‹ Poëmes et légendesChapitre 81 sur 83 · SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE DES MATOUS · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE DES MATOUS

La société philharmonique des matous était assemblée sur le toit la nuit dernière; ce n'étaient pas les ardeurs sensuelles qui Pavaient convoquée; on ne s'attaquait pas, on ne faisait pas l'amour.

Les rêves de noces des nuits d'été , les mélodies amoureuses ne conviennent pas à la saison d'hiver, aux temps de glace et de neige. Toutes les gouttières étaient gelées.

Il faut dire aussi qu'un esprit nouveau s'est emparé de la race des chats. La jeunesse surtout, la jeune chatterie, est enthousiaste des choses sérieuses.

La vieille génération frivole et voltairienne est à l'agonie. Un nouvel essor, un printemps de poésie féline se produit dans Fart et dans la vie des chats.

La société philharmonique des matous revient maintenant à l'art primitif sans art, à la naïveté naturelle.

Ce qu'elle veut, c'est la musique-poésie, des roulades sans trilles, la poésie instrumentale et vocale, la musique qui n'est pas de la musique musicale.

Elle veut aussi la souveraineté du génie, du génie qui bronche souvent, il est vrai, mais qui souvent aussi, à son insu, grimpe au degré suprême de l'art.

Elle aime le génie qui n'est pas éloigné de la nature, qui ne tire pas vanité de l'érudition , et qui en effet n'a jamais rien appris.

Tel est le programme de la société philharmonique des matous, et dans l'enthousiasme de ses idées elle a donné cette nuit son premier concert d'hiver sur le toit.

Prodigieusement effroyable fut l'exécution de la grande pensée, du programme pompeux. — Pends-toi , mon cher Berlioz, tu n'y étais pas !

C'était un charivari , comme si trente-six joueurs de cornemuse enivrés d'eau-de-vie eussent commencé leur bastringue.

C'était un tohu-bohu comme si dans l'arche de Noé tous les animaux à l'unisson eussent entonné la Marseillaise du déluge.

Oh! quels croassements î quels hurlements! quels grognements ! quels miaulements ! les vieux tuyaux de cheminée se mettaient de la partie et ronflaient des chorals d'église.

On distinguait surtout une certaine voix à la fois criarde et terne, comme était la voix de la Sontag quand elle n'avait plus de voix.

Quel concert diabolique ! je crois qu'on chantait un grand Te Beum pour célébrer la victoire du délire sur le bon sens.

Peut-être aussi la société philharmonique des matous faisait-elle la répétition du grand opéra que le plus grand pianiste de Hongrie a composé pour Charenton.

Ce n'est qu'au point du jour que le sabbat a fini. Il a été cause qu'une cuisinière enceinte est accouchée avant terme.

La pauvre accouchée, devenue folle, a complètement perdu la mémoire; elle ne sait plus quel est le père de son enfant.

Était-ce Pierre? était-ce Paul? Dis -nous, Lise, quel est le père de l'enfant? Lise sourit, transfigurée par la béatitude, et s'écrie : Quel grand musicien est mon Liszt adoré !

Page 1