‹ Poèmes populairesChapitre 14 sur 43 · A MON AMI ÉMILK DESCHANEL · texte numérisé non relu

A MON AMI ÉMILK DESCHANEL

Encore une triste semaine !

Il a vraiment l'âme inhumaine.

Le saint qu'hier on a fêté !

Bateleurs, déclouez vos planches, Pliez vos loques des dimanches :

Vous avez manqué de gaîté !

Pauvres gens! Comptez la recette :

Elle danse dans la cassette.

Les gros sous font un petit tas.

Il faut du pain ; la vie est chère; Demain, vous ferez maigre chère; Après demain... l'on ne sait pas!

Allez ! roulez! suivez sans cesse, Sous la misère qui vous presse, La route qui n'a pas de fin, Fils bâtards de la fantaisie, Qui trouvez votre poésie Dans les angoisses de la faim !

Sous son bout de tuyau qui fume.

Là-bas s'éloigne dans la brume

La caravane aux volets verts.

La longue voiture ambulante Prend son allure somnolente :

Que Dieu la garde de revers !

Sur tous les grands chemins de France, Depuis sa plus lointaine enfance, Le saltimbanque a voyagé.

Voilà longtemps qu'il est en route; Son œil s'éteint, son dos se voûte, Son vieux visage est lavagé

Essuyant mépris et déboire, Il a sur tous les champs de foire Fiante son étroit campement, Et débité dans les parades, Sous de navrantes mascarades, L'intarissable boniment.

Dans les granges ou sur les places Il a dressé, pour ses grimaces, Les tréteaux pourris par les ans.

Et cloué contre sa baraque L'escalier dont le sapin craque Sous le sabot des paysans;

Il a, de village en village, Traîné dans le coin d'une cage, Entre des barreaux de bois noir, — Horrifique ménagerie ! — Un phoque à la panse amaigrie, Un loup pelé, pileux à voir;

Il a, tendant son escarcelle.

Sur son nez promené l'échelle.

Jonglé sur le ventre et le dos, Ou, du fond de sa gibecière,

LA MORT DU S A LTLMBANQUE- iU

Tiré l'illusion grossière,

Aux yeux slupides des badauds!

lirave homme ! il travaille eu famille : Rien n'est plus souple que sa fille, Sous son corsage pailleté, Quand son corps disloqué se joue Sur le tapis semé de boue.

Dans son élastique beauté !

Son fils est l'hercule aux reins larges. Qui lutte ou soulève des charges, D'un bras nerveux et tatoué; Sa femme est la femme géante, Dont le conscrit, bouche béante, Contemple le maillot troué!

Tous les enfants, la bru, le gendre, H faut les voir et les entendre,

îiO LA MORT DU SALTIMBANQUE.

Acharnés sur leur instrument, Quand du patron la voix magique Nasille : a En avant la musique !

Voici l'instant... et le moment!... »

Chacun a son geste et son rôle.

Amusez-nous! Que l'on soit drôle, Les vieux, les aînés, les marmots!

Ils sont dix : que chacun apporte Aux bagatelles de la porte Ses quolibets et ses gros mots!

Lui, vétéran de la bohème Il a reçu trente ans lui-même Les soufflets qu'il lauce à son tour; Tricorne au front, fard sur la joue.

Il s'échauffe, il hurle, il s'enroue, Il brûle son sang chaque jour!

Plus d'une fois, la langue aride, Le ventre creux, l'estomac vide, A jeun chez de gros campagnards, Il a, d'une dent affamée, Dévoré l'étoupe enflammée, Avalé sabres et poignards!

Car tu dois rire, quand tout manque.

Sombre gaîté du saltimbanque!

Il pend un crêpe à tes grelots!

Ta grimace contre nature Cache souvent une torture, Et dissimule des sanglots!

Près d'un fossé, dans la montée, La caravane est arrêtée

Sur un grand chemin tout poudreui Depuis la dernière bourgade, Le vieux saltimbanque est malade :

L'œil est terne et le pouls fiévreux.

On dételle la maigre rosse

Qui dix ans tira le carrosse,

Et jeûne aussi, les mauvais jours,

La troupe est sur pied; tout s'agite:

Les pauvres gens, cela meurt vite.

Le père est bien bas! Du secours I

Du secours! on discute, on pleure :

Que faire? On est à plus d'une heure, Même en courant, du bourg voisin!

Un des garçons, à travers plaine, En maillot rose, à perdre haleine, S'en va quérir un médecin!

Il saute, avec des bonds sauvages.

Taillis, fossés et marécages, Souillé de boue, éperdument; Il arpente les champs sans borne, Par un temps noir, sous un ciel morne, Dans un sinistre isolement.

Dans le logis, spectacle étrange!

Partout un burlesque mélange, Comme une ironie à la mort!

Ou respire à peine, on suffoque Parmi cette odeur de défroque Où la tribu grouille et s'endort!

Frippes dans les coins entassées.

Sales casaques rapiécées,

Velours qui n'a plus de couleur, Langes d'enfants à la mamelle, Tout est confondu, pêle-mêle.

Sous le plafond du bateleur I

Dans le fond du chariot sombre, Sous de vieux rideaux qui font ombre.

Le saltimbanque est dans son lit.

Le front suant, la voix éteinte.

Grave, et sans pousser une plainte. 11 soufire, il frissonne, il pâlit

Plus de rire! plus de grimace!

Il s'en va, le joyeux paillasse!

Les jours de gaîté sont passés.

Le tapis, témoin de ses luttes.

Et tout râpé sous les culbutes.

Couvre ses pieds déjà glacés!

LA MORT DU SALÏI MB.. ., wu h. 55

Sur sa chaise d'équilibriste L'hercule est assis, lourd et triste.

Les deux coudes sur ses genoux; Et son regard qui désespère, Sans se détacher du vieux père, Dit tout bas : a Que deviendrons-nous? »

Près de lui, la femme sauvage Remue, au hasard, un breuvage Que le dompteur a préparé; Et, stupide, à la même place, Sous sa perruque de filasse, Le pitre ouvre un œil effaré

La géante au chevet s'incline :

Les sanglots gonflent sa poitrine; Sa main retient la vieille main; Et les petits, tout en guenilles.

o6 LA MORT DU SALTIMBANQUE.

Se traînent, comme des chenilles, Dans la poussière du chemin.

Sur son lit le vieillard se dresse; Un suprême éclair de tendresse Illumine son leint blafard ; Il avance vers ceux qu'il aime Son visage affreusement blême Sous une couche de vieux fard.

a Adieu, petits! adieu, la vieille!

Dit-il; sur vous que le ciel veille!

Surtout, ne vous séparez point!...

Tu pleures, là-bas, imbécile?

Mourir n'est pas si difficile, Quand la vie est dure à ce point !

a Trouver du pain, c'est une affaire ! J'aurais dû, certes, pour bien faire.

Choisir pour vous d'autres métiers!

Mais l'exemple est là, qui dispose!

Des culbutes, c'est peu de chose A laisser à ses héritiers!... s

Il veut encor parler, sourire; Ses yeux se voilent; le délire Bientôt divague en mots confus; Et dans la phrase qu'il achève Il n'aperçoit déjà qu'en rêve Ses amis qu'il ne connaît plus.

fl revoit la fouie, il pérore; Sa voix qui meurt murmure encore a Voici l'instant... et le moment f... » Sa niaiii sur sa lenipc livide

Passe, et s'agite dans le vide :

Ce fut son dernier boniment I

Les enfants pleurent, tête basse.

La femme, tandis qu'il trépasse, Sur ses lèvres, avec effort, Retrouve un lambeau de prière !

Elle est veuve. — Apprêtez la bière :

Le pauvre saltimbanque est mort.

A MA 8ŒUB,

Pour tenir l'enfant la femme est assise: La nature, tendre en tous ses desseins, D'avance a marqué la place précise.

Entre les genoux, les bras et les seins:

Doux nid de l'oiseau, dès qu'il vient de naître, Asile sacré, berceau sans pareil.

Où Dieu prépara pour le petit être, Auprès du lait pur, le profond sommeil.

Point de gazons tins ni de jeunes mousses : Les mères ont mieux pour leurs nouveau-nés ! Leurs bras ont trouvé des courbes plus douces Que tous nos fauteuils si capitonnés I

Le dormeur est là, souriant et rose :

Un bras le retient, l'autre le détend ; Tandis qu'un regard descend et se pose Des yeux de la mère au front de l'enfant!

Et cette tendresse, où Dieu se révèle, Vous la retrouvez la même partout :

Est-on jeune ou vieille, est-on laide ou belle, L'enfant ne connaît orgueil ni dégoût.

Car toute caresse est pour lui pareille; 11 trouve à qui l'aime assez de beauté ;

La plus misérable, alors qu'il s'éveille, Reçoit son sourire, et l'a mérilé I

Qu'importe la bure épaisse et vulgaire.

Ou les plis soyeux couvrant les genoux? Peut-être à l'enfant, qui n'y songe guère, Les haillons troués font un lit plus doux!

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