‹ Poëmes, odes, épîtres et poésies diversesChapitre 1 sur 20 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

POEMES

L'INCONNUE

ou

L'INCONNUE

ou

Dianam, tenerae dicite virgines.

Intonsum, pueri, dicite Cynthium.

Hora.t. in. lud. scec.

.Le doux Printemps naissait, et ramenait ce jour Où Diane et son frère, objets d'un saint amour, Aux temples de Délos voyaient toute la Grèce Leur offrir en tribut sa pieuse allégresse. Des bords de Syracuse , aux bords thessaliens , Les théores voguaient vers les champs déliens. A l'autel d'Apollon, au palmier de Latône, Les peuples de Paros, de Siphnos, de Micône,

<> L'INCONNUE

Et des îles, leurs sœurs, qui, sur les vastes flots, Ceinture verdoyante, environnent Délos, Déjà taisaient tomber, sous la hache sacrée, Le taureau mugissant, à la corne dorée.

Aux bords de l'Inopus, ce fleuve , aime des dieux. Qui roule en murmurant ses flots harmonieux, Mon père avait placé notre champêtre asyle. Solitaire et rêveur , le cœur pur et tranquille , J'allais voir en ce jour, ému de doux transports, Les vaisseaux étrangers descendre dans nos ports. De peuple, autour de moi, la plage était chargée; Le soleil se levait; et les cieux, l'onde Egée, L'un par l'autre doublant son éclat vif et pur, Etincelaient et d'or, et de pourpre, et d'azur, Tandis , qu'ornés de fleurs, mille légers navires ,

Livrant leur voile blanche au souffle des zéphyres, Semblaient jouer sur l'onde, et s'emparer des mers Au milieu des parfums, au doux bruit des concerts.

Qui l'eût jamais prévu que ces jeux , que ces fêtes , Cet astre éblouissant, suspendu sur nos têtes, Ces pompes d'un grand jour, ces vaisseaux et ces fleurs Ne préparaient pour moi que de longues douleurs, Qu'un avenir affreux de regrets et d'alarmes !

Je contemplais encor ce tableau plein de charmes , Quand, posant sur la rive un pied religieux, Une jeune étrangère apparut à mes yeux. De pavots, de césame elle était couronnée, Comme une blanche vierge à l'hymen destinée; Pâle, et le front chargé d'une douce longueur.

* L'INCONNUE

Elle semblait du ciel accuser la rigueur, Je la vis, et l'Amour, avec toute sa flamme, Sous un air de pitié, se glissa dans mon amc; Je plaignais ses malheurs dont j'étais peu certain; J'accusais ses parents, j'accusais le Destin; J'invoquais et les dieux et l'humaine justice, Apollon-Cynthien, Diane protectrice, Et je m'applaudissais de mon cœur généreux Qui ne pouvait souffrir l'aspect d'un malheureux.

Tout à coup devant nous la foule répandue S'agite, se tourmente; inquiète, éperdue, Elle fuit en tumulte; et , dans ses rangs épars, Un taureau furieux vient frapper mes regards. Devant lui, la terreur a frayé son passage; Ses yeuxjétincelant de douleur et de rage,

Sous son poil hérissé semblent rouler sanglants; Du pied il bat la terre, et de ses vastes flancs Fait rejaillir au loin une lave écumante ; Mais des cris qu'il entend sa rage encor s'augmente ; Il s'élance, il bondit, et le sang, à longs flots, Sous sa corne homicide a coulé dans Délos. Jadis Pathmos l'a vu , l'honneur de ses rivages , Dominer fièrement de vastes pâturages ; Pour être offert aux dieux, dans Délos amené, Il rompit le lien dont il fut enchaîné; Et, promenant la mort au milieu de nos fêtes, Il semble un dieu jaloux de venger ses défaites.

Cependant, à travers les fuyards, les débris, Vu milieu de l'effroi, du tumulte et des cris, Je la suivais encor, cette jeune étrangère!

io L'INCONNUE,

J'étais son compagnon dans sa fuite légère,

Quand les voiles flottants, qui lui servaient d'atours,

Et dontTyr de sa pourpre avait teint les contours,

Du fougueux animal viennent frapper la vue.

Dirigeant ses fureurs sur la jeune inconnue,

Menaçant, il poursuit ces voiles odieux.

Elle fuit, elle court vers l'autel de nos dieux;

La flèche du Cretois semble voler moins vite !

Mais, bientôt épuisée , en vain elle l'évite;

Sur les marches du temple elle tombe : à l'instant,

Trop heureux d'affronter cette mort qui l'attend ,

J'arrive, je saisis d'une main inspirée,

Sur le marbre divin , la hache préparée;

Je m'élance , je frappe ; et, sous le coup mortel ,

Le monstre en chancelant roule au pied de l'autel.

OU LES FÊTES DE DÉLOS. n

Je pars, je me dérobe à la foule ravie; Un seul objet m'occupe : elle me doit la vie ! Et dans ce même temple où le monstre inhumain Est tombé sous mes coups, là, peut-être demain, Un autre l'entendra , doucement résignée , Après lui , répéter : 6 hymen ! hyménée !

Je te revis alors, mon tendre père, et vous, Les dieux de mon foyer, jadis pour moi si doux; Mon père! dans ses bras j'oubliais mes alarmes; J'oubliais que l'amour fait couler bien des larmes. Je n'étais plus que fils, et, sur son cœur pressé, Je tremblais du péril qui m'avait menacé.

Déjà la nuit naissait, et sous son aile sombre Venait d'ensevelir les Cvclades dans l'ombre.

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Moi, toujours consumé d'amour et de regrets,

Vprès avoir long-temps erré dans les forêts.

Je rapprochai mes pas de ce toit solitaire

Où coula mon enfance, où sommeillait mon père.

J'arrivai las , rêveur, dans un bosquet sacré,

Jadis, par mon aïeul, aux nymphes consacré;

Je crus que son enceinte, honorée et tranquille,

Contre les traits d'Amour seraient un sur asvl< ;

Mais, là même, un vain songe, agitant mon repos,

Vint, malgré le sommeil et malgré ses pavots.

Offrir à mon esprit une fatale image.

Je la vovais; d'un autre elle acceptait L'hommage,

Le couvrait de baisers! Égaré, furieux,

M'élançant à l'instant hors d<- ce songe affreux,

J'entr'ouvre avec effort ma paupière pesante.

Dieux '. gi unis dieux ! quel objet à mes veux se présente'

OU LES FETES DE DELOS. i3

L'astre des nuits lançait un rayon pur et doux ; Songes, et toi Diane ! hélas ! m'abusez-vous ? Même après le sommeil mon erreur se prolonge : Est-ce elle que je vois, ou n'est-ce encor qu'un songe?

Lors , en baissant les yeux, et d'une douce voix : « Celle que tu sauvas est celle que tu vois , « Dit-elle ; loin du temple où te portait ta fuite ? « De ma reconnaissance as-tu craint la poursuite ? « Je t'ai cherché long-temps, jeune ami ; quel bonheur « Pour moi de contempler en toi mon bienfaiteur ! « Tout m'a dit ton amour, tes yeux , ton sommeil même ; « T'ose te dire aussi : mon Lycias, je t'aime ! Ma mère veut en vain , rompant des nœuds si doux, Dès demain, dans Délos, m'imposer un époux ; Tiens, vois nia chevelure, elle n'est plus orner

ï4 L'INCONNUE,

« De festons odieux et des fleurs d'hyméuee , « Que les filles du Styx ne punissent que moi ; a Malgré ma mère , ami, je ne serai qu'à toi. « Muet, à ses genoux, je lui rendais hommage. Mais elle, d'une main se voilant le visage, Étouffant ses soupirs, me dérobant ses traits, Me cachant le combat de ses derniers regrets, De l'autre dénoua sa pudique ceinture.

O volupté du cœur! charmes sans imposture ! Désirs, transports divins! doux présens de Vénus! Plaisir, bonheur, amour, je vous ai donc connus !

Mais, bientôt de mes bras s'élançant interdite : « Peut-être , Lycias, ma mère m'a maudite; a Pourtant, dût ton amour me donner le trépas, Si j'ai fait ton bonheur je ne m'en repens pas.

OU LES FETES DE DELOS. iS

« Mon Lycias, adieu!.. Je te serai fidèle. »> Et Zéphyre a semblé l'emporter sur son aile ! Forêts, de nos plaisirs témoins mystérieux, Pourquoi dérobez-vous mon amante à mes yeux ? Et toi, naguère encor à mes feux si propice, De sa fuite , Diane , es-tu donc la complice ? Pourquoi voiler ton front , flambeau de nos amours ? Les instants de s'aimer sont-ils donc aussi courts ? Où la retrouverai-je , elle qui m'abandonne ? En vain, pour l'appeler, au loin ma voix résonne. Je possède son cœur , elle a reçu ma foi , Et son nom, son nom même est un secret pour moi ! Ainsi, s'environnant et d'ombre et de mystère, Quelques Divinités ont visité la terre , Et la nuit, sans éclat, sans prêtres, sans autel, Ont oublié l'Olympe en faveur d'un mortel.

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Que j'invoqcfai le jour ! qu'il fut leril à paraître !

Aux sommets du Cynthus à peine il vient de naître, Je parcours nos chemins, les temples de nos dieux, J'interroge , je cherche à toute heure, en tous lieux ; Et mes yeux, las d'errer sur cette multitude, Se tournent vers les mers avec inquiétude.

\ enges-tu, dieud'Hvmen, tous tes droits méconnus? Et vous, sœurs d'Apollon, nymphes de l'ïriopus , Vos bosquets, profanés par nos tendres caresses, Appellent-ils sur nous vos rigueurs vengeresses ? Ou plutôt, mon épouse, as-tu fui dans les cieux ? Si tu daignes encor vers moi baisser les veux , Prends pitié d'un mortel qui t'aime et qui t'ignoi i Dis-moi du moins, dis-moi sous quel nom l'on t'adore ; Sans fatiguer Délos de mes pas impuissants, Déesse, à tes autels j'irai porter l'encens.

Tant qu'ont duré nos jeux et nos danses légères , Et tant que dans nos ports des voiles étrangères Ont frappé mes regards, moi, j'ai cherché toujours L'objet mystérieux de mes seules amours. Mais aux vaisseaux nombreux nos mers furent ouvertes; J'errai seul et rêveur sur nos rives désertes; J'appelai par mes cris , mais sans pouvoir nommer Celle qu'un dieu jaloux me contraignait d'aimer : Enfin, un seul espoir restait à ma misère. J'abandonnai Délos, j'abandonnai mon père; Je parcourus la Grèce en répétant : Hélas ! Dans toutes ses cités s'imprimèrent mes pas; Je visitai Larisse, Argos, Thèbe etMycène, La double Coronée et la double Orchomène ; Partout mes cris plaintifs ont frappé les échos. Quelquefois, pour goûter un instant de repos,

i9 r. I\( ON M I .

Je suspendais l'essor de mes courses lointaines . Et m'assayais au bord des lacs et des fontaines, Et là , je m'enivrais d'amour et de douleurs ; Et j'aimais à pleurer , et je voyais mes pleurs Goutte à goutte Bomber, et du lac immobile Agiter doucement la surface tranquille Par des cercles nombreux sans cesse grandissants . Mais bientôt effacés par mes pleurs renaissants. Là, des nymphes souvent une troupe folâtre, Elevant sur les eaux leur front, leur seind'albàti .^'apparaissait soudain. Une d'elles, parfois, Ajoutant le sourire aux charmes de sa voix , M'appelait par mon nom; et je l'entendais diit .

Viens, jeeme Lycias, viens, pour toi je soupire;

C 'est pour toi que mon front s'est cou \ i aux

■ Tels que l'Aehéloos n'en a pas de plus beaux:

« C'est pour te plaire, ami, que la fille de l'onde

« Fait briller à tes yeux sa chevelure blonde ;

« Pour toi se sont formés les gracieux contours

k D'une gorge naissante, inconnue aux Amours.

« C'est pour toi que ma voix aime à se faire entendre,

« Que mon sourire est doux, que mon regard est tendre;

« Lycias, tu dois seul jouir de ma beauté ;

« J'ai gardé pour toi seul la fleur de chasteté :

« Viens, viens! . .«Non! plus que vous elle était tendre et belle ;

Je pleure l'étrangère et ne veux pleurer qu'elle !

Et je fuyais. Enfin, après avoir trois fois

D'un vêtement nouveau vu se parer les bois,

Un sentiment bien doux , dans mon ame attendrie ,

Vint rappeler mon père et ma sainte patrie.

Un vaisseau lesbien, qui traversait les flots,

Me lit toucher les bords de ma chère Délos;

su L'INCONNUE, etc.

Malgré moi cependant, à sa vue adorée, La terreur vint remplir mon ame déchirée; Je sentis du malheur l'affreux pressentiment. Mon père n'était plus ! Dieux ! Mes amis ! comment , Comment m'est-il ravi? Répondez ! — ■ Votre pèl e «Mourait de votre absence; une jeune étrangère n Vint consoler ses jours, vint calmer son ennui; <• Elle essuyait ses pleurs ou pleurait avec lui ; « Elle était son espoir, son trésor, sa famille ; «Elle disait : Mon père; il répondait: Ma fille.

* Mais enfin, las d'attendre et d'espérer toujours, < Les ennuis lentement ont consumé leurs jours.

« Le premier qui mourut, ce fut votre vieux père, « Hier, il fut rejoint par la jeune étrangère; •Et voici leur tombeau dans ce bosquet sacré,

• Jadis par votre aïeul aux nymphes consacré.»

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