‹ Poèmes populairesChapitre 29 sur 43 · A MON AMI OUSTAVE DORE · texte numérisé non relu

A MON AMI OUSTAVE DORE

C'est ici le logis terrible où l'épouvante

Habile : c'est ici la vision de Dante :

Il y pourrait trouver tout un enfer nouveau,

Dont les cercles sans fin roulent dans le cerveau.

Entrons. Mais, pour franchir sans effroi cette pot fe,

Il faut une raison solide, une âme forte. La démence est partout; le vertige insensé Vous prend ; partout se tient l'invisible Circé. L'angoisse élreint les cœurs et suspend les paroles C'est le morne hôpital, c'est la maison des folles.

Les voyez-vous venir, du préau, des dortoirs, Avec leurs jupons gris, avec leurs bonnets noirs. Pareilles aux oiseaux de nuit, troupe effarée? Elles semblent chercher leur raison égarée. Chacune marque à l'autre un superbe dédain. Dans la salle commune ou le triste jardin, Stupides, elles vont : les folles taciturnes, Ayant en plein soleil des visions nocturnes; Les saintes, aspirant à la p^n-fectiou, Dans l'immobilité de la dévotion; La monoraane heureuse embrassant sa chimère; La mère qui ne peut se passer d'être luère,

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Et qui caresse encor, sans croire à l'abandon,

Un enfant qu'elle a fait d'un lambeau d'édredon;

La folle mendiante, en ses haillons drapée,

Demandant aux pavés sa couronne usurpée;

La rieuse idiote aux secrètes gaîtés;

Et la procession des regards hébétés

Qui passent lentement le long de la muraille;

Et la folle qui chante, et la folle qui raille.

Et celle dont le cœur nourrit quelque grand deuil,

Et qu'on voit s'accroupir dans les coins, sur le seuil.

Les yeux creux, dilatait d'effroyables prunelles,

Grotesque Niobé des douleurs éternelles !

Ce ne sont que cerveaux aux pensers incertains, Comme de vieux manoirs hantés par des lutins : Vieilles aux voix d'enfants, enfants aux voix de vieilles; Des faces qui, de loin, semblent toutes pareilles; D'affreux crânes pointus, petits comme le poing.

Où la raison voudrait sa place, — et ne l'a point; Des gestes à troubler les têtes les plus salues; Des extases d'amour, des caprices obscènes; Et, sur des traits ridés où tout se racornit, Ce sourire effrayant qui jamais ne finit!

Pourtant, quelques regards sont sérieux et graves; Des lueurs de raison éclairent des yeux caves; De sublimes discours désarment nos mépris : Les fous parfois ont l'air de sages incompris, Qui, pareils à des sphinx allongés sur le sable, Ont l'œil sur un objet pour nous insaisissable! Oui, l'on dirait alo''s, en vous voyant, ô fous. Que l'idéal perdu se réfugie en vous ; Qu'en vous rêve et médite un penseur qui s'ignore : Car c'est chez vous, hélas! que l'on retrouve encore Pour le beau, pour le bleu, des esprits résolus, Des élans de grandeur que la raison n'a plus,

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El des mots généreux qui sortent de la bouche Si naturellement, — qu on les traite à la douche!

Et je marchais de salle en salle, sans dessein, Sombre, réglant mes pas sur ceux du médecin. Ce n'étaient là pourtant que folles ridicules : a Suivez-moi, me dit-il, nous allons aux cellules. »

11 me fit redescendre et monter, à travers

Des escaliers étroits, des corridors déserts;

Chaque porte rendait un sourd bruit de ferrailles;

Une odeur de folie imprégnait les murailics.

Puis, tout à coup, des voix, des pleurs, des grincements.

Des gris aigus mêlés à de longs hurlements,

Tels qu'il en peut sortir d'une ménagerie

Où la chair fraîche met les bêtes en furie!

Et je vis des regards et des formes sans nom

Apparaître aux barreaux da chaque cabanon;

Des spectres se dressaient hideux sur mon passage,

t, dans l'ombre, semblaient des hyènes en cage, Dont les yeux flamboyants s'attachaient à mes pas, Dont les cris sont de ceux que je n'oublîrai pas!

Raison, de quel foyer viens-tu, pâle étincelle? De quelle force obscure, impalpable parcelle. As-tu jailli? Quand l'homme, en ce monde jeté, Mesure sa misère et son infirmité, Il ne vaut que par toi, flamme étrange, allumée Dans les mille replis de la chair animée ! Si le travail qu'il fait survit au lendemain, C'est que ta clarté guide et dirige sa main; Et si, luttant avec la matière implacable, Il soulève le poids des choses, qui l'accable. C'est qu'il a ton secours sans égal, c'est qu'en lui Son levier, pour agir, trouve ton point d'appui ! Mais cet appui, combien pour nous il est fragile!

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Le don mystérieux fait à ce corps d'argile, Que l'orgueil divinise et met à si haut prix, Que de fois la nature, en jouant, l'a repris ; Ou même, dédaignant son œuvre commencée, Négligeant de fournir jusqu'au bout la pensée^ A laissé l'âme informe et grêle se flétrir, Comme un fruit mal noué qui ne peut plus mûrir, Et qui sèche et pourrit lentement sur la branche, Ou que le jardinier divin coupe et retranche ! Raison ! raison ! qu'es-tu ? qui dira ton secret ? D'où vient que ton éclair brille, et puis disparaît? Qu'à ce point ta grandeur puisse être humiliée? Et que, dans ce cerveau qui te tient repliée. Un coup soudain, troublant l'harmonieux accord, Pour ceux qu'il a frappés fasse envier la mort?

Nous passâmes ainsi, dans ce lugubre empire. Combien de temps encor? Je ne saurais le dire.

Près de mon compagnon, écoutant ses récits, Je rêvais. Fatigués, nous nous étions assis, Après de longs détours, sortis de tant de salles, Dans une cour pavée avec de larges dalles, Non loin d'une chapelle ou des cloches tintaient. Quelques lierres, cloués aux murs y végétaient : Et je voyais ea face, ouvrant une fenêtre, Par instant une vieille infirmière apparaître.

Le docteur, grave et doux, vers moi s'était tourné : «Vous songez trop, dit-il. Allons! l'heure a sonné; C'est dimanche : poussons vers la dernière étape; Car vous n'avez rien vu, si la fin vous échappe! » Dans la cour, tous les deux, nous fîmes quelques pas. Des degrés, sous un porche ouvert en conlre-has, Se présentaient à nous: nous étions dans l'église

Sous de longs arceatix, peints d'une détrempe grise,

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Un autel se dressait, paré de vieilles fleurs;

Tout était triste et froid : les formes, les couleurs.

Les vitraux verts laissant filtrer un jour plus sombre,

Les bancs de chêne brun qui s'alignaient dans Fombre,

Les lampes qu'une corde attachait au plafond,

Et l'orgue de village apparaissant au fond.

C'était Vêpres. Je vis, comme nous arrivâmes,

Par la porte opposée un cortège de femmes

Lentement s'avancer, en files, sur deux rangs,

Et s'asseoir sans désordie, et remplir tous les bancs.

Au costume uniforme, aux yeux fixes à terre,

On aurait dit les Sœurs de quelque monastère,

Assistant à l'office et priant à la fois.

A peine chuchotait le murmure des voix.

Et l'on pouvait noter sur ces faces vieillies

La grave expression des âmes recueillies.

Mais soudain, aux accords lentement modulés

De l'orgue, j'entendis des sons doux et voilés Sortir de cette foule étroitement unie : C'était comme un soupir profond, une harmonie Faible et vague ; les voix, répétant la leçon, En sourdine d'abord chantaient à l'unisson, Et préludaient ensemble, à peine rassurées. Le chœur mystérieux aux notes éthérées Bientôt grandit, glissant le long des arceaux nus.

0 folles, c'était vous, et je vous reconnus!

Pouvoir inexpliqué, métamorphose étrange : Chaque vieille en chantant prenait la voix d'un ange! Du monde où nous vivons, d'avance retranchés, Ces êtres semblaient purs et libres de péchés! La prière divine, en passant sur leurs lèvres. Avait calmé leur trouble et dissipé leurs fièvres. A travers leur nuit morne ils ont vu le ciel bleu;

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Et, — les anciens l'ont dii, — ils sont plus près de Dieu !

Tandis que je rêvais ainsi, rebelle au doute, Le cantique montait, montait jusqu'à la voûte, Et — mystère proftwid de la sainte oraison! — Changeait celte folie en suprême raison.

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