‹ Poèmes populairesChapitre 40 sur 43 · A. MA.DAME REGNIER · texte numérisé non relu

A. MA.DAME REGNIER

Dans le lit de l'hospice une petite fille.

Pâle, ouvrait ses grands yeux. Son unique famille,

C'étaient les Sœurs venant chaque jour l'embrasser.

Faire un signe amical en passant, redresser

L'oreiller dérobé sous sa tôte penchée.

Renouer au menton la coiffe détachée.

Ramener le drap blanc sur ses poumons étroits.

Tenir la potion qui tremble entre ses doigts,

Ou le mets qu'un instant sa lèvre à peine efQeare,

Et lui dire : «Allons! dors, mon enfatit! tout à l'heure

Nous reviendrons. Il faut du sommeil pour guérir. » Elles savent pourtant que l'enfant doit mourir. Ces longs dortoirs, bâtis par des mains secourables, N'ont pour hôtes sacrés qu'orphelins incurables, Jeunes, mais qu'un arrêt inflexible, en naissant, Condamne dans leur sève et flétrit dans leur sang, Dont la face ou le corps — effroyable mystère ! — Trahit l'obscur progrès d'un vice héréditaire; Qui devinent de loin tout un monde enchanté, Où l'on a, pour agir, la force et la santé, Où la fille a quelqu'un qu'elle appelle son père, Où l'on sourit, où l'on travaille, où l'on espère. Où, belle, on peut aimer un homme qui soit beau, Où tout ne donne pas l'avant-goût du tombeau, Où l'on peut, le matin, rouvrir l'œil par mégarde, Sans voir un médecin debout, qui vous regarde !

Celle-ci, que le mal sourdement affaiblit,

Ne se souvenait pas d'avoir quitté son lit,

Et pouvait, à sept ans, supposer, le pauvre auge,

Que les enfants sont nés pour celte vie étrange!

Elle disait : a Quand donc marcherai-je, ma sœur?... »

Lorsqu'on lui présentait parfois quelque douceur,

Elle demeurait morne et secouait la tète.

On lui cherchait des fruits, voulant lui faire fêle ;

Pour obéir, du bout des dents, elle y goûtait,

Puis elle les laissait tomber, ou les jetait.

On apportait, l'été, des fleurs pour la distraire :

Les fleurs, par un effet bizarre et tout contraire.

Assombrissaient encor son visage charmant;

Elle les regardait, les flairait tristement.

Puis les rendait, avec des larmes sur la joue.

Les Sœurs lui découpaient des chiffons : «Allons, jouel »

Disaient-elles. L'enfant les froissait sans plaisir;

Personne sur ses traits n'eût pu lire un désir!

On lui contait, pensant l'égayer, une histoire : Elle écoutait d'un air résigné, sans y croire; Ne souriait jamais aux contes les plus gais, Et ses yeux se fermaient bien vite, fatigués.

Un jour, vous avez vu cette enfant, noble femme

Qui livrez aux souffrants les trésors de votre âme,

Et consolez un deuil saintement supporté,

En visitant l'infirme et le déshérité.

Vous qui ne comptez plus tout le bien que vous faites,

Vous aimez à venir dans ces graves retraites,

A faire, à ces chevets, des rêves infinis,

A mesurer aux maux vos remèdes bénis!

Vous avez observé longtemps, près de la couchf^, Le souffle qui sortait de la petite bouche, Et suivi ce regard déjà terne et voilé : Œ Eh quoi ! pas un jouet devant elle étalé?

LE PREMIER SOURIRE. l'Jl

Disiez-vous. Est-il donc un bien qu'on lui refuse? >

Et les Sœurs répondaient toujours : a Rien ne l'amuse ! a

Or, vous aviez chez vous, conservée avec soin

Dans un meuble, d'où vous la tiriez sans témoin,

El d'un crôpe funèbre encore enveloppée.

De votre fllle morte une belle poupée,

Comme les riches seuls en ont pour leurs enfants.

Relevés sur la tempe en deux bandeaux bouiîants,

Des cheveux blonds dorés couronnaient son visage ;

Un réseau plein chargeait la nuque, — c'est l'usage! —

Blanche, rose, mignonne, à tromper le regard,

La tète, en pâte fine, était peinte avec art;

Les yeux bleus, grands ouverts, faits d'émail translucide,

Gardaient, sans jamais voir, leur fixité placide;

La robe de velours avait des plis savants ;

On sentait sous rétolTe, assouplis et mouvants.

Vivre les bras; la main grasse qui les termine

Glissait des doigts gantés dans un manchon d'hermine : Tplle elle était restée avec les vêtements Qu'avait aimés la morte en ses derniers moments. Quelle mère n'a pas, d'un deuil pareil frappée, Dans le fond d'un tiroir l'invisible poupée?

Charité sainte, où Dieu reconnaît ses élus!

Vous prîtes sans pleurer, — les pleurs ne coulaient plus ! —

Le naïf souvenir des heureuses années,

Et, retournant auprès des Sœurs tout étonnées :

« Venez ! » On approcha sans bruit et pas à pas.

La malade, les yeux mi-clos, ne dormait pas.

Devant elle, debout, dans sa coque Ue pose.

On plaça doucement la dame au teint de rose,

Qu'un rayon de soleil embellissait encor.

Une Sœur se penchant dit : œ Je crois qu'elle dort. »

Mais l'enfant aussitôt regarda. La surprise

D'abord parut troubler sa pauvre âme indécise;

LE PREMIER SOURIRE. lî)3

Elle n'osait parler, sans trop savoir pourquoi. Elle entendit alors : i Ma fille, c'est pour toil »

Un cri profond sortit de sa lèvre entr'ouverte : La fièvre du désir dressa son corps inerte; Et, quand elle frôla les plis du vêtement, Elle éprouva ce doux et long frémissement Qui décèle la femme et présage la mère. On eût dit qu elle avait entrevu sa chimère l Un regard inefifable, éthéré, radieux, Se levant sur le vôtre illumina ses yeux; Un sang vif afflua vers ses pâles pommettes : Pour la première fois, devant les Sœurs muettes, L'enfant goûta sur terre un bonheur ignoré, Et se mit à sourire, — el vous avez pleuré!

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