroi

Suis-je ? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage

Et quel naufrage espèrent-ils en mon orage

Pour tant chercher leur mort en moi?

— La dame en noir des carrefours Qu'attendre après de si longs jours ?

— Je suis la mordeuse, entre mes bras, De toute force exaspérée

Vers les toujours mêmes hélas ; Ou dévorante — ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d'or, Mettent en moi leur étincelle :

Je suis belle comme la mort Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d'éclairs Et de désirs sur mes murailles, J'offre le catafalque de mes chairs Et les cierges des funérailles.

Je leur donne tout mon remords Pour les soûler au seuil du porche Et le blasphème de mon corps Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour De fer et de siècles vêtue, Et s'exècrent en mon amour Qui les affole et qui les tue.

Ce qu'ils aiment — cœur naufragé Esprit dément ou rage vaine — C'est le dégoût surtout que j'ai De leurs baisers ou de leur haine.

C'est de trouver encore en moi Leur pourpre et noire parélie

LES FLAMBEAUX NOIRS |g3

Et mon drapeau de rouge effroi Echevelédans leur folie.

— La dame en noir des carrefours Qu'attendre, après de si longs jours, Qu'attendre ?

— A cette heure de vieux soleil, chargé de soir,

Qui se projette en morceaux d'or sur le trottoir,

Quand la ville s'allonge en un serpentement

De feux et de lueurs, vers cet aimant

Toujours debout à l'horizon : la femme,

Les chiens du désespoir

Ont aboyé vers les yeux de mon âme,

Si longuement v^ers mes deux yeux.

Si longuement et si lointainement, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux en noir !

Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes reins Font-ils courir, au long de mon corps d'or? Et de quelle clarté s'éclairent-ils mes seins Devant les yeux hallucinés des chiens?

Et moi aussi, dites, quel Wahalha de fièvres

Vient me tenter les lèvres

Et vers quels horizons ameutés de tocsins

Et quels paradis noirs, font-ils voile mes crins ?

Dites quel incendie et quel effroi Viennent le soir, me chasser hors de moi, Sur les places, vers la ville, Reine foudroyante et servile ?

— La dame en noir des carrefours Qu'attendre, après de si longs jours.

Qu'attendre ?

LES FLAMBEAUX XOIRS 165

— Hélas quand viendra-t-il, celui

Qui doit venir — peut-être aujourd'hui — Qui doit venir vers mon attente, Fatalement, et qui viendra;

La démence incurable et tourmentante

Qui donc en lui la sentira

Monter, jusqu'à mes seins qui hallucinent.

Vers les deux mains de ceux qui assassinent

Mon corps se dresse ardent et blême :

iê suis celle qui ne craint rien

Et dont personne ne s'abstient;

Je suis tentatrice suprême.

Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soii', au fond d'un bouge;

— La dame en noir des carrefours Qu'attendre après de si longs jours

Qu'attendre ?

— J'attends cet homme au couteau rouge.

LES FLAMBEAUX NOIRS Jg7

Sur des marais de gangrène et de fiel

Des cœurs d'astres ti-oués saignent du fond du ciel.

Horizon noir et grand bois noir Et nuages de désespoir Qui circulent en longs voyages Du Nord au Sud de ces parages.

Pays de toits baissés et de chaumes marins ù sont allés mes yeux en pèlerins,

|f5§ POEMES

Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives, Gomme escortes, devant leurs rêves.

Pays de plomb — et longs égouts Et lavasses d'arrière-goûts Et chante-pleure de nausées.

Sur des cadavres de pensées.

Pays de mémoire chue en de la vase.

Où de la haine se transvase.

Pays de la carie et de la lèpre, Où c'est la mort qui sonne à vêpre ;

Où c'est la mort qui sonne à mort, Obscurément, du fond d'un port.

Au bas d'un clocher qui s'exhume Gomme un grand mort parmi la brume ;

LES FLAMBEAUX NOIRS jgg

Où c'est mon cœur qui saigne aussi, Mon cœur morne, mon cœur transi, Mon cœur de gangrène et de fiel, Astre cassé, au fond du ciel.

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