DE L'AUTEUR
Ainsi que dans une éclipse la lime assombrie
sort de son blanc portique de nuages , ainsi le
roi nègre, armé pour le combat, sort de sa tente
d'une éclatante blancheur.
(Poésies de Ferd. Freiligratk.— Le Roi nègre.)
Atta Troll a été composé en allemand et en vers allemands. L'original n'aura-t-il rien perdu, dans une traduction française en prose, de son parfum et de sa couleur, partie si essentielle dans un poëme qui n'a pas de sujet bien palpable ? et les arabesques , les allusions dont cette fable n'est que le prétexte , seront-elles bien comprises de tous ceux qui ne connaissent pas le mouvement littéraire, politique et social du pays germanique? C'est ce qu'il serait, je le crains, téméraire d'affirmer. Et cependant je livre cette traduction au public français. La confiance que j'ai dans la sagacité des compatriotes de Champollion, le déchiffreur des hiéroglyphes, me fait croire que plus d'un trouvera quelque intérêt dans ces pages , car , pour peu que le lecteur soit capable de deviner sur de simples indices les affaires d'outre-Rhin qu'il ignore, il respirera dans ce poëme fantastique la vie intime de la mystérieuse Allemagne.
A l'époque où Aita Troll fut écrit, la prétendue poésie politique florissait encore de l'autre côté du Rhin. Les muses avaient reçu l'injonction formelle de ne plus rêver désormais,
insouciantes et paresseuses, et d'entrer au service de la patrie à titre de vivandières de la nationalité germanique. Alors aussi le talent était un triste lot. car l'impuissance lâche et envieuse avait enfin trouvé , après des recherches séculaires, sa meilleure arme contre 1" insolence du génie : elle venait d'inventer l'antithèse du talent et du caractère. Le public en masse accueillait avec une complaisance presque intéressée des déclamations qui se résumaient ainsi : « Les honnêtes gens • sont en général de mauvais musiciens; en revanche, les bons musiciens ne sont rien moins que d'honnêtes gens, et pourtant la chose essentielle en ce monde, c'est l'honnêteté, ce n'est pas la musique. » Jamais les temps n'avaient été meilleurs pour l'ineptie vertueuse, pour les grandes convictions qui bredouillent et les nobles sentiments qui ne disent rien du tout. Le règne des justes allait commencer dans la littérature. Je me souviens d'un écrivain d'alors dont le principal mérite à ses propres yeux était d'avoir écrit pour la bonne cause sans savoir écrire ; en récompense de son style de plomb, ses compatriotes de Hambourg et de Francfort le gratifièrent d'une timbale d'honneur en argent.
Par les dieux immortels ! à cette époque il s'agissait de défendre les droits imprescriptibles de l'esprit, l'autonomie de l'art , l'indépendance souveraine de la poésie. Comme cette défense a été la grande affaire de ma vie, je Lai perdue de vue moins que jamais dans Atta Troll. Par le fond et par la forme, ce poème était une protestation contre les plébiscites des tribuns du jour, et, dans le fait, à peine mes hommes de caractère , mes austères Romains, en connurent-ils quelques extraits, que leur bile s'en émut singulièrement. On m'accusa non-seulement de tenter une réaction littéraire, mais encore de railler les plus saintes conquêtes du progrès social. Quant à la valeur esthétique de mon poème, je leur donnai, je leur donne encore aujourd'hui beau jeu, Je l'ai écrit pour mon
propre plaisir , dans le genre capricieux et fantasque de cette école romantique où j'ai passé les plus charmantes années de ma jeunesse, et dont j'ai fini par rosser le maître, le pédagogue, ce pauvre Schlegel î La préférence que j'ai donnée à ce genre est peut-être condamnable au point de vue littéraire ; mais tu mens, Brutus, tu mens, Cassius, tu mens aussi, Asinius, quand vous prétendez que ma raillerie atteint ces idées qui sont le plus précieux héritage de l'humanité, et pour lesquelles j'ai moi-même tant combattu et souffert! Non, si le rire saisit irrésistiblement le poè'te, c'est quand il compare ces idées , qui planent devant lui dans toute leur grandeur et leur clarté splendide, avec les formes lourdes et grossières dont les affublent ses contemporains tudesques : il raille alors, pour ainsi dire , la peau d'ours temporelle de ces idées. Il y a des miroirs dont la glace est taillée à facettes si obliques, qu'Apollon même y serait une caricature. Nous rions alors de la caricature et non pas du dieu.
Un seul mot encore. Est-il besoin de faire remarquer qu'en tirant des poésies de Freiligrath une phrase qui revient plusieurs fois dans Àtta Troll , et qui en fait pour ainsi dire la ritournelle comique, je n'ai nullement eu l'intention de déprécier cet écrivain? Je fais grand cas de Freiligrath, surtout maintenant, et je le compte parmi les poètes les plus remarquables qui aient paru en Allemagne depuis la révolution de juillet. Son premier recueil me tomba sous la main à l'époque même où j'écrivais Atta Troll, et la disposition d'esprit dans laquelle j'étais alors doit expliquer l'impression bouffonne que me causa particulièrement la lecture du petit poème intitulé : Le Roi nègre. Ce morceau est vanté cependant comme un des meilleurs du poè'te. Pour les lecteurs qui ne le connaissent pas, je dirai simplement que le roi nègre, qui sort de sa tente blanche , pareil à une éclipse de lune, possède aussi une brune compagne, sur le noir visage de laquelle se balancent
de blanches plumes d'autruche ; mais dans son ardeur belliqueuse il l'abandonne, et se rend au combat des nègres où résonne le tambour orné de crânes. Hélas ! il trouve là son Waterloo noir, et il est vendu aux blancs par les vainqueurs* Les blancs emmènent le noble captif en Europe, et là nous le retrouvons au milieu d'une troupe de saltimbanques qui lui ont confié le soin de jouer du tambour turc pendant leurs exercices. Il est là, maintenant, sombre et solennel, tambourinant à l'entrée du cirque ; mais, pendant qu'il bat la caisse , il pense que, tout humilié qu'il est par la fortune, il a été monarque absolu aux bords lointains du Niger ; il se souvient qu'il a chassé le lion et le tigre :
Son œil devient humide; alors il bat si fort ,
Que la peau du tambour se crève sous l'effort.
Décembre 1846.