À AUGDSTE VARNHAGEN TON ENSE
Où diable, messer Ludovico, avez-vous péché toutes ces folles histoires? s'écria le cardinal d'Esté,
Lorsqu'il eut fini de lire le Roland furieux qu'Arioste avait humblement dédié à son éminence.
ATTA ÏKOLL. 77
Varnhagen, mon vieil ami, je vois flotter sur tes lèvres la même exclamation avec le même fin sourire.
Parfois même tu ris aux éclats en lisant; d'autres fois ton front se ride d'un pli méditatif, et tu rappelles alors tes souvenirs et tu dis :
« N'est-ce pas comme un écho de ces rêves de jeunesse que je faisais avec Chamisso, Brentano et Fouqué, dans les nuits bleues, aux rayons de la lune?
« N'est-ce pas le tintement pieux de la chapelle perdue dans les bois? et la cape de la folie n'y mêle-t-elle pas ses grelots moqueurs?
« Au milieu du chœur des rossignols résonne lourdement la basse-taille des ours, sourde et grondeuse ; puis elle est remplacée par le chuchottement mystérieux des esprits.
« Délire conduit par la raison, sagesse qui déraisonne, soupirs d'agonie , qui soudain se changent en éclats de rire ! »
Oui, mon ami, ce sont des accords des temps passés; mais le trille moderne se joue à travers les vieilles et fabuleuses mélodies.
En dépit de ma gaieté, çà et là tu sentiras les traces du découragement. Que ce poëme s'abrite sous ton indulgence accoutumée !
Hélas ! c'est peut-être la dernière libre chanson de la muse romantique ! Elle se perdra dans le vacarme et les cris de guerre des Tyrtées du jour.
D'autres temps, d'autres oiseaux! d'autres oiseaux, d'autres chansons! Quel piaillement! On dirait des oies qui ont sauvé le Capitole.
Quel ramage! ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans les serres qui se donnent des airs d'aigle portant la foudre de Jupiter.
Quel roucoulement! ce sont des tourterelles lasses d'amour, qui veulent haïr et traîner dorénavant le char de Bellone au lieu de celui de Vénus !
D'autres temps, d'autres oiseaux! d'autres oiseaux, d'autres chansons ! Elles me plairaient peut-être mieux, si j'avais d'autres oreilles.
— Ecrit en 1821-2
°Qo-
Henri Heine a rempli une double mission : il n'a pas seulement renversé l'école historique, qui tentait de reconstruire le moyen âge, il a aussi prévu l'avenir politique de l'Allemagne , et même il l'a raillé d'avance. En littérature, il renversait d'un souffle en même temps l'école de fausse sensiblerie des poètes souabes, école parasite, mauvaise queue de Goethe, véritable poésie d'album. Ses poésies à lui, pleines d'amour brûlant et pour ainsi dire palpable, revendiquaient le droit du beau contre le faux idéal et les franchises de la vraie liberté contre l'hypocrisie religieuse. On a souvent dit que Heine ne respectait rien, que rien ne lui était sacré : — cela est vrai dans ce sens qu'il attaque ce que les petits poètes et les petits rois respectent avant tout, c'est-à-dire leur fausse grandeur et leur fausse vertu; mais Heine respecte et fait respecter le vrai beau partout où il le rencontre. — Dans ce sens , on l'a appelé à juste titre un païen. Il est en effet Grec avant tout. Il admire la forme quand cette forme est belle et divine, il saisit l'idée quand c'est vraiment une idée pleine et entière, non un clair-obscur du sentimentalisme allemand. Sa forme, à
lui. est resplendissante de beauté, il la travaille et la cisèle, ou ne lui laisse que des négligences calculées. Personne plus que Heine n'a le souci du style. Ce style n'a ni la période courte française ni la période longue allemande; c'est la période grecque, simple, coulante, facile à saisir, et aussi harmonieuse à l'oreille qu'à la vue.
Heine n'a jamais fait, à proprement dire, un livre de vers ; ses chants lui sont venus un à un, — suggérés toujours soit par un objet qui le frappe, soit par une idée qui le poursuit, soit par un ridicule qu'il poursuit lui-même. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir attaqué, souvent avec trop de cruauté, ses ennemis personnels. C'est là l'ombre de sa lumière. Plus tard il a reconnu ce tort, mais personne ne le lui reprochait plus, car, même quand il a tort, même quand celui qu'il frappe est une victime digne de pitié, on reconnaît la main du maître en ces sortes d'exécutions : il ne la fait pas souffrir longtemps, il l'abat d'un coup de stylet ou la dépouille en un instant de ses deux mains , comme Apollon arrachant la peau de Marsyas. Dans les poèmes politiques, il s'attache souvent à des personnalités pour en faire jaillir quelques idées justes et frappantes ; il châtie en faisant rire. C'est un Aristophane philosophe qui a le bonheur de s'attaquer à d'autres qu'à Socrate.
Heine n'a jamais créé de système, il est trop universel pour cela ; il n'a songé qu'à retrouver les traces et les contours oubliés de la beauté antique et divine. C'est le Julien de la poésie, plutôt encore que Goethe, parce que, chez Goethe, l'élément spiritualiste et nerveux prédomine beaucoup moins. On le reconnaîtra facilement par la citation que nous allons faire de l'un de ses poèmes. Nous ne craignons pas de jeter cette analyse poétique au milieu des préoccupations du moment , parce qu'il y a des sentiments qui font éternellement vibrer le cœur. L'histoire du cœur d'un grand poète n'est indifférente à personne. Chacun se reconnaît pour une part
clans une telle analyse, comme , en voyant une pièce anatomique, on retrouve avec surprise les nerfs, les muscles et les veines que l'on sent vibrer en soi-même. Seulement un système particulier prédomine dans chaque organisation. A ce point de vue, tel poète, Goethe par exemple, serait d'une nature musculeuse et sanguine. C'est le génie harmonieux de l'antiquité résultant de la force et du. calme suprême. Une glaciale impartialité préside aux rapports qu'il établit entre lui et les autres , et l'on peut s'assurer que l'amour même aura chez lui des allures solennelles et classiques. Il lui faudra des obstacles calculés, des motifs tragiques de jalousie ou de désespoir ; il aimera la femme de son ami et se tuera de douleur, comme Werther, ou bien il adorera la sœur d'un prince et deviendra fou comme le Tasse, ou encore, ce sera un chassé-croisé de sentiments contraires comme dans les Affinités électives, ou bien l'amour dans des classes différentes comme l'amour d'Hermann pour Dorothée, de Claire pour Egmont. Dans Faust, on trouvera même des amours imprégnées de snpernaturalisme ; mais l'analyse patiente et maladive d'un amour ordinaire , sans contrastes et sans obstacles, et tirant de sa substance propre ce qui le rend douloureux ou fatal, voilà ce qui appartient à une nature où la sensibilité nerveuse prédomine, comme celle de Henri Heine. L'antiquité n'a point laissé de traces d'une telle psychologie, qui prend évidemment sa source dans le sentiment biblique et chrétien.
Le poëme intitulé Intermezzo est, à notre sens, l'œuvre peut-être la plus originale de Henri Heine. Ce titre, volontairement bizarre et d'une négligence un peu affectée, cache plutôt qu'il ne désigne une suite de petites pièces isolées et marquées par des numéros, qui, sans avoir de liaison apparente entre elles, se rattachent à la même idée. L'auteur a retiré le fil du collier, mais aucune perle ne lui manque. Toutes ces strophes
décousues ont une unité, — l'amour. C'est là un amour entièrement inédit, — non qu'il ait rien de singulier , car chacun y reconnaîtra son histoire ; ce qui fait sa nouveauté , c'est qu'il est vieux comme le monde, et les choses qu'on dit les dernières sont les choses naturelles. — Ni les Grecs, ni les Romains , ni Mimnerme , que l'antiquité disait supérieur à Homère, ni le doux ïibulle, ni l'ardent Properce, ni l'ingénieux Ovide , ni Dante avec son platonisme , ni Pétrarque avec ses galants concetti, n'ont jamais rien écrit de semblable. Léon l'Hébreu n'a compris rien de pareil dans ses analyses scolastiques de la Philosophie d'amour. Pour trouver quelque chose d'analogue, il faudrait remonter jusqu'au Cantique des Cantiques, jusqu'à la magnificence des inspirations orientales. Voilà des accents et des touches dignes de Salomon, le premier écrivain qui ait confondu dans le même lyrisme le sentiment de l'amour et le sentiment de Dieu.
Quel est le sujet de Y Intermezzo? Une jeune fille d'abord aimée par le poète, et qui le quitte pour un fiancé ou pour tout autre amant riche ou stupide. Rien de plus, rien de moins ; la chose arrive tous les jours. La jeune fille est jolie, coquette, frivole, un peu méchante, moitié par caprice, moitié par ignorance. Les anciens représentaient l'âme sous la forme d'un papillon. Comme Psyché, cette femme tient dans ses mains l'àme délicate de son amant, et lui fait subir toutes les tortures que les enfants font souffrir aux papillons. Ce n'est pas toujours mauvaise intention sans doute ; cependant la poussière bleue et rouge lui reste aux doigts, la frêle gaze se déchire, et le pauvre insecte s'échappe tout froissé. Du reste, chez cette jeune fille peut-être aucun don particulier, ni beauté surhumaine, ni charme souverain ; — des yeux bleus , de petites joues fraîches, un sourire vermeil, une peau douce, de l'esprit comme une rose et du goût comme un fruit, voilà tout. Qui n'a dans ses souvenirs de jeunesse un portrait
de ce genre à moitié effacé? Cette donnée toute vulgaire, qui ne fournirait pas deux pages de roman, est devenue entre les mains de Henri Heine un admirable poëme, dont les péripéties sont toutes morales ; toute l'âme humaine vibre dans ces petites pièces , dont les plus longues ont trois ou quatre strophes. Passion, tristesse, ironie, vif sentiment de la nature et de la beauté plastique, tout cela s'y mélange dans la proportion la plus imprévue et la plus heureuse ; il y a ça et là des pensées de moraliste condensées en deux vers, en deux mots ; un trait comique vous fait pleurer, une apostrophe pathétique vous fait rire ; — les larmes à chaque instant vous viennent aux paupières et le sourire aux lèvres , sans qu'on puisse dire pourquoi, tant la fibre secrète a été touchée d'une main légère! Enlisant Y Intermezzo, l'on éprouve comme une espèce d'effroi : vous rougissez comme surpris dans votre secret ; les battements de votre cœur sont rhythmés par ces strophes , par ces vers, de huit syllabes pour la plupart. Ces pleurs que vous aviez versés tout seul, au fond de votre chambre, les voilà figés et cristallisés sur une trame immortelle. — Il semble que le poète ait entendu vos sanglots , et pourtant ce sont les siens qu'il a notés.
Un doux clair de lune éclaire toujours un côté des figures , et la rêverie allemande , bien que raillée avec une grâce extrême , se fait jour à travers l'ironie française et l'humour byronienne. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces images si fugitives, ces impressions si vaporeuses, sont taillées et ciselées dans le plus pur marbre antique, et cela sans fatigue, sans travail apparent, sans que jamais la forme gêne la pensée. La traduction laissera-t-elle subsister quelque chose de cette plastique intellectuelle? Le lecteur pourra s'appliquer à la recomposer du moins.
Comme tous les grands poètes , Heine a toujours la nature présente. Dans sa rêverie la plus abstraite , sa passion la plus abîmée en elle-même ou sa mélancolie la plus désespérée, une image , une épithète formant tableau , vous rappellent le ciel bleu , le feuillage vert, les fleurs épanouies, les parfums qui s'évaporent, l'oiseau qui s'envole, l'eau qui bruit, ce changeant et mobile paysage qui vous entoure sans cesse, éternelle décoration du drame humain. — Cet amour ainsi exhalé au milieu des formes , des couleurs et des sons, vivant de la vie générale, malgré l'égoïsme naturel à la passion, emprunte à l'imagination panthéiste du poète une grandeur facile et simple qu'on ne rencontre pas ordinairement chez les rimeurs élé~ giaques. — Le sujet devient immense; c'est, comme dans Y Intermezzo, la souffrance de l'âme aimant le corps, d'un esprit vivant lié à un charmant cadavre : ingénieux supplice renouvelé de l'Enéide ; — c'est Cupidon ayant pour Psyché une bourgeoise de Paris ou de Cologne. Et cependant , qu'elle est adorablement vraie ! Comme on la hait et comme on l'aime, cette bonne fille si mauvaise, cet être si charmant et si perfide, si femme de la tête aux pieds ! « Le monde dit que tu n'as pas un bon caractère , s'écrie tristement le poète, mais tes baisers en sont-ils moins doux ? » Qui ne voudrait souffrir ainsi? Ne rien sentir, voilà le supplice : c'est vivre encore que de regarder couler son sang.
Ce qu'il y a de beau dans Henri Heine, c'est qu'il ne se fait pas illusion; il accepte la femme telle qu'elle est, il l'aime malgré ses défauts et surtout à cause de ses défauts; heureux ou malheureux , accepté ou refusé, il sait qu'il va souffrir et il ne recule pas ; — voyageant, à sa fantaisie, du monde biblique au monde païen, il lui donne parfois la croupe de lionne et les griffes d'airain des chimères. La femme est la chimère de l'homme, ou son démon, comme vous voudrez, — un monstre adorable . mais un monstre ; aussi règne-t-il dans
toutes ces jolies strophes une terreur secrète. Les roses sentent trop bon, le gazon est trop frais, le rossignol trop harmonieux ! — Tout cela est fatal; le parfum asphyxie, l'herbe fraîche recouvre une- fosse, l'oiseau meurt avec sa dernière note... Hélas ! et lui, le poète inspiré, va-t-il aussi nous dire adieu ?
Gérard de Nerval.
{Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1848.)