CAME D A M OUK
Ton boudoir est un rêve empli de bibelots :
Un bout de Greuze — cher — deux groupes d'angelots
Qui nous viennent d'on ne sait qui, maisauthentiijues.
Combien j'en ai pillé de poudreuses boutiques
Pour élever un temple à ta divinité !
Je me suis fait artiste, et je n'ai pas compté.
Regarde ! le pur-sang piaffant sur le sable ;
Edouard et Joseph, en tenue incassable,
Attendent. On ira chez Worth, chez Fontana,
Et chez Brunswick où rien pour rien ne se donna.
Vers le bois tu courras sous les voûtes ombreuses,
Ton bonheur insolent fera des malheureuses,
Et dans son tapecul modeste, le vieux duc
Sentira remuer un peu son cœur caduc.
Que veux-tu donc enfin, maussade ? sur ta table,
Les primeurs du Levant et le vin confortable,
Un café tellement exquis que j'en suis bleu.
Mais que veux-tu ? — L'argent pour ton plaisir c'est peu;
Ta loge est assurée au concert, au théâtre,
A l'Hippodrome !. J'ai du vlan ! je t'idolâtre I
Puis tu m'aimes ! Voyons, que peux-tu désirer ? »
Elle courba la tête et se mit à pleurer.
Alors, très froid, il dit en s'asseyant près d'elle : « Non, je ne comprends plus les caprices, ma belle !
Tes vapeurs, tes ennuis, qui viennent par instant
Te poser sur le front une neige d'antan,
Quelque chose des jours où tu pleurais, pauvrette,
En chantant dans les cours des refrains d'amourette.
Tristes parce que fous. Ce passé te revient —
Personne n'en peut mais — lorsque le spleen te tient ;
Au diable ! je suis las. Aussi fais à ta guise
Je vais jusqu'à la Bourse, et puis chez la marquise ;
Au cercle, grand dîner ! puis une main au bac :
Je crois que cette nuit il y aura le sac.
Je rentrerai fort tard, si peut-être je rentre :
Je suis comme un mari pour vous, je prends du ventre.
J'ai besoin d'une orgie, et je veux me griser.
Donnez-moi votre main que j'y pose un baiser ;
Et pleurez tant qu'il vous plaira, chère martyre. »
El, quand il fut parti, Mignon eut un sourire.
MARQUISETTE
(Marqiiisette est assise de côté, sur le sofa, très élroitement serrée dans sa robe ; elle joue avec son éventail.)
Dam ! si cela vous plaît d'entendre mon histoire»
Voici. — Tout est exact, et, notez-le, notoire —
Les reporters pourront la donner aux journaux —
Je débute demain dans la Fée aux moineaux :
Un rôle à grand succès. — Passons. — Je vins au monde.
Vous savez tous comment : sous un chou. — J 'étais hlunde
L'acajou n'étant pas encore découvert —
Mon père était un chef d'escadron assez vert,
Mais veuf, hélas ! et qui mourut de son veuvage:
H se consolait trop. — Au bout de mon sevrage,
On me cloîtra : cric, crac. — J'ai donc étudié
L'orthographe dans un couvent stipendié
Par TEtat, fabriquant pas mal d'institutrices
Pour l'exportation, procurant des lectrice»
Aux membres du Jockey frappés de cécité,
Ou simplement atteints de spleen : c'est mieux porté
Le spleen à deux : pour ça voir petites annonces
Cacolet. — Je n'avais certes pas pour trois onces
De préjugés mesquins en quittant Saint-Denis :
Les oiseaux ont toujours le parfum de leurs nids ! —
— Orpheline et très pauvre, au bout d*un mois à peine J'entrai chez un vieux duc : dix louis par semaine Pour lire un Consulat ou deux de monsieur Thiers. — Ce que nous lûmes peu, c'est navrant. — Les hivers De la vie avaient fait rage sur ce brave homme, Et néanmoins... Comment vous expliquer?... En somme Par les nuits d'août j'avais rêvé d'un autre amant!... Pfutt î malgré le grand âge, il suffit d'un moment. —
C'était un scélérat, mais bon diable ; il fit dire A son neveu, le marquiset de Triste-Sire, De venir lui parler un soir. — Le marquiset Était pauvre, et son oncle au fond le méprisait ; Pas d'héritage et pas la corde pour se pendre ; Le juif Eléazar n'aurait su quoi lui prendre. Or l'oncle du Jockey, sans plus de tralala. Lui dit : Un million de dot, épouse-la. — Ce fut fait. — On pilla les orangers de Nice Pour ma couronne blanche, et le duc si propice
MARQUISETTE 03
Et si miraculeux encor, le vieux lion, Sur la table de nuit posa son million. —
Le marquiset de Triste-Sire était très triste
Comme mari : nul goût, et nul ressort d'artiste;
Mais pour le baccara c'était un don Juan.
Il passa dix-huit mois à tout perdre en jouant. —
Or, comme il a mangé ce beau million rose,
Je me sens très perplexe à creuser une chose :
Savoir si le dicton que nous avons appris
Est juste : ont-ils au jeu la veine, les..... maris ?
Mon marquiset fila comme une étoile double D'opéra-bouffe à qui le Russe offre le rouble. — J'aurais pu retourner au duc, et lire encor
Un ou deux in-quarto ; mais le duc était mort
Comprenez-vous ce duc qui meurt sans dire gare ? Un soir, devant son grog, en fumant son cigare A son cercle, il fut pris d'un étourdissement. Et rendit sa chère àme apoplectiquement. —
Mais une marquisette a toujours un bon ange ; J'appris par un monsieur très bien, agent de change Ou sportsman, qu'on cherchait une étoile à Taitbout Pour la Fée aux moineaux, un succès de haut goût, A faire pâmer d'aise au baisser de la toile 1
Mais j*ai des diamants, je suis donc une étoile,
Me dis-je, et je m'en vais trouver le directeur.
Il me laissa parler... Oh ! c'est mi amateur
Qui s'y connaît ! ! — Il m'a tout de suite engagée ;
Je lui plais. Il faudra lui tenir la dragée
Un peu haute : marquise, avant, pendant, après,
Surtout eu ce moment où je tiens un succès ;
Car j'ai vu ces messieurs de la Presse, la Banque,
Le grand monde ; pas un du Tout-Paris n'y manque.
C'est pour cela que j'ai des places plein la main.
(Se levant.)
En voici. — Donc, messieurs, mesdames, à demain!
Exit.)